Dur, dur d’être un adulte

«Je constate souvent que le problème est moins du côté de l’argent disponible, que sur leur habileté à cuisiner des repas», affirme Kate Johnson.
Photo: Daniel Zuchnik Getty Images AFP «Je constate souvent que le problème est moins du côté de l’argent disponible, que sur leur habileté à cuisiner des repas», affirme Kate Johnson.

À l’ère du tout-branché et de la cybercitoyenneté, de jeunes arrivent dans le monde adulte sans avoir appris le b. a.-ba de la vie quotidienne et retournent faire leurs classes pour entrer dans l’âge mûr.

Respecter un budget équilibré, faire ses lunchs, sa lessive. Savoir repriser un jean (involontairement) troué, payer sa facture d’électricité, faire sa déclaration de revenus et se montrer ponctuel. Pour plusieurs millénariaux bien branchés sur l’univers du numérique, la somme de ces menus gestes associés à un quotidien géré rondement est contenue dans le verbe et hashtag #Adulting.

Le fameux Urban Dictionnary définit l’« adulting » — à ne pas confondre avec l’adultère ! — par l’acte de « prendre les responsabilités et les tâches associées aux individus qui ont atteint leur plein développement (par exemple, payer sa facture de carte de crédit sans s’en vanter sur les réseaux sociaux.) Le thème étant dans l’air du temps, il serait à propos d’ajouter « mener une vie ordonnée sans l’intervention de Marie Kondo ».

Toujours est-il que l’adulting a fait son chemin dans un épisode des Simpson, les conversations sur Twitter et même dans des universités canadiennes, au point que certaines proposent des ateliers d’« Adulting 101. »

Kate Johnson, conseillère spirituelle à l’Université Queens, élabore des ateliers destinés aux étudiants, autour de l’intégration de notions de base, comme la gestion saine du budget ou l’art d’apprendre à composer un panier d’épicerie peu coûteux, nutritif et suffisant pour passer la semaine. Elle qualifie ses interventions de soutien à « l’échafaudage de l’âge adulte. »

Vie quotidienne 101

« Je remarque que, dans le cas de plusieurs étudiants, les parents ont travaillé très fort pour les préparer au succès scolaire. Mais en revanche, ils ne leur ont pas transmis certaines notions de base, comme savoir recoudre un bouton ou faire un budget », dit celle qui cite des statistiques établissant à 39 % la proportion d’étudiants qui se déclarent « vulnérables sur le plan alimentaire. »

« Je constate souvent que le problème est moins du côté de l’argent disponible que sur leur habileté à cuisiner des repas. Acheter du tout préparé ou s’alimenter de bouffe rapide, cela finit par coûter très cher. »

Les millénariaux étant des maîtres de l’ironie performative, l’action « d’adulter » sa vie prend la forme d’une parenthèse amusante et un peu décalée, comme dans la déclaration « aujourd’hui j’ai dépensé mon argent pour un changement d’huile, plutôt que de m’acheter une autre paire de baskets en ligne. #Adulting ».

Sur le plan sociologique et générationnel, comment interpréter ce moment de l’histoire où le passage à l’adulte se manifeste dans un verbe vaguement ironique ? La sociologue Diane Pacom parle de la « performance » de l’acte adulte par une génération dont l’existence est très définie par les réseaux sociaux et pour qui les repères sont brouillés. « Le terme “adulting” suppose que tu puisses te glisser dans une bulle où tu es adulte pendant 20 minutes, et après tu reviens. »

Y a-t-il un adulte dans l’avion ?

Pour Diane Pacom, le glissement du rite de passage du devenir adulte dans un verbe grevé d’un hashtag, révèle plusieurs spécificités de notre société contemporaine fortement marquée par les citoyennetés numériques. La sociologue évoque la chanson Forever Young, de Bob Dylan, comme hymne des baby-boomers qui ont élevé la quête de la jeunesse éternelle au rang de culture. « Les baby-boomers ont voulu être les porte-parole d’un monde nouveau et en rupture avec le passé. Pour eux, l’adulte devenait la chose à abattre : ils sont plates, ils sont fatigués, ils ont vécu des choses épouvantables… »

Ma coloc, par exemple, est arrivée à l’Université sans savoir faire la lessive, ni même faire bouillir de l’eau ! 

Enjoué, libre, beau, désinvolte… Tels sont les attributs auxquels aspire notre monde où, selon Diane Pacom « on peut s’habiller en bébé jusqu’à l’âge de 90 ans ! ». « Dans ce contexte, l’adulting est un simulacre. Se marier, avoir des enfants, travailler, cuisiner… Tout cela prend une dimension de performance, comme si on simulait les grands clichés associés à l’âge adulte. Comme si c’était un spectacle ! », estime Diane Pacom.

Selon Kate Johnson, le fait que l’endettement soit devenu normalisé entraîne un certain désengagement de certains étudiants qu’elle rencontre, avec la notion de vivre selon ses moyens et son budget, bref « d’adulter » à temps complet. Les prêts étudiants, l’accès facile au crédit et le marketing à outrance, selon elle, ne sont pas les meilleurs alliés à la maturité frugale et organisée.

« Être constamment drôle et enjoué peut avoir un côté troublant et angoissant sur le plan psychologique. Et du côté pécuniaire, il y a bien sûr une grande arnaque du côté des compagnies cosmétiques et pharmaceutiques qui font du cash avec ça », estime Diane Pacom. « C’est une génération à qui on a dit : “Tout est à toi, le monde t’appartient. Tu peux devenir Lady Gaga ou Justin Trudeau. Pour y arriver, tu dois être beau, intelligent, bien te présenter. Mais surtout : amuse-toi !” », ajoute la sociologue.

L’effet Tanguy

Mais les moments spontanés d’adulting sont peut-être un luxe réservé à une cohorte qui dispose des conditions économiques qui lui confèrent le privilège de ne pas avoir à quitter trop longtemps le cocon douillet de l’adolescence attardée. À peine âgée de 20 ans, Leia Johnson a quant à elle appris à « adulter » sa vie beaucoup plus jeune que ses pairs. Ayant fui le domicile familial à l’âge de 16 ans, cette bachelière en sciences de la santé a vite intégré des notions de gestion de temps (puisqu’elle travaille en parallèle à ses études), sait comment cuisiner des repas sains, fait elle-même ses déclarations de revenus. En revanche, elle remarque qu’elle fait figure d’exception, dans un univers où plusieurs de ses jeunes collègues n’ont pas eu à intégrer un tel sens des responsabilités.

« Je suppose que j’ai acquis plus d’expériences que plusieurs de mes amis étudiants, qui semblent avoir été beaucoup protégés par leurs parents. Ma coloc, par exemple, est arrivée à l’université sans savoir faire la lessive, ni même faire bouillir de l’eau ! »