La maternelle, une invention française

Alors que le débat fait rage au Québec sur les maternelles 4 ans, la France s’enorgueillit de posséder un réseau universel et gratuit de maternelles fréquenté par 98% des enfants à partir de trois ans.
Photo: Michelle Daniaux Agence France-Presse Alors que le débat fait rage au Québec sur les maternelles 4 ans, la France s’enorgueillit de posséder un réseau universel et gratuit de maternelles fréquenté par 98% des enfants à partir de trois ans.

« Je n’aime pas les épinards, à midi ou même le soir. J’aime mieux les sucreries du matin jusqu’à minuit. » Ce n’est pas un hasard si Adèle chantonne ainsi. Cette comptine, elle l’a apprise à la maternelle de l’école Baudelaire, dans le 12e arrondissement de Paris. Une maternelle qu’elle a fréquentée pendant trois ans, comme tous les petits Français.

Depuis sa nomination, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a réintroduit l’apprentissage des chansons du patrimoine français à la maternelle et au primaire. Dans toutes les maternelles, les enfants apprennent systématiquement ces chansons, dit l’inspectrice Ève Leleu-Galland. « On le fait parce qu’on sait que la musique et la chanson agissent sur le développement du cerveau gauche de l’enfant et que c’est essentiel au développement du langage. Sans compter que cela fait travailler la mémoire et le vocabulaire. Et que, de toute façon, c’est un véritable plaisir. »

Les maternelles de France ont aujourd’hui pour mot d’ordre d’immerger les enfants dans ce que Jean-Michel Blanquer nomme « un bain de langage » destiné à enrichir le vocabulaire et à développer les habiletés langagières. La chose est d’autant plus possible que tous les enfants fréquentent la maternelle dès trois ans.

Universelle et gratuite

Alors que le débat fait rage au Québec sur les maternelles 4 ans, la France s’enorgueillit de posséder un réseau universel et gratuit de maternelles fréquenté par 98 % des enfants à partir de trois ans. Si bien que la décision récente de rendre la maternelle obligatoire dès trois ans ne changera rien pour la presque totalité des enfants.

La maternelle est en France, depuis un siècle et demi, une véritable institution. Le pays fut le premier en Europe non seulement à se doter d’un réseau gratuit, mais à atteindre un taux de fréquentation de presque 100 % des maternelles sans pour autant les rendre obligatoires. Dès 1910, l’inspectrice Pauline Kergomard, nommée par Jules Ferry, affirmait que « le jeu, c’est le travail de l’enfant ; c’est son métier, c’est sa vie ».

Partout en France, dans les régions éloignées comme à Paris, le parent sait qu’il peut, sans débourser un sou, confier ses enfants à un personnel très bien formé où il se retrouvera dans un milieu adapté à ses besoins

« La maternelle est la matrice de toutes les écoles, dit Ève Leleu-Galland. Partout en France, dans les régions éloignées comme à Paris, le parent sait qu’il peut, sans débourser un sou, confier ses enfants à un personnel très bien formé où il se retrouvera dans un milieu adapté à ses besoins. Ça me semble particulièrement important à une époque où nous vivons de fortes tensions dans les régions ou concernant l’immigration. »

Ève Leleu-Galland est l’auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet. Conseillère du rectorat de Paris, elle intervient aussi directement dans plusieurs maternelles parisiennes. Bien au fait des réseaux de jardins d’enfants qui se sont développés dans les pays du nord de l’Europe et en Allemagne, où elle a fait des stages, elle considère que la maternelle possède plusieurs avantages. D’abord, dit-elle, elle est gratuite, ce qui n’est pas le cas de la plupart des jardins d’enfants. Ensuite, les maternelles jouissent d’un programme national, ce qui permet de définir des priorités et d’évaluer les résultats. Enfin, la formation du personnel y est supérieure.

