Appel à une refonte du bulletin scolaire

Le Conseil propose une vaste réflexion de société pour mettre fin à la «course aux notes» qui décourage les plus faibles, crée de l’anxiété et empêche les élèves sous la moyenne d’accéder aux programmes contingentés au cégep et à l’université.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le Conseil propose une vaste réflexion de société pour mettre fin à la «course aux notes» qui décourage les plus faibles, crée de l’anxiété et empêche les élèves sous la moyenne d’accéder aux programmes contingentés au cégep et à l’université.

Pour mettre fin au « bourrage de crâne » et à la « logique de concurrence » entre élèves, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) recommande d’éliminer le bulletin chiffré actuel, qui classe chaque élève par rapport à la moyenne du groupe, au primaire et possiblement au premier cycle du secondaire.

Le Conseil propose une vaste réflexion de société pour mettre fin à la « course aux notes » qui décourage les plus faibles, crée de l’anxiété et empêche les élèves sous la moyenne d’accéder aux programmes contingentés au cégep et à l’université. Le bulletin resterait en place, mais il n’y aurait plus nécessairement de notes chiffrées. Il pourrait prendre la forme de chiffres, de cotes (A, B, C, D, E), de tableaux ou même de graphiques.

La recommandation majeure, c’est de ne plus faire de moyenne de groupe, parce que ça n’apprend strictement rien à l’élève

« L’évaluation par l’observation, préconisée au préscolaire, devrait se poursuivre au primaire (voire au premier cycle du secondaire), où l’on devrait abandonner le bulletin chiffré actuel », indique le rapport Évaluer pour que ça compte vraiment, déposé mercredi à l’Assemblée nationale.

Estime de soi

« Si on conserve les notes, elles ne seront plus fondées sur un cumul de points. Si on adopte des cotes ou des symboles, ils ne devraient pas induire automatiquement une hiérarchie. La progression des apprentissages pourrait aussi être traduite par des représentations graphiques. […] Il faut envisager sérieusement la possibilité de communiquer les résultats de façon dichotomique (la réussite ou l’échec, comme à la formation professionnelle, à la formation générale des adultes et dans la plupart des programmes de médecine), quitte à commencer par certaines matières ou disciplines. »

Il faut revenir aux valeurs de base de l’évaluation des apprentissages, estime Maryse Lassonde, présidente du Conseil supérieur de l’éducation : permettre à chaque élève d’atteindre son potentiel et certifier qu’il a les acquis pour passer au niveau suivant.

« La recommandation majeure, c’est de ne plus faire de moyenne de groupe, parce que ça n’apprend strictement rien à l’élève, dit-elle au Devoir. On vise le retour au plaisir d’apprendre, on veut que l’enfant puisse développer son estime de soi. J’ai une formation en neuropsychologie. Ça m’inquiète beaucoup, le taux d’anxiété, du primaire jusqu’à l’université. »

L’école ne devrait-elle pas préparer les élèves à la vraie vie ? La concurrence est rude dans les études supérieures et sur le marché du travail. Est-ce une forme de nivellement par le bas que de placer les enfants dans un monde scolaire sans concurrence ?

« On ne suggère pas du tout un nivellement par le bas, fait valoir Maryse Lassonde. On propose que l’élève se compare à lui-même, par rapport à ce qu’il doit atteindre. Ça fonctionne de cette façon dans les cours de natation : les enfants changent de niveau quand ils atteignent les acquis prévus au programme, même s’ils nagent moins vite que l’enfant dans le couloir d’à côté. »

L’idée de classer les élèves remonte au XVIe siècle, rappelle le rapport du Conseil. « Les notes ont alors été adoptées dans les collèges jésuites pour remplacer les châtiments corporels en suscitant l’émulation. Le classement qui résultait du cumul de points et de la notation permettait de récompenser les plus méritants et de dégager les élites, car l’éducation et les avantages (privilèges) qui en découlaient n’étaient plus réservés à l’aristocratie. […] Récompenser ou punir — trier et contrôler —, tel était donc au départ l’objectif du système de notation. Qu’en est-il aujourd’hui ? La question se pose, puisque l’attribution de notes qui classent les personnes est encore un élément central des dispositifs d’évaluation. »

Examens stressants

L’Ontario, considéré comme un modèle d’inclusion et de réussite des élèves, a éliminé les moyennes de groupe en 2010, rappelle la présidente du CSE. Singapour abandonne aussi les comparaisons des élèves les uns par rapport aux autres.

