Maternelle 4 ans: le ministre Roberge met en garde les «groupes de pression»

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, compte profiter des négociations à venir sur le renouvellement de la convention nationale des enseignants — qui vient à échéance en mars 2020 — pour augmenter de 8000$ le salaire initial dans la profession, qui passera de 45 000$ à 53 000$.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, compte profiter des négociations à venir sur le renouvellement de la convention nationale des enseignants — qui vient à échéance en mars 2020 — pour augmenter de 8000$ le salaire initial dans la profession, qui passera de 45 000$ à 53 000$.

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, est déterminé à trouver des « façons originales » de créer 200 nouvelles classes de maternelle 4 ans dès la prochaine rentrée scolaire malgré le manque de locaux et la pénurie d’enseignants. Il lance une mise en garde : « aucun groupe de pression » ne l’empêchera de donner la priorité aux élèves.

En entrevue éditoriale avec Le Devoir, le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur a rappelé sa détermination à remplir les engagements de la Coalition avenir Québec (CAQ) : augmenter de 8000 $ le salaire d’entrée des enseignants, valoriser la profession, embaucher des professionnels, construire et agrandir des écoles, et rendre la prématernelle accessible à tous les enfants de 4 ans durant le mandat du gouvernement.

« On est en train de créer des possibles. Il n’y a pas de locaux ? On va en bâtir. Il n’y a pas de profs ? On va en former. La loi n’est pas correcte [pour offrir la maternelle 4 ans pour tous]? On va la changer », a dit le ministre Roberge au cours d’une entrevue d’une heure dans son bureau de Montréal.

Dès la prochaine rentrée scolaire, à l’automne 2019, le gouvernement compte ouvrir des maternelles 4 ans dans des milieux un peu moins défavorisés. À l’heure actuelle, seules des écoles cotées 8, 9 ou 10 (sur une échelle de défavorisation de 1 à 10) peuvent offrir la maternelle 4 ans. En septembre, des écoles d’indice 6 et 7 pourront le faire.

Le ministre Roberge compte modifier la loi pour qu’à compter de la rentrée 2020, toutes les écoles puissent offrir la maternelle 4 ans, progressivement, sur la durée du mandat de la CAQ.

Mise en garde

Le ministre de l’Éducation est conscient que des écoles, notamment dans la grande région de Montréal, manquent déjà de locaux et d’enseignants. À cela s’ajoute une nouvelle pression : avec les nouveaux indices de défavorisation, plusieurs établissements devront réduire la taille des classes et donc ouvrir de nouvelles classes. Mais ils n’ont pas d’espace.

« Il faut trouver des façons originales pour avoir suffisamment de classes pour les accueillir [les élèves]. Vous m’avez vu prendre le taureau par les cornes, quitte à affronter la tempête », répond Jean-François Roberge.

On est en train de créer des possibles. Il n’y a pas de locaux ? On va en bâtir. Il n’y a pas de profs ? On va en former. La loi n’est pas correcte? On va la changer.

Il fait référence à la pression qu’il a mise sur la communauté anglophone de l’ouest de Montréal pour qu’elle cède des locaux à la communauté francophone, dont les écoles débordent. La Commission scolaire Lester-B.-Pearson doit ainsi céder l’école secondaire Riverdale, de Pierrefonds, à la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, malgré le mécontentement de membres influents de la communauté anglophone.

La Commission scolaire English-Montreal devra-t-elle aussi délaisser des écoles au profit des élèves francophones ?

« Je vais laisser une chance à la négociation, répond le ministre Roberge. Mais chaque fois que je vais avoir à prendre une décision en quatre ans, il n’y a aucun groupe de pression qui va m’empêcher de donner les meilleurs services aux élèves. Le groupe de pression qui va m’empêcher de donner les meilleurs services aux élèves, il n’a pas été fondé encore. Il n’existe pas. Ce sont les élèves avant tout le reste. »

Investissements massifs

Le premier budget du gouvernement Legault, qui sera déposé au cours du printemps, comportera des investissements majeurs pour agrandir et construire des écoles et pour embaucher des professionnels, affirme Jean-François Roberge.