« Deux fils à tisser »

En France, les enseignants de maternelle ont le niveau d’études de la maîtrise (cinq ans d’université). C’est un cas unique en Europe, avec l’Italie et le Portugal. Même que l’ancien ministre de l’Éducation nationale Xavier Darcos s’était demandé si cette exigence n’était pas trop élevée. En comparaison, les éducatrices allemandes ne font que deux ans d’université. Quel que soit le système choisi, dans la plupart des pays d’Europe, on est loin du DEC professionnel que possèdent les éducatrices des CPE québécois.

Contrairement au jardin d’enfants qui se préoccupe surtout du bien-être de l’enfant, « la maternelle a deux fils à tisser en même temps, dit Ève Leleu-Galland. Le premier, c’est celui du bien-être de l’enfant et de la réponse à ses besoins propres, affectifs, de sécurité et de socialisation. Le second, c’est de s’assurer des apprentissages premiers sur la base desquels les enfants apprendront ensuite à lire, à écrire et à compter. Cela, on ne peut pas le faire sans une connaissance approfondie des enfants de cet âge et de comment se développe leur langage ».

Les trois niveaux de la maternelle française ont chacun leurs objectifs. La petite section (trois ans) vise essentiellement la socialisation. La moyenne (quatre ans) est axée sur le vocabulaire. À l’approche du printemps, on jouera par exemple à faire l’épicerie en faisant des listes de légumes. La grande section (cinq ans) mettra l’accent sur la compréhension des histoires qu’on lira et relira aux enfants, qui apprennent à écrire leur nom et à apprivoiser l’écriture.

Scolarisation précoce ?

On a beaucoup reproché à la maternelle française de forcer la scolarisation précoce. Ce fut en effet l’orientation choisie à partir des années 1980, reconnaissent aujourd’hui les responsables. Mais, depuis 2008, on a recréé des inspectrices spécialisées en maternelle. De même la formation préconisée par Jean-Michel Blanquer met-elle l’accent sur les stages destinés à ceux qui se dirigent vers la petite enfance.

Le sujet a été largement discuté lors des Assises de l’école maternelle organisées l’an dernier. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik qui les présidait s’est vu confier la mission de faire de la maternelle française « une école de l’épanouissement et du langage ».

Autre sujet de critiques, les ratios maître/élèves semblent relativement élevés puisque les classes de 22 enfants sont la norme. À la nuance près que les enseignantes jouissent de l’appui d’aides maternelles qui, elles, ont un diplôme professionnel. Autrefois confinées au rangement et à l’hygiène, elles interviennent de plus en plus dans les activités éducatives. Dans les quartiers défavorisés, les ratios sont moins élevés.

Inscrite dans le paysage depuis toujours, la maternelle est partie prenante de l’identité française, estime Ève Leleu-Galland. Elle est particulièrement importante pour faciliter l’intégration des immigrants, dit-elle. « Le simple fait pour les parents de se présenter avec leur enfant de trois ans à la porte de l’école au fronton de laquelle est inscrite la devise “Liberté, Égalité, Fraternité” représente un moment symbolique important pour tous les nouveaux venus : l’école, c’est la France. Et entrer à l’école, c’est entrer dans la France. »

7 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 23 février 2019 03 h 13

    Les deux premiers fonctionnaires de l'État

    « Les deux premiers fonctionnaires de l’État, c’est la nourrice et le maître d’école. » Victor Hugo, Les Misérables.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 23 février 2019 06 h 52

    Vive la France

    "Et entrer à l’école, c’est entrer dans la France." Et une fois le bac en poche ils "move" vite fait sur le Plateau ...

  • Baudoin Stine - Abonné 23 février 2019 10 h 04

    Maternelle 3 ans

    Elle existe également en Belgique.
    Enseignement maternel de 2 ans et demi à 6 ans (non obligatoire, mais fortement recommandé).

  • Hélène Paulette - Abonnée 23 février 2019 12 h 45

    C'est à trois ans...

    Que l'esprit des enfants s'éveille à l'apprentissage, à la communication et s'ouvre sur le monde.

  • Serge Lamarche - Abonné 23 février 2019 14 h 36

    Touchant

    Article que je trouve plutôt touchant. Évidemment, les services de gardes vont être contre ce qui va réduire leurs profits, ou même es éliminer.