Virage numérique à l’école québécoise

Selon le ministre Roberge, le développement des compétences numériques doit commencer dès la maternelle et se poursuivre jusqu’au doctorat.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Selon le ministre Roberge, le développement des compétences numériques doit commencer dès la maternelle et se poursuivre jusqu’au doctorat.

L’école québécoise vient de se faire confier une nouvelle mission : former des « citoyens numériques » maîtrisant les technologies et capables d’éviter tous les pièges de la vie à l’ère de l’intelligence artificielle.

Pour implanter cet ambitieux programme, le gouvernement de François Legault s’apprête à investir 1,2 milliard de dollars sur cinq ans pour doter les salles de classe des plus récentes technologies, revoir la formation des enseignants et mettre en place un dossier numérique qui suivra les élèves tout au long de leur parcours scolaire, de la maternelle jusqu’à l’université.

Ce plan d’action numérique en éducation, annoncé par le précédent gouvernement, mais qui se poursuit sous la Coalition avenir Québec (CAQ), prévoit une série d’autres mesures pour faire entrer les technologies dans les salles de classe et dans la gestion du réseau scolaire.

Le développement des compétences numériques doit commencer dès la maternelle et se poursuivre jusqu’au doctorat. Tant les élèves que les enseignants devront s’y mettre, sans toutefois que la tâche des professeurs soit alourdie, a fait valoir jeudi le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge.

« Comme société, il faut utiliser le numérique pour aller plus loin. Si on n’est pas prêts et si on résiste, on va se faire dépasser par tous ceux qui voient des occasions [dans l’explosion du numérique] », a lancé le ministre Roberge en s’adressant au Sommet du numérique en éducation, qui s’ouvrait à Montréal. Il a été présenté aux congressistes par un robot qui s’exprime dans un excellent français.

Vivre à l’ère numérique

Ce vaste chantier (le cadre de référence des compétences numériques), inspiré des meilleures pratiques de dix-sept pays, vise à former des « citoyens numériques » parfaitement à l’aise avec les nouvelles technologies. Les jeunes devront apprendre à gérer leur « hygiène numérique » : limiter leur temps d’écran, protéger leurs données personnelles et leur vie privée, comprendre les risques associés aux sextos, mener une réflexion éthique sur l’encadrement du numérique, y compris le droit d’auteur, apprendre à détecter les fausses nouvelles…

Élèves et enseignants devront aussi apprendre à produire de courtes vidéos à des fins pédagogiques, à créer des blogues, à maîtriser des jeux vidéo à vocation éducative, à comprendre le fonctionnement des algorithmes et des moteurs de recherche, à connaître le fonctionnement des « appareils du quotidien » comme les tablettes et les téléphones, et à développer une pensée critique par rapport aux percées technologiques.

Les prochains budgets comporteront des sommes importantes pour former les enseignants et pour doter les écoles de nouvelles technologies, a précisé le ministre Roberge. « On ne va pas alourdir la tâche des enseignants. Ils ne seront pas obligés de travailler le jeudi soir ou le dimanche matin [pour se faire former] », a-t-il dit.

Contrairement au gouvernement libéral de Jean Charest, qui avait imposé les tableaux blancs interactifs à l’ensemble du réseau scolaire, le gouvernement Legault laissera chaque école décider de ses besoins en technologie. « Le matériel sera choisi par les enseignants et approuvé par les conseils d’établissement. Il n’est pas question pour moi ou pour le gouvernement de faire du “mur à mur” et de décider à la place des enseignants ce qui est bon pour les enfants, ni en pédagogie ni en technologie », a affirmé le ministre de l’Éducation.

Surcharge de travail

Les syndicats d’enseignement ont eu des réactions partagées devant l’annonce du ministre. Ils saluent les bons mots du gouvernement envers l’autonomie professionnelle des enseignants et sont favorables à l’utilisation des technologies en classe, mais ils sont convaincus que leur tâche s’alourdira une fois de plus.

« Tout ce qu’on ajoute dans le programme de l’école, ça n’amène jamais de surcharge de travail pour les enseignants, si on croit les gouvernements qui exigent ça. Il est pourtant évident que la formation va nécessiter du temps : ça va se faire quand ? Ce n’est pas évident, quand on est en pénurie de personnel », a réagi Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ).

Les écoles sont en si mauvais état qu’elles peuvent difficilement faire de la place à de nouvelles technologies, selon elle. « Les systèmes électriques des écoles ne sont pas adaptés. Quand on a une seule prise électrique dans une classe et qu’on branche plusieurs ordinateurs avec des rallonges, on ferme les yeux parce qu’on a peur que ça saute ! Même chose pour le wifi : si on est trop nombreux à se brancher, ça ne fonctionne pas. »

Contrats en vue

De leur côté, les entreprises spécialisées dans la « pédagogie numérique » salivent devant la multiplication imminente des besoins des écoles. « Le numérique, qui va le faire ? C’est nous autres », dit Shawn Young, président de l’Association des Entreprises pour le développement des technologies éducatives au Québec (EDTEQ). Ce regroupement de 79 firmes a été fondé en juillet 2017.

Shawn Young est le cofondateur et président-directeur général de Classcraft, une entreprise de Sherbrooke qui dit avoir distribué son logiciel d’apprentissage par le jeu à près de 6 millions d’élèves de 160 pays. L’application récompense les élèves pour leurs bonnes actions — ou leurs bons résultats scolaires —, les fait monter à un niveau supérieur et leur donne des pouvoirs surnaturels, comme tout bon jeu vidéo.

Classcraft est compatible avec Google Classroom et Microsoft Classroom, produits par les deux géants américains qui se livrent une dure bataille pour le marché des technologies de l’éducation. Le ministre Jean-François Roberge voit d’un bon oeil l’émergence de ces nouvelles façons d’apprendre : « En ce moment, il y a des maisons d’édition qui vendent des livres. Il pourrait y avoir des entreprises technologiques qui vendent des applications pédagogiques. L’important, c’est que nos élèves apprennent et développent des compétences, que ce soit avec un livre papier, une application ou une tablette. »

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