« C’est comme si j’arrivais dans un milieu de l’Éducation qui a vécu une tempête parfaite. Et là, c’est le temps de changer, de passer d’une séquence de mauvaises nouvelles à une séquence de bonnes nouvelles. Sur cinq ans, on va en faire venir des gens dans le réseau de l’éducation. On va rendre le réseau plus attrayant, on va agrandir des écoles, on va bâtir des écoles, puis on est confiants d’avoir les locaux, les enseignants et les professionnels pour donner un service A1 à tous les enfants. »

Jean-François Roberge compte profiter des négociations à venir sur le renouvellement de la convention nationale des enseignants — qui vient à échéance en mars 2020 — pour augmenter de 8000 $ le salaire initial dans la profession, de 45 000 $ à 53 000 $. Ce qui rendra la profession plus attrayante.

Il veut aussi permettre à des enseignants expérimentés d’améliorer leurs conditions de travail en créant des catégories de « profs experts et émérites, reconnus par leurs pairs comme des leaders pédagogiques. On leur donnera une bonification salariale qu’on négociera de bonne foi avec les syndicats. Ces enseignants-là pourraient être déchargés d’une partie de leur enseignement pour se former et former, être des passeurs de bonnes pratiques ».

Des classes ordinaires pas ordinaires

Pour améliorer le climat dans les classes dites ordinaires qui n’ont plus rien d’ordinaire, à cause notamment de la multiplication des élèves en difficulté, le ministre Roberge propose premièrement d’ouvrir davantage de classes spécialisées. « Il faut se dire la vérité : il y a des élèves qui vont bénéficier d’aller dans une classe spécialisée, quand c’est nécessaire, et il y a des classes régulières qui vont bénéficier d’avoir davantage d’élèves qui ont leur place dans la classe régulière», dit-il.

Le ministre estime aussi qu’il faut ramener des élèves « moyens, forts et très forts dans nos classes ordinaires ». Comment ? En offrant cinq heures d’activités parascolaires gratuites par semaine dans toutes les écoles secondaires publiques.

« On parle d’un investissement majeur de dizaines de millions juste dans le public, dit Jean-François Roberge. Je suis convaincu qu’un paquet de parents et de jeunes vont regarder ça et dire : pourquoi j’irais dans un programme sport-études ou sciences-études, pourquoi je paierais 3000, 4000 ou 5000 $ pour aller au privé quand l’école à côté de chez nous me permet de faire ma passion quatre heures ou cinq heures par semaine gratuitement ? C’est du moyen et long terme. Je suis convaincu que, par ça, on va voir un retour des élèves moyens, forts et très forts dans les classes régulières. »

Pourquoi ne pas simplement obliger les écoles à projet particulier, comme le programme international ou le sport-études, à accepter tous les élèves ? « On mettrait en situation d’échec des élèves en difficulté qui ont de la misère à avoir 55 % ou 60 % dans le programme régulier, estime le ministre. On ne peut pas imaginer que c’est une bonne idée pour cet élève d’aller suivre le programme PEI, où tous les programmes vont être enrichis, ou de mettre ce jeune-là dans un programme sport-études où il va faire trois heures de natation par jour. »

Des enfants au privé

Le ministre de l’Éducation envoie ses deux filles à l’école secondaire privée. Il affirme que ça ne l’empêche pas de tout mettre en oeuvre pour améliorer l’école publique. « Quand on a fait le tour des écoles, ce n’était pas exclu [d’aller au public], explique Jean-François Roberge. Je n’ai pas dit : mon enfant va aller au privé. J’ai dit : mon enfant va être dans la meilleure école d’après moi et d’après elle. On a visité des écoles, il y en avait des privées et il y en avait des publiques, et on a eu un coup de coeur pour celle qu’elles ont en ce moment. J’ai fait ma carrière dans le réseau public, j’ai choisi d’enseigner dans le réseau public, et si je retourne enseigner ça va être dans le réseau public. »
15 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 4 février 2019 05 h 41

    Ecoles publiques ou privées?