Dans la même veine, le Conseil recommande de ne plus inclure les notes aux examens du ministère de l’Éducation dans le bulletin final des élèves, tant au primaire qu’au secondaire. « Une épreuve ministérielle, c’est un stress énorme » sans avantages marqués pour la réussite des élèves, estime Maryse Lassonde.

On vise le retour au plaisir d’apprendre, on veut que l’enfant puisse développer son estime de soi

« Dans l’état actuel des choses, le Conseil constate que les examens officiels [du ministère] servent très mal les finalités de l’évaluation des apprentissages, note le rapport : d’une part, leurs résultats [qui arrivent en pleines vacances d’été] ne sont pas réinvestis pour améliorer les apprentissages ; d’autre part, ils occasionnent plusieurs dérives. On leur sacrifie notamment du temps d’apprentissage, d’abord pour y préparer les élèves et ensuite pour la correction. »

Les notes au bulletin devraient prendre moins de place dans la sélection des élèves des programmes collégiaux et universitaires dont le nombre de places est limité, estime le Conseil. Il faudrait notamment repenser la fameuse cote R, qui fait foi de l’acceptation ou du refus des étudiants à l’université.

« L’évaluation des apprentissages, telle qu’elle se concrétise actuellement dans les bulletins et les relevés de notes, contribue à une logique de concurrence qui fait obstacle à l’équité (CSE, 2016). Elle est fortement déterminée par des contingences liées à des besoins de sélection, alors que celle-ci n’est pas une finalité de l’évaluation et devrait avoir un caractère exceptionnel », indique le rapport.

« Pratiquée de cette façon, l’évaluation des apprentissages s’apparente à un sprint en ligne droite, à remporter par les plus rapides, ce qui ne favorise pas la persévérance aux études et la diplomation chez ceux qui considèrent qu’ils n’ont aucune chance de gagner cette course. »

26 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 27 février 2019 00 h 47

    Apprendre des examens...

    ...ou apprendre des connaissances? Bravo au Conseil supérieur de l’éducation et à sa présidente.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 27 février 2019 05 h 56

    Un A+ pour cette recommendation

    C’est heureux que le CSE revienne avec une telle recommendation qui favorise lle développement du potentiel de chaque enfant, respectant le rythme de son apprentissage.

    Depuis déjà de nombreuses années, le corps enseignant du primaire et probablement du secondaire sont au fait des effets négatifs d’un système qui pousse l’élève à se voir et s’auto-estimer en fonction d’une échelle de notes. Si on s’attarde à examiner l’approche pédagogique des enseignantes et enseignants du primaire, on peut constater que les efforts vont dans le sens des recommendations du CSE.

    C’est à partir du niveau secondaire que le système compétitif devient toxique, car il échappe au contrôle et au bon vouloir de chaque enseignant et ou enseignante. L’élève rendu à ce niveau sort de l’enfance et entre dans un âge et un système social et éducatif qui le pousse à être « productif » et « performant ». Ici, l’élève ne se voit plus uniquement en fonction d’une « note » en fonction d’un apprentissage scolaire. Non, au fur et à mesure que l’adolescent et l’adolescente croissent dans le système scolaire on lui fait comprendre que « sa note » et sa « cote R » vont le déterminer son « rang » dans le tissus social.... sur le marché compétitif de l’emploi.

    Le système de notation et d’évaluation auraient avantage à s’améliorer, ce qui abaisserait le stress chez les élèves. Supprimer la cote « R » établirait sans doutes un sentiment de meilleure équité chez les étudiants et étudiantes pour le choix de carrières. Ce serait bien et souhaitable.

    En dehors de l’école, le système de vie sociale et économique est compétitif; le marché du travail est structuré sur une division sociale hiérarchisée, inégalitaire. Quelles que soient les réformes de notation et d’évaluations, nos enfants à partir du secondaire sont aspirés à perpétuer cet ordre social et économique. Peut-être choisiront-ils l’option de réformer ou même de révolutionner le système! Cette option ne s’apprend pas en salle de classe

    • Jean Lacoursière - Abonné 27 février 2019 09 h 08

      J.J. Roy écrit : "Au fur et à mesure que l’adolescent et l’adolescente croissent dans le système scolaire, on lui fait comprendre que « sa note » et sa « cote R » vont déterminer son « rang » dans le tissus social.... sur le marché compétitif de l’emploi."

