Des contrôles éthiques font tiquer les chercheurs

Des chercheurs préfèrent se censurer et éviter les sujets controversés plutôt que de consacrer des mois à des démarches administratives.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Des chercheurs préfèrent se censurer et éviter les sujets controversés plutôt que de consacrer des mois à des démarches administratives.

De la paperasse. Des pages et des pages de formulaires à remplir. Des délais qui s’allongent sans cesse. La multiplication des règles d’éthique encadrant la recherche scientifique provoque la grogne sur les campus partout au Canada, a appris Le Devoir. Une fronde s’organise contre la « bureaucratie » de l’éthique.

Les procédures éthiques sont tellement lourdes et grugent tellement de temps qu’elles deviennent un frein à la liberté universitaire, dénonce l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU). Des chercheurs préfèrent se censurer et éviter les sujets controversés plutôt que de consacrer des mois à des démarches administratives devant mener à l’autorisation d’un projet de recherche.

L’exaspération gagne des chercheurs de l’Université de Montréal (UdeM), au point que les responsables de l’éthique de l’établissement ont entrepris une tournée des départements pour écouter les doléances des professeurs et des étudiants des cycles supérieurs.

« Vous n’avez pas idée des procédurites inutiles de ces demandes-là [des comités d’éthique en recherche]. Il y en a pour trente pages de formulaires à remplir. Ça n’a pas de bon sens. Les règles d’éthique sont tellement complexes que c’est un manque d’éthique ! » dit Serge Larivée, professeur à l’École de psychoéducation de l’UdeM.

« Toujours plus d’éthique ne fera pas diminuer les contenus non éthiques. Au contraire, ça va les augmenter, affirme ce vétéran professeur qui enseigne depuis 1969. Plus on contrôle, plus les gens trouvent des moyens pour enfreindre les règles. »

Protéger les humains et les animaux

Toutes les recherches universitaires impliquant la participation de sujets humains ou d’animaux sont encadrées par des règles éthiques. Les trois organismes fédéraux qui subventionnent la recherche — en sciences humaines, en sciences naturelles et en génie, ainsi qu’en santé — ont édicté leurs critères que doivent suivre les chercheurs de tout le pays.

Le but est de s’assurer que les participants humains collaborent à la recherche librement et sans subir de traumatisme. Il faut aussi préserver l’intégrité scientifique de la recherche, pour éviter que des résultats soient trafiqués. Le foisonnement des règles d’éthique prend cependant une tournure ridicule, selon des chercheurs.

Par exemple, des professeurs ont dû exiger que des personnes analphabètes de Dakar, au Sénégal, signent un formulaire de consentement avant de répondre (oralement) à un questionnaire. Un professeur et un étudiant au doctorat collaborant à un même projet ont dû demander deux certificats d’éthique pour utiliser les données tirées des mêmes entrevues.

Dans certains cas, des chercheurs doivent répondre à une série de demandes de précisions qui retardent de plusieurs mois le début d’un projet d’étude. C’est un problème, car les bourses d’excellence ont une date de péremption. Et gare aux chercheurs qui commencent leurs travaux sans avoir eu le feu vert du comité d’éthique : leurs données sont jugées irrecevables, car non éthiques !

Accompagner les chercheurs

Pour répondre aux inquiétudes des chercheurs et offrir des pistes de solution, le Bureau de la conduite responsable en recherche de l’UdeM a entrepris une tournée des départements. Le professeur Maurice Tardif, du Département d’administration et fondements de l’éducation de l’UdeM, est sorti frustré d’une rencontre récente avec le Bureau. « La dame a dit : “On met en place une éthique de la recherche.” J’ai répondu : “Madame, vous devez avoir honte de dire ça. L’université existe depuis 1000 ans et les professeurs n’ont pas attendu après vous pour avoir une éthique !” »

Marie-Josée Hébert, vice-rectrice de l’UdeM, reconnaît que les demandes de reddition de comptes ont augmenté depuis une vingtaine d’années. « La recherche est plus complexe qu’autrefois, dit-elle. On est plus conscients de certains risques pour les répondants vulnérables, comme des personnes mineures ou qui ont des problèmes de santé mentale. Certaines questions intimes peuvent troubler les participants. On ne peut s’insurger contre une reddition de comptes qui vise à protéger les sujets. »

Le Bureau de la conduite responsable en recherche de l’UdeM a été créé en 2017. Le nombre de comités d’éthique (et de conseillers accompagnant les chercheurs) est aussi passé de trois à cinq, à cause de la hausse importante du nombre de projets de recherche. « On est dans une période de changement. Est-ce qu’on est rendus à la vitesse où on voudrait être ? Pas encore, on doit accélérer la cadence. Mais on nomme des gens pour aider la communauté de recherche, pas pour jouer à la police », dit Marie-Josée Hébert.