    Si tant d'enseignants envoient leurs enfants au privé, c'est parce qu'ils connaissent bien l'école publique.

    Les changements que propose le Ministre s'inspirent du gros bon sens. On voit qu'il connaît l'école québécoise.Tous les enfants naissent égaux EN DROITS, mais la nature distribue les talents de façon INÉGALE, Les parents doivent accepter cette réalité et l'école doit en tenir compte.

    Le Ministre est ferme et déterminé.Pourra-t-il imposer sa vision aux autres? Pourra-t-il convaincre le Premier Ministre et le Trésor?

    • Bernard Dupuis - Abonné 4 février 2019 11 h 44


      S’il est vrai que certains enseignants, comme l’ineffable ministre, envoient leurs enfants à l’école privée, il est aussi vrai que la plupart des enseignants envoient leurs enfants à l’école publique. Par conséquent, il est faux de conclure que l’école publique est si mauvaise et l’école privée si admirable.

      Il est vrai de dire qu’en réalité certains enfants ont des talents différents. Toutefois, on ne peut pas conclure à partir de cette prémisse que le principe qui affirme que « tous les enfants sont égaux en droits » est faux. Cet appel à la réalité pourrait justifier aussi bien le racisme que le sexisme. Par exemple, ce serait comme dire que les femmes sont en réalité plus maternelles et que pour cette raison elles ne sont pas égales aux hommes qui sont plus objectifs. De même, ce serait comme dire que les noirs ne sont pas aussi compétents que les blancs au nom du même principe de réalité. Par conséqent, le principe de l'égalité des races serait faux.

      Les Québécois se disent un peuple plus égalitaire que d’autres. Toutefois, ce préjugé s’évapore lorsqu’on considère que dans cette société on y entretient un système d’éducation à deux vitesses et que le principe d’égalité est nié dès l’enfance. On y affirme les principes d’égalité entre les hommes et les femmes, entre les noirs et les blancs, mais au nom de la réalité on nie ces principes.

  • Pierre Schneider - Abonné 4 février 2019 06 h 27

    Bravo Monsieur le ministre

    Ne pas céder aux lobbys et groupes de pressions, augmenter et revaloriser la
    profesion des enseignants, construire de nouvelles écoles: La CAQ l'avait promis
    et Jean-François Roberge va livrer.

    On n'était plus habitués à une telle détermination.

    Pas étonnant que les sondages affirment que 63% des Québécois sont satisfaits de leur gouvernement.

  • Robert Aird - Abonné 4 février 2019 08 h 37

    Mettre fin à la subvention à l'école privée

    Si le ministre veut vraiment hausser le niveau des classes régulières, il n'a qu'à mettre fin à la subvention aux écoles privées. Beaucoup de familles de la classe moyenne n'auraient simplement plus les moyens d'envoyer leurs enfants au privé. Peut-on m'expliquer par quelle logique de justice sociale ces familles plus nanties que d'autres peuvent bouder l'école publique grâce aux taxes et aux impôts payés par des contribuables qui eux ne gagnent pas suffisamment pour envoyer leurs propres enfants à l'école privée? Ce sont ces subventions qui ont poussé des écoles publiques à créer des volets qui ont à leur tour rabaissé le niveau des classes régulières. Logique néolibérale dont les effets pervers en éducation ont été prouvé de A à Z par maintes études. Le ministre a choisi, par idéologie et par souci électoraliste, de les ignorer. En cela, il est bien comme ses prédécesseurs.

    • Clermont Domingue - Abonné 4 février 2019 11 h 29

      Je comprends monsieur Aird que vous aimeriez que Dame Nature distribue les talents de façon plus égalitaire. Moi aussi.

      Plus d'élèves talentueux dans une classe régulière rehaussent le niveau du groupe, mais ne rehaussent pas le niveau de l'élève en difficulté.L'élève qui n'arrive pas à suivre le groupe doit se retrouver dans un groupe moins nombreux avec des ressources appropriées pour bénéficier de l'attention particulière dont il a besoin.

