Le ministre de l'Éducation sonne le début de récréations plus longues

«Pour la valorisation de la profession, le ministre n’a pas la note de passage, estime Josée Scalabrini. C’est quoi, l’objectif premier: bouger ou apprendre ?»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Pour la valorisation de la profession, le ministre n’a pas la note de passage, estime Josée Scalabrini. C’est quoi, l’objectif premier: bouger ou apprendre ?»

Les écoles primaires et secondaires devront offrir deux récréations de 20 minutes par jour dès la prochaine rentrée scolaire, a annoncé mardi le ministre de l’Éducation. Il souhaite que les enfants puissent jouer dehors « dans la mesure du possible ». Une demande qui soulève bien des questions, parce que des établissements gardent leurs élèves à l’intérieur à cause des cours d’école glacées.

Le ministre Jean-François Roberge compte modifier le régime pédagogique pour que les enfants profitent d’un minimum de 20 minutes de récréation le matin et l’après-midi. À l’heure actuelle, les écoles doivent offrir deux « périodes de détente » d’une durée indéterminée.

« Dans la mesure du possible, il est effectivement préférable que les enfants puissent jouer à l’extérieur. Les commissions scolaires disposent déjà des fonds nécessaires pour entretenir les cours d’école », a indiqué au Devoir le cabinet du ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.

Cette affirmation suscite l’étonnement dans les écoles de la grande région de Montréal. Il suffit de marcher dehors — sur des trottoirs qui ressemblent généralement à des patinoires — pour constater que les cours d’école semblent sorties du film L’ère de glace. Résultat : les élèves restent à l’intérieur pour éviter de se casser la margoulette. Et quand on permet aux enfants de sortir, plusieurs écoles leur demandent de se tenir à quatre pattes.

« Ça fait plusieurs jours depuis le début de l’année scolaire que les enfants ne sortent pas. La directrice évalue la situation tous les jours. Depuis les deux derniers gels et dégels, l’état des trottoirs et de la cour est épouvantable », indique Myriam Bouchard-Therrien, enseignante à l’école Bourgeoys-Champagnat de Longueuil.

Elle ne veut blâmer personne pour ce jardin de givre, mais ne peut que constater que les enfants commencent à trouver le temps long à l’intérieur. Le ministre de l’Éducation, qui a enseigné au primaire durant 17 ans, le dit lui-même : il rend les deux périodes de récréation obligatoires pour permettre aux élèves de prendre l’air.

« Les effets bénéfiques des récréations sont largement documentés. Ces périodes de détente permettent aux enfants de jouer librement à l’extérieur et d’être actifs physiquement, ce qui favorise un climat scolaire sain ainsi que la concentration en classe », a déclaré mardi le ministre Jean-François Roberge.

Aller jouer dehors

Dans un document publié en 2017, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) et la Direction régionale de santé publique de Montréal affirment aussi que les récréations devraient prendre place à l’extérieur, « à moins d’exception (pluie, grand froid, surface glacée) ».

Le rapport recommande de « prévoir des mesures pour que les enfants puissent tout de même aller à l’extérieur malgré un temps peu clément ».

Ces périodes de détente permettent aux enfants de jouer librement à l’extérieur et d’être actifs physiquement, ce qui favorise un climat scolaire sain ainsi que la concentration en classe

Le déneigement des cours d’école coûterait 2,5 millions de dollars par année, souligne Catherine Harel Bourdon, présidente de la CSDM. Et le risque de se retrouver avec des cours glacées resterait toujours présent malgré le déneigement. « Si on déneige, ça risque d’être encore plus glacé », dit-elle.

Violaine Cousineau, commissaire indépendante à la CSDM, estime que les gestionnaires scolaires ont le devoir de rendre les cours d’école sûres pour les élèves et le personnel. « Il faut déglacer, ça n’a pas de sens. Avec les changements climatiques, on doit se préparer à avoir souvent de la glace. Les stationnements des centres commerciaux sont déglacés, mais pas les cours d’école. On est habitués de tolérer l’intolérable dans le réseau scolaire », dit-elle.

Si les commissions scolaires sont incapables de déglacer, elles doivent recourir à des entreprises spécialisées, estime Mme Cousineau. Il faut aussi envisager des partenariats, selon elle. Par exemple, les « croque-glace », des machines utilisées par la Ville pour ouvrir les trottoirs, pourraient parcourir les cours d’école. L’administration de la mairesse Valérie Plante n’a pas donné suite à notre demande d’information à ce sujet mardi.

C’est une bonne idée de faire bouger les jeunes deux fois 20 minutes par jour, souligne Violaine Cousineau, mais les écoles jouent de prudence à cause des dangers de blessure dans les cours d’école. « J’ai l’impression qu’on gère en fonction des assurances et du risque actuariel. »

Les syndicats sur leurs gardes

Les syndicats d’enseignants, eux, voient d’autres obstacles à la mise en place des deux récréations obligatoires de 20 minutes. Aussi curieux que cela puisse paraître, il n’est pas si simple d’insérer deux périodes obligatoires de 20 minutes dans un horaire d’école. Il faut tenir compte des contraintes du transport scolaire. Du temps pour les repas du midi. Et des heures de début et de fin des classes.

« L’annonce du ministre soulève plus de questions que de réponses », dit Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ).

Comme il n’y avait pas de durée obligatoire pour les récréations, des enseignants en profitaient pour consacrer du temps aux élèves qui avaient besoin d’un peu plus d’encadrement. Ça ne sera plus possible à compter de septembre prochain.

Le ministre Roberge enlève de l’autonomie aux enseignants, estime Josée Scalabrini. « Pour la valorisation de la profession, le ministre n’a pas la note de passage, dit-elle. Ça fait des années qu’on demande un temps minimum prescrit pour les matières obligatoires, mais on n’est pas capables d’avoir ça. Le ministère a ajouté des contenus en éducation à la sexualité à livrer durant l’enseignement des matières obligatoires, et là il ajoute des périodes obligatoires de récréation. C’est quoi, l’objectif premier : bouger ou apprendre ? »

2 commentaires
  • Alexandre Champagne - Abonné 13 février 2019 06 h 16

    "C’est quoi, l’objectif premier : bouger ou apprendre ?"

    Beau faux dilemme empreint de mauvaise foi de la part de la présidente de la FSE-CSQ. Décevant.

    C'est à croire que tous ces acteurs publics ne pensent qu'à protéger leurs arrières - aux dépens des enfants, évidemment.

  • Jean-Pierre Aubry - Abonné 13 février 2019 07 h 01

    Intervention du gouvernement

    Comment se fait-il qu'il a été nécessaire que le gouvernemnet intervienne et réglemente dans ce dossier?
    Où étaient les directions des écoles?