L’Alliance des professeurs veut réinviter la conférencière Nadia El-Mabrouk

La présence de la conférencière, connue pour ses positions tranchées en faveur de la laïcité, au colloque de l’Alliance qui se déroulera les 18 et 19 février, a fait des vagues chez les membres du syndicat.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La présence de la conférencière, connue pour ses positions tranchées en faveur de la laïcité, au colloque de l’Alliance qui se déroulera les 18 et 19 février, a fait des vagues chez les membres du syndicat.

L’Alliance des professeures et professeurs de Montréal fait volte-face. Piqué au vif par les dénonciations de censure, le syndicat recommande à ses délégués d’inviter de nouveau la professeure Nadia El-Mabrouk à son colloque prévu pour la mi-février, a appris Le Devoir.

La présidente de l’Alliance, Catherine Renaud, a convoqué une assemblée extraordinaire des délégués le 4 février pour reconsidérer la décision d’exclure la professeure de l’Université de Montréal. Le conseil d’administration propose de « réintégrer Nadia El-Mabrouk comme conférencière et participante à la table ronde du colloque », indique le message envoyé aux délégués syndicaux lundi en fin de journée.

L’Alliance a confirmé au Devoir la convocation d’une assemblée extraordinaire, sans commenter davantage nos informations. « À la suite d’un article de Marco Fortier paru dans Le Devoir et d’une entrevue que j’ai donnée à l’émission de Paul Arcand, vendredi dernier, concernant l’annulation de la conférence de Nadia El-Mabrouk à notre colloque, l’Alliance a reçu de nombreux messages nous accusant notamment de censurer les propos de personnes qui ne partagent pas nos positions, notamment en lien avec la laïcité et le transgenrisme, propos aussi rapportés dans d’autres médias. Devant le flot de commentaires, j’aimerais faire le point », écrit la présidente de l’Alliance à ses délégués.

« En raison de cette situation urgente et préoccupante, nous vous interpellons donc à votre tour afin que vous organisiez, cette semaine, une assemblée syndicale dans votre établissement afin de débattre collectivement de ces recommandations. Ces sujets méritent d’être discutés et d’être débattus sainement et respectueusement entre nous, dans nos instances », ajoute Catherine Renaud.

Changement de cap

Il s’agit d’un revirement majeur pour le syndicat qui représente 9700 enseignants de la grande région de Montréal. L’Alliance avait d’abord invité Nadia El-Mabrouk à son colloque des 18 et 19 février, qui célébrera le 100e anniversaire du syndicat.

Comme l’a rapporté Le Devoir la semaine dernière, la présence de la conférencière, bien connue pour ses positions tranchées en faveur de la laïcité, a fait des vagues chez les membres du syndicat (qui s’oppose officiellement à l’interdiction du port de signes religieux par les enseignants). À la surprise générale, 24 heures après la publication du programme du colloque, l’assemblée des délégués a voté à la majorité pour « désinviter » la professeure de l’Université de Montréal. Sa présence provoquait un « malaise » à cause des sujets « explosifs » qu’elle prévoyait aborder.

Appuyée par des enseignants, la professeure au Département d’informatique de l’UdeM a dénoncé ce qu’elle considère comme de la « censure ». D’autres ont salué le retrait de l’invitation faite à la professeure, surtout à cause de ses positions sur le phénomène trans et sur le cours éthique et culture religieuse (ECR).

Opinions et expertise

La professeure a commis un impair impardonnable aux yeux de la communauté trans : dans un texte d’opinion paru dans La Presse +, elle a « mégenré » une personne trans de 14 ans qui se considère comme une fille en l’a décrivant comme un garçon. Élyse Bourbeau, déléguée de l’Alliance, a convaincu ses collègues de l’assemblée des délégués de retirer l’invitation à la professeure de l’UdeM.

« Ce qu’elle a fait, c’est un acte d’intimidation. Mme El-Mabrouk est professeure d’informatique, elle a des opinions sur l’identité des genres, mais elle n’a pas l’expertise pour parler de ça », dit Mme Bourbeau.

Nadia El-Mabrouk balaie ces objections et estime avoir la légitimité pour prendre part au débat public. « Une expertise dans un domaine peut se forger de bien des façons, à force de lectures, de réflexions, d’analyses », a-t-elle fait valoir au Devoir.