Malaise national

Le malaise entourant l’éthique de la recherche est ressenti dans toutes les régions du Canada, affirme Robin Vose, professeur d’histoire à l’Université Saint-Thomas, au Nouveau-Brunswick. Il est président sortant et membre du comité de direction de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université, qui représente 72 000 professeurs, bibliothécaires et chercheurs dans 125 universités et collèges du pays.

« On a assisté dans les dernières années à la naissance d’une bureaucratie de l’éthique dans les universités. La bureaucratie a tendance à multiplier les règles pour justifier son existence », observe Robin Vose.

Les progrès techniques en santé, par exemple en génétique, justifient hors de tout doute un encadrement éthique. Le problème, selon lui, c’est la multiplication des obstacles bureaucratiques pour des recherches simples et très peu risquées pour les sujets humains ou animaux. « Les règles d’éthique ont été créées pour prévenir les abus sérieux en recherche, pas pour protéger la responsabilité légale des universités ou des conseils subventionnaires », dit-il.

7 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 12 avril 2019 04 h 47

    Conséquence

    La marchandisation des hauts savoirs et l'inflation de la formation universitaire ont provoqué une multiplication effarante des recherches tandis que, en maintes contrées, fondaient les subventions.
    Il est vrai de dire que lesdites subventions ont une date de péremption qui commande aux chercheurs de se hâter.
    Mais il est vrai aussi que les promotions des grades universitaires accordés par leurs pairs « aux plus méritants » des professeurs sont souvent octroyés en soupesant le poids des subventions obtenues.
    Cela provoque des effets fort pervers où la compétition s'allie avec les stratégies déployées, par constitution interposée de chaires de recherche surmultipliées (: à chaque professeur la sienne), pour que les plus habiles stratèges constituent leurs cours réciproques, à partir des étudiants de deuxième et troisième cycle que leur directorat leur accroche.
    Malheur, incidemment, à celle ou celui d'entre eux qui, chemin faisant, divergent de la pensée maîtresse rattachée à la chaire, à son ou sa titulaire, et à son processus incontestable de consécration...
    Non, l'éthique n'est pas de mise dans le monde de la recherche parce que le pouvoir sur les hauts savoirs domine de loin leur diffusion universelle et parce que l'humain des hautes chaires a réussi à fixer le cours de l'or de la pierre philosophale...
    Il s'exerce sur et dans la recherche tant de pouvoirs et de tensions contradictoires que le poids de l'éthique, ici dénoncé, n'en est pas une entité indépendante, mais une résultante de l'extraordinaire génération des dérives dans la course effrénée pour finir la construction de la Tour de Babel, à temps pour la fin de l'espèce.
    Je crois à la recherche, mais je crois que ne devrait s'y exercer aucun pouvoir, aucune guerre intestine, et je crois qu'elle devrait répondre de ses actes.
    Il n'est pas certain, à l'orée de l'épouvante, que les combats de son commerce améliorent le sort de l'humanité.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 12 avril 2019 08 h 11

    Comme c'est souvent le cas, l'enfer est pavé de bonnes intentions.

  • Pierre Bernier - Abonné 12 avril 2019 09 h 45

    Évidence ?

    Si la « recherche » a besoin d’éthique, l’éthique « appliquée » a manifestement besoin de recherche.

  • Gabriel Normandeau - Abonné 12 avril 2019 09 h 59

    J'aurais voulu + de détail de quelle recherches en particulier.

  • Daniel Francoeur - Abonné 12 avril 2019 10 h 26

    Ah bureaucratie, quand tu nous tiens, ou que tu penses nous tenir!

    La grogne grandit et il semble y avoir un univers de distance entre la lourdeur des contrôles bureaucratiques et l’intention première derrière ces contrôles. L’important n’est-il pas que la recherche soit éthiquement fondée? Ainsi, je me demande pourquoi le pouvoir bureaucratique impose aux chercheurs un fardeau de la preuve qui s’apparente à de la procédurite aigüe? On peut alors se demander si devant l’apparition des symptômes de cette bureaupathologie, la lancée bureaucratique n’a pas dépassé le point d’équilibre du juste niveau de contrôle éthique. En effet, plusieurs chercheurs ont un historique éthique impeccable. Ce qui m’amène à me demander si, avant de leur imposer l’entièreté de la lourdeur administrative des contrôles, on ne devrait pas premièrement tenir compte de la performance éthique historique du chercheur? Il s’agirait alors de passer d’une démarche de contrôle éthique rigide à une démarche d’accompagnement adaptée aux impératifs éthiques, optimisant ainsi à la fois l’utilisation des ressources administratives universitaires et celles, plus limitées, des chercheurs. Sachant qu’il est peu éthique de limiter indument la recherche universitaire, puisqu’elle est destinée à améliorer la condition humaine, ce nouvel équilibre pourrait avoir l’avantage d’optimiser les contrôles éthiques en conservant la possibilité de faire des recommandations éthiques tout en valorisant l’autonomie des chercheurs.