      Les parents qui n'auraient plus les moyens d'envoyer leurs enfants à l'école privée, les enverraient à l'école publique.Globalement, le système serait privé de cette contribution additionnelle que plusieurs parents consacrent à l'éducation des jeunes Québécois en payant des frais de scolarité en sus de leurs taxes et leurs impôts.

      J'ai envoyé mes trois derniers au public. Toutefois, je crois que le privé est un plus pour notre société. Je pense aussi que les programmes particuliers de nos écoles publiques sont également un plus.
      Clermont Domingue, ex enseignant, permanent syndical, directeur d'école et commissaire d"école.

    • Robert Aird - Abonné 4 février 2019 12 h 52

      Cela n'a rien avoir avec Dame nature, mais plutôt avec une ségrégation sociale. Il n'est pas question d'égalité dans les talents, mais d'égalité des chances qui demeure le socle de la démocratie. Selon le Conseil supérieur de l’éducation, le système scolaire québécois se révèle le plus inégalitaire au Canada. Dans ce contexte, on est en droit de se demander comment on peut espérer améliorer la réussite scolaire sans aborder cet enjeu crucial. Le système d'éducation ontarien se porte mieux, alors que l'école privée n'y reçoit aucune subvention. ‘’Concentrer dans des classes (ou des écoles) des élèves faibles (ou forts), aux ressources culturelles familiales (importantes ou non) accentue les inégalités d’apprentissage et les écarts de parcours ultérieurs, car les enseignants adaptent leurs aspirations pour leurs élèves au niveau de la classe. Par ailleurs, des classes plus mixtes (sur le plan des acquis des élèves) favorisent des « effets de pair » qui sont bénéfiques pour les aspirations et les apprentissages des élèves plus faibles sans nuire aux plus forts.’’ https://www.ledevoir.com/opinion/idees/536510/la-segregation-scolaire-au-secondaire-une-derive-largement-ignoree

  • Louis Germain - Abonné 4 février 2019 08 h 48

    Et le CPE?

    Monsieur Fortier, pourquoi ne pas avoir interrogé le ministre sur ses intentions quant aux CPE? Ce gouvernement a une fixation sur la maternelle 4 ans alors que le réseau des CPE, qui fonctionne 12 mois par année, sert bien mieux les intérêts tant des enfants que des parents, sans compter la valeur éducative du programme des CPE qui est beaucoup plus qu'un enseignement pédagogique. On cite toujours le succès de la maternelle 4 ans en Ontario mais en oubliant de dire que là-bas, sans l'équivalent des CPE, la maternelle 4 ans comble un vide qui n'existe pas au Québec.
    Est-ce que cet accent sur la maternelle 4 ans signifie une statgnation des CPE, au détriment de la qualité de l'éducation des enfants?
    La maternelle 4 ans, c'est bien. Les CPE, c'est mieux, non?
    Pourquoi ne retournez-vous pas interroger M. Roberge sur cette brûlante question?

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 4 février 2019 09 h 00

    Non à l'école privée subventionnée et à la maternelle 4 ans

    Je trouve enthousiasmant le beau programme du nouveau ministre de l'Éducation, sauf pour deux choses :

    D'abord, son argumentation pour justifier le fait d'envoyer ses deux enfants à une école privée réduit beaucoup l'efficacité de son plaidoyer en faveur de l'école public. Il y croit, mais pour les autres.
    Il aurait pu dire que dorénavant, les écoles privées auraient la durée de son mandat de 4 ans (celui du ministre) pour trouver les moyens de se financer autrement qu'avec l'argent «public».

    D'autre part, concernant le projet des maternelles à 4 ans, je crois personnellement qu'il faudrait plutôt favoriser les Centres de la Petite Enfance (CPE) afin que nos enfants fassent l'apprentissage de leurs capacités dans un contexte ludique et décloisonné pour leur mieux être. Les éducatrices(teurs) de ses institutions pourraient très bien faire le travail que le ministre veut déléguer au ministère de l'Éducation plutôt qu'à celui de la Famille.

    Pourquoi sommes-nous si pressés de les enrégimenter ?