      Vous ne trouvez pas que vous chariez un peu ?

      Dites-moi, concrètement, sur le plancher des vaches, comment les universités devrait-elle procéder pour sélectionner les meilleurs élèves dans les programmes contingentés ?

    • Jean Jacques Roy - Abonné 27 février 2019 12 h 19

      @J. Lacoursière.
      Vous avez oublié de lire la fin de mon commentaire:
      "En dehors de l’école, le système de vie sociale et économique est compétitif; le marché du travail est structuré sur une division sociale hiérarchisée, inégalitaire. Quelles que soient les réformes de notation et d’évaluations, nos enfants à partir du secondaire sont aspirés à perpétuer cet ordre social et économique. Peut-être choisiront-ils l’option de réformer ou même de révolutionner le système! Cette option ne s’apprend pas en salle de classe"

      En claire cela veut dire que si la recommandation du CSE a des effets positifs au niveau primaire et de l'enfance, cette recommandation, même en étant appliquée au secondaire, n'aura pas grand effet... Ce n'est pas tellement la "compétition" des notes qui s'impose à l'élève sinon la compétition d'une société axé sur le rendement, la performance, l'élitisme et le maintien des division sociale... Et si on veut changer la société, ce n'est pas à l'école, par les programmes scolaires, que cela s'apprend ni que cela se réalise.

      En fait, vous avez raison de dire que le plancher des vaches, ce n'est pas l'université!

  • Denis Ménard - Abonné 27 février 2019 06 h 34

    Bulletin

    Je dis bravo au Conseil, car ce retour en arrière que des gouvernements antérieurs avait mis en place, n’était qu’une fausse information (la moyenne) pour satisfaire des parents anxieux. On verra si la CAQ et son ministre ont le courage d’aller dans le bon sens. Comme ancien membre du Conseil, je ne peux qu’applaudir!

  • Pierre Bouillon - Abonné 27 février 2019 07 h 15

    Le bulletin de la vie...

    Je lis que le Conseil supérieur de l'éducation (CSE) "propose une vaste réflexion pour mettre fin à la "course aux notes" qui décourage les plus faibles, crée de l'anxiété et empêche les élèves sous la moyenne d'accéder aux programmes contingentés au cégep et à l'université." Il faut, bien sûr, accompagner chaque élève pour qu'il puisse se réaliser pleinement à la hauteur de ses talents. Mais il faut, tôt ou tard, mesurer les résultats, et, oui, ne pas accorder de diplôme à celui qui n'a pas les connaissances nécessaires pour afficher cette reconnaissance officielle dans son cabinet de dentiste ou dans son bureau d'électricien. Si ce dentiste ou cet électricien ne se compare qu'à lui-même, par rapport à ce qu'il doit atteindre, comme le dit la présidente du CSE, on pourra s'inquiéter des résultats de la chirurgie dentaine ou de la sécurité de la boîte électrique. Permettre, trop longtemps, à un élève, de ne se comparer qu'à lui-même et de toujours échapper à la comparaison de ses résultats risque selon moi de lui donner un terrible choc lorsque viendra inévitablement le bulletin de la vie.

  • Jean Lacoursière - Abonné 27 février 2019 07 h 15

    Ne pas abuser des notes certes, mais...

    ...les remettre en question "parce qu'elles empêchent les élèves sous la moyenne d’accéder aux programmes contingentés au cégep et à l’université" ?

    Sérieux ?

    Je suis d'accord pour ne pas comparer les élèves entre eux au primaire ("note chifrée qui classe chaque élève par rapport à la moyenne du groupe"), mais à un moment donné, quelques années avant le cégep, faudrait ben que les élèves sachent dans quoi ils sont bons et dans quoi ils sont moins bons, non ?

    Cette fixation sur le développement de l'estime de soi est capable de faire dériver, même des gens qui ont une formation en neuropsychologie.