Un projet de «belle école» en péril

L’intervenant Hocine Saoudi et l’élève Lori-Ann Pierre de l’école Irénée-Lussier, située dans Hochelaga-Maisonneuve
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’intervenant Hocine Saoudi et l’élève Lori-Ann Pierre de l’école Irénée-Lussier, située dans Hochelaga-Maisonneuve

Le gouvernement Legault a été élu en promettant de doter le Québec des « plus belles écoles du monde ». Mais quand vient le temps de payer la facture, l’incertitude se met de la partie.

Un projet de construction d’une école pour 250 élèves ayant une déficience intellectuelle, dans le quartier Hochelaga, se heurte à un dépassement de coûts de 9,4 millions de dollars. Le Conseil du trésor a approuvé en 2016 un budget de 41,05 millions de dollars, mais la facture s’élève désormais à 50,5 millions.

Résultat : la Commission scolaire de Montréal (CSDM) étudie un scénario qui prévoit d’amputer le bâtiment de tout ce qui en ferait une « école de l’avenir » : il n’y aurait plus de cafétéria, plus d’air conditionné, plus de toit vert, plus de géothermie, plus d’atrium et de gradins. En plus, les corridors, le gymnase, les toilettes et un mur de fenêtres seraient condamnés à rapetisser, faute d’argent.

Ce scénario d’une école dépouillée de ses meilleurs attributs est inconcevable, dit Catherine Harel Bourdon, présidente de la CSDM. « On veut bâtir une école du XXIe siècle qui répond au futur des enfants ayant une déficience intellectuelle. Ça fait plus de dix ans que les enfants et leurs parents attendent ce projet. Les besoins sont criants. La région de Montréal la mérite, cette école. »

La présidente de la commission scolaire a fait visiter au Devoir le pavillon principal de l’école Irénée-Lussier, rue Hochelaga. C’est un superbe bâtiment patrimonial, qui a été bien entretenu. Larges fenêtres, plafonds élevés, moulures de bois, l’endroit est magnifique. Le problème, c’est qu’il n’est pas du tout adapté à des élèves de 12 à 21 ans ayant une déficience intellectuelle moyenne ou profonde. La moitié des élèves ont aussi des problèmes associés, comme un trouble du spectre de l’autisme.

Pour loger des jeunes comme ceux-là, ça prend de l’espace. Beaucoup d’espace. Les trois pavillons de l’école Irénée-Lussier hébergent 185 élèves et 150 membres du personnel.

Il faudrait de larges couloirs. Des toilettes assez grandes pour que deux adultes aident les élèves à y aller. Ça prendrait une multitude de salles de consultation pour le personnel des milieux de la santé, des services sociaux et de l’éducation qui travaille auprès des jeunes. Et beaucoup de salles de classe : il n’y a que quatre, cinq ou six élèves, encadrés par deux ou trois adultes responsables, dans chaque local.

Ce bâtiment offre tout le contraire : c’est un vrai labyrinthe. Les élèves, qui ont besoin de repères dans la vie, se perdent dans le dédale de couloirs et de recoins. L’espace manque. Surtout, deux escaliers donnent du fil à retordre aux jeunes qui ont des difficultés à se déplacer. Ces escaliers semblent bien ordinaires, mais ne le sont pas pour des élèves handicapés. Ici, on les surnomme les « escaliers de la mort ».

De la place pour bouger

« Certains enfants mettent une demi-heure à monter cet escalier. Une élève a passé trois mois sans le monter, elle avait trop peur », dit Catherine Lachaîne, directrice de cette école hors de l’ordinaire. Il faut préciser qu’il n’y a pas d’ascenseur dans ce pavillon. Et que toutes les salles de classe sont aux deuxième et troisième étages…

Le petit gymnase de l’école sert aussi de cafétéria. Chaque midi, on sort des chaises et des tables empilées dans un coin. En plein terrain de sport, des piliers de béton (entourés de tapis en mousse) gênent les déplacements des jeunes. Des élèves se promènent en tricycle à travers les obstacles.

« Nos élèves ont besoin de bouger. Ça les apaise de brûler de l’énergie. L’anxiété fait partie du profil d’à peu près tous nos élèves », explique Catherine Lachaîne.

Au demi-sous-sol et au sous-sol, des groupes d’élèves emballent des vis dans de petits paquets. L’entreprise Rona confie ce contrat à l’école Irénée-Lussier. Quatre anciens élèves de l’école ont été embauchés pour accomplir des tâches un peu plus complexes.

Parmi eux, Katia, sourde et atteinte de déficience intellectuelle, dénombre des emballages. « Elle est fière et elle a raison de l’être », affirme la directrice de l’école. Katia ne parle pas. Ou plutôt, elle parle avec ses yeux. Ils sont plusieurs comme ça, ici. Des « non-verbaux », qu’on les appelle. Ils se font très bien comprendre sans prononcer de phrases.

Le ministre interpellé

Les élèves font aussi des stages dans des entreprises et des groupes communautaires du quartier. Une aide essentielle pour aider ces jeunes à trouver un travail — et un sens à leur vie.

« Les jeunes passent neuf années ici. Ça devient leur milieu de vie », dit Catherine Lachaîne.

Pour financer la nouvelle école, la CSDM imagine un partenariat avec la Ville de Montréal ou d’autres organismes. L’école pourrait accueillir des jeunes les soirs, les fins de semaine et durant l’été. Les élèves et leurs parents trouvent l’été long, loin de leurs chers repères scolaires. Un beau et grand gymnase pourrait accueillir des camps de jour pour enfants handicapés ou non.

Catherine Harel Bourdon a parlé du projet de nouvelle école au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. Il lui aurait dit qu’il prend note des arguments de la CSDM. Au moment où ces lignes étaient écrites, en soirée mardi, le ministre n’était pas en mesure de commenter le dossier.

Les coûts planifiés ont augmenté depuis deux ans à cause d’une série de facteurs, dont la « surchauffe dans l’industrie de la construction », indique la CSDM. Ce n’est pas une école comme les autres, insiste la présidente de la commission scolaire. Les coûts sont comparables à des projets semblables approuvés par Québec à la Commission scolaire English-Montréal et à la Commission scolaire des Grandes Seigneuries, selon un document de la CSDM.

La décontamination du terrain qui doit accueillir la nouvelle école, situé près de là, doit commencer à l’été ou à l’automne 2019. « On va aller faire la fête sur le terrain avec les élèves. On va l’avoir, cette école », jure la directrice.