Incursion dans les écoles de l’État islamique

Extrait d'un manuel scolaire du groupe État islamique en Irak
Photo: Courtoisie de Olivier Arvisais Extrait d'un manuel scolaire du groupe État islamique en Irak

Des chercheurs québécois ont mis la main sur une série de manuels scolaires conçus par l’État islamique durant le bref règne du groupe armé, entre les années 2014 et 2017, sur un territoire qui englobait une partie de l’Irak et de la Syrie.

Malgré la guerre qui faisait rage, l’éducation était la priorité des combattants du groupe État islamique. Ils ont mis sur pied une réforme du régime pédagogique de façon à consacrer 70 % du temps d’enseignement à la religion. Les enfants apprenaient le Coran par coeur, non seulement à l’école, mais aussi à la mosquée, dont la fréquentation était obligatoire. Le programme du primaire comprenait aussi des notions d’arabe classique, de sciences, de mathématiques, d’histoire, de géographie et de programmation informatique.

Ce système scolaire visait à inculquer aux jeunes une vision dogmatique de l’islam et à former des citoyens imperméables à l’influence des « mécréants » du monde entier. La formation en informatique avait pour but de contrer le « monopole occidental » en matière technologique, qui constitue une « menace à la sécurité numérique » du califat.

« Le programme visait d’abord à former des citoyens islamiques pouvant accéder à des fonctions d’autorité dans un État religieux », dit Olivier Arvisais, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui mène cette recherche sur l’école de l’État islamique.

Photo: Le Devoir Le professeur Olivier Arvisais, de la Faculté des sciences de l'éducation de l'UQAM, a mis la main sur les manuels scolaires du califat de l'État islamique en Irak.

« L’école ne formait pas d’enfants-soldats à envoyer au front. La programmation informatique cherchait tout de même à former une génération de moudjahidines pour la guerre du XXIe siècle, qui est notamment numérique », précise le spécialiste de l’éducation dans les zones de conflit.

Terrorisme et éducation

Le groupe armé État islamique a régné durant trois ans sur un large territoire situé à cheval sur l’Irak et la Syrie. Le « califat » est désormais pratiquement dissous sous la pression de la coalition militaire internationale, dont fait partie le Canada, qui a chassé les combattants islamistes du pouvoir. Le groupe EI, qui a revendiqué des attentats partout dans le monde, est considéré comme terroriste par le Canada, les États-Unis, l’Union européenne, les Nations unies et la Ligue arabe.

Dès le début du règne du groupe EI, à l’été 2014, le régime a créé un ministère de l’Éducation inspiré de son projet politique. « Ça s’est fait dans l’urgence, mais ils ont quand même pris soin d’écrire aux parents pour annoncer le nouveau parcours scolaire et justifier leurs choix pédagogiques », explique Olivier Arvisais.

Le ministère a recruté 400 enseignants de religion, qu’il a chargés de rédiger les manuels scolaires du nouveau régime. Dans cette « théocratie totalitaire », tous les enseignants ont dû se « repentir » (ils avaient travaillé pour un système d’éducation mécréant) et faisaient l’objet d’une surveillance par leurs proches.

« La question demeure : qu’est-ce qui s’est passé à l’échelle de la classe quand la porte était fermée ? À quel point les enseignants ont-ils résisté ? Ont-ils continué d’enseigner en catimini le programme officiel ? [en vigueur dans le reste du pays et sur le territoire du califat avant la prise du pouvoir par le groupe EI] », explique Olivier Arvisais.

Pommes, pizzas, kalachnikov

L’enseignement de la programmation se faisait à l’aide de l’outil pédagogique Scratch, développé par le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Les animations montrent des soldats protégeant des puits de pétrole contre l’envahisseur américain.

Les manuels de mathématiques enseignaient aux enfants à compter des pommes, des pizzas, mais aussi des balles de fusil, des roquettes, des chargeurs de kalachnikov ou des prisonniers de guerre. En sciences, chaque chapitre s’ouvre sur une sourate du Coran. Olivier Arvisais souligne que tous les visages d’humains et d’animaux sont brouillés, conformément à une vision rigoriste de l’islam.

Le système prévoyait des écoles non mixtes, mais tout indique que les filles ont eu peu accès à l’éducation, souligne le chercheur.

Contre la radicalisation

Le professeur Arvisais a été mis sur la piste de l’enseignement dans les écoles du groupe EI par ses contacts dans les milieux diplomatique et humanitaire. De fil en aiguille, lui et son équipe de l’UQAM ont reçu par la poste des centaines de documents scolaires produits par le califat : manuels didactiques, examens, notes de formation des directeurs d’école. Ils ont constaté par la suite que presque tout le programme pédagogique du groupe EI se trouvait en ligne.

Des collègues de l’Université Paris 8 ont contribué au projet en menant des entrevues avec des enseignants syriens et irakiens qui ont trouvé refuge en Europe. Des directeurs d’école qui sont toujours dans la zone de conflit ont aussi accepté de contribuer aux recherches. Olivier Arvisais compte aller en Irak au cours des prochains mois.

« Le fait d’avoir une connaissance fine de la doctrine de l’État islamique peut aider à construire des contre-narratifs efficaces contre la radicalisation violente. On veut aider les Irakiens et les Syriens à retrouver un système d’éducation qui ne fait pas la promotion de la haine, de l’exclusion ou de l’intolérance. »