« De plus, s’il n’y avait que les spécialistes d’un domaine précis qui puissent s’exprimer sur un sujet, alors il n’y aurait que les ingénieurs en fracturation hydrologique pour l’exploitation des gaz de schiste ou les ingénieurs des compagnies pétrolières qui pourraient s’exprimer sur la pollution ou l’installation de pipelines ! […] Le fait d’être professionnellement extérieur à un enjeu social donne d’ailleurs beaucoup plus de liberté pour en parler, sans conflit d’intérêts, loin des paradigmes du moment du milieu académique. Par exemple, les “spécialistes” du cours ECR, ainsi que les facultés de théologie et de sciences religieuses, survivent en grande partie grâce à ce cours. Ce n’est donc pas d’eux qu’on doit s’attendre à une position neutre et objective sur ce cours. »

 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le syndicat représente 34 000 enseignants de la grande région de Montréal, a été modifiée.
36 commentaires
  • François Beaulne - Abonné 28 janvier 2019 23 h 39

    Quand le peuple parle

    Sage décision que de réinviter Nadia El-Mabrouk. Leur colloque n'en sera qu'enrichi. Ce revirement de situation démontre que le bon sens, la liberté d'expression et la diversité d'opinions a encore sa place au Québec au delà des tentatives de censure qu'il s'agisse d'organismes gouvernementaux, de syndicats, d'organismes de presse ou de groupuscules de pression communautaristes ou religieux.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 29 janvier 2019 06 h 00

      Effectivement, il s'agit d'une "sage décision" !

      Reste, maintenant, à écouter ce que cette dame va dire !

      Yahou ! - 29 jan 2019 -

    • Claude Bariteau - Abonné 29 janvier 2019 06 h 31

      Ne concluez pas trop vite. La décision n'appartient pas à la présidente mais au conseil des délégué/e/s.

      Il s'agit d'une assemblée extraordinaire convoquée par la présidente, probablement aussi la majorité des membres de l'exécutif, pour renverser la position du conseil des délégué/e/s en les invitant à prendre en compte la position de leurs bases respectives.

      Il revenait à l'exécutif de clarifier la position des délégué/e/s, car, à l'évidence, il ne partage pas la position du conseil mettant en cause l'aval de l'exécutif au programme du colloque. Il en découlait que le conseil des délégué/e/s se transformait en arbitre et censeur des marges de manœuvre de l'exécutif.

      Par son invitation, la présidente invite les 34,000 membres du syndicat à faire le débat à l'interne sur le point litigieux en cause. Si elle ne l'avait pas fait, diverses conséquences étaient prévisibles : une contestation de son leadership par la base; un désistement des membres inscrits au colloque, un désistement des invité/e/s et des médias qui auraient continué de discréditer la position des membres du conseil.

      Si la présidente gagne son pari, ce syndicat retrouvera ses marques et sera revalorisé. Mais aussi le rôle de censeur que se sont octroyé/e/s les délégué/e/s sera revu et mieux balisé. Il en découlera probablement un militantisme syndical excluant un entrisme faisant la promotion de vues idéologiques ou sectaires préjudiciables à des débats internes.

      Là se trouve la différence entre le syndicalisme français et le syndicalisme pratiqué au Québec qui, avec la formule Rand officialisé en 1977 par René Lévesque, repose sur l’appui de la majorité des membres d’un corps de travail pour être reconnu et avoir accès à des fonds recueillis auprès des membres par l’employeur.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 janvier 2019 07 h 44

      « Il revenait à l'exécutif de clarifier la position des délégué/e/s, car, à l'évidence, il ne partage pas la position du conseil »

      Ce n'est pas clair. À première vue, que l'exécutif mette sur la table une proposition en vue de la réintégrer peut indiquer une position de l'exécutif ou seulement une mise au jeu. De toute façon, qu'il la partage ou pas n'est pas en cause, mais que l'exécutif pressente que la décision prise par l'instance avait besoin d'être plus largement validée par les membres. Il s'en trouvera pour dire qu'ils ont cédé au procès public de censure, assez lâchement. Il s'en trouvera pour dire qu'ils ont voulu sauver les meubles après avoir été pris en flagrant délit.

      Il s'en trouvera d'autres, et j'en suis, pour dire que ce supposé retournement ne fait que démontrer que la vie démocratique y est parfaitement saine, si compliquée qu'elle soit rendue par toutes les tensions idéologiques qui la traversent.

    • André Joyal - Inscrit 29 janvier 2019 08 h 20

      Cher RMD : «Il s'en trouvera d'autres»... pour vous dire que depuis des années Pierre Houde ne dit plus «une mise au jeu». Il dit mise EN jeu, ce serait du meilleur français. On apprend à tout âge n'est-ce pas? Oui, en regardant le hockey à RDS, Le Devoir en mains il va sans dire. LOL

    • Christiane Gervais - Inscrite 29 janvier 2019 08 h 24

      N'eût été des réseaux sociaux, nous n'aurions été que quelques uns à réagir et réaliser qu'une seule activiste peut détourner le droit d'expression en faisant adopter ce retrait de droit en toute démocratie, à la majorité du vote, par des délégués syndicaux.

    • Claude Bariteau - Abonné 29 janvier 2019 09 h 32

      M. Maltais Desjardins, les « ouï-dire » et les « qu'en dira-t-on » ne fondent pas mon point de vue. Dans le cas présent, il s'agit de règles internes d'un syndicat et de tensions entre un exécutif et le conseil des délégués. La présidente, qui avait probablement approuvé le choix des invité/e/s, s'est retrouvée en porte-à-faux.

      Elle n'avait de choix que d'accepter la décision du conseil ou de chercher à la renverser en recourant à une assemblée extraordinaire avec des mandats de la base donnés aux délégués. Elle a choisi l'assemblée extraordinaire. Vous y voyez un exercise démocratique sain. Il est difficile de dire le contraire.

      Personnellement, pour avoir présidé pendant quatre le syndicat des professeurs et professeures de l'Université Laval, je n'avancerais pas que la démocratie syndicale est compliquée. Elle est instituée et la bousculer ou la noyauter suscite son affirmation.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 janvier 2019 12 h 12

      S'il faut vraiment aller au fond des choses, monsieur Joyal, Pierre Houde utilise l'expression « jeu de puissance », qui est un calque de l'anglais que René Lecavalier avait remplacé par attaque massive.

      Mise en jeu : action d'utiliser ; usage : La mise en jeu de nouveaux moyens.(Larousse)
      Mise au jeu : action d'engager ou de reprendre une partie, au cours de laquelle deux joueurs adverses se disputent la possession de la rondelle déposée entre eux par l'arbitre ou un juge de lignes. (Grand dictionnaire terminologique de l'OQLF)

      Je vais à nouveau dérouler le fil pour voir ce que vous auriez à dire du sujet du texte.

    • Raymond Labelle - Abonné 29 janvier 2019 13 h 39

      De l'article original de M. Fortier sur cette question: "Le conseil d’administration du syndicat s’est plié à la décision des délégués, même s’il avait recommandé de maintenir la conférence et la table ronde où Nadia El-Mabrouk était invitée."

      Il est donc tout à fait clair que les délégués ont renversé une invitation qui avait été faite par le Conseil d'Administration ("CA") et que le CA, avait recommandé de maintenir l'invitation à NEB, d'après l'article de M. Fortier. Mais les délégués ont appuyé la désinvitation. L'Alliance est censée se soumettre aux décisions des délégués. En l'état, NEB est donc désinvitée.

      C'est pourquoi "La présidente de l’Alliance, Catherine Renaud, a convoqué une assemblée extraordinaire des délégués le 4 février pour reconsidérer la décision d’exclure la professeure de l’Université de Montréal." (cet article-ci).

      À suivre donc.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 janvier 2019 16 h 25

      Merci monsieur labelle

    • Raymond Labelle - Abonné 29 janvier 2019 19 h 16

      Je vous en prie M. Desjardins, et merci pour la rétroaction ("feedback" en polonais).

  • Martin Dufresne - Abonné 29 janvier 2019 00 h 54

    Heureuse décision

    Il est évident que l'Alliance des professeurs a été prise de court par une accusation de "transphobie" lancée in extremis pour faire basculer le vote d'il y a quelques jours contre la prise de parole de Madame El-Mabrouk. Ce n'est malheureusement pas la première fois que des transactivistes diffament des femmes critiques de leur idéologie pour les faire expulser des tribunes. Pour quiconque a lu son texte ainsi en cause (https://bit.ly/2DFAyuC), cette censure est injustifiée. Si des trans aussi célèbres que Bruce (Caitlyn) Jenner reconnaissent demeurer des hommes, il est malhonnête de diaboliser une commentatrice qui reconnaît la même chose, surtout alors que ce sujet fait de plus en plus l'objet de controverses fondées sur les droits des enfants et des parents.
    Je ne partage pas les vues de Madame El-Mabrouk sur le non-droit des enseignantes musulmanes au port du foulard, mais j'apprécie qu'elle puisse finalement les défendre en débat public, surtout au moment où l'on voit le gouvernement Legault enquêter discrètement sur le nombre de Musulmanes qu'il entend congédier de nos écoles. Le refus que lui opposent des comissions scolaires est à leur honneur. (Lire à ce sujet l'article dans la Montreal Gazette d'aujourd'hui : "'We don't do that' - EMSB on counting teachers who wear religious garb": https://bit.ly/2FVSqE9)

    • Christiane Gervais - Inscrite 29 janvier 2019 08 h 16

      Le port de symboles religieux et d'accommodements religieux dans les écoles n'est pas le fait que de Québécoises de religion musulmane, elles ne sont pas visées par la laïcité plus que d'autres, nous le sommes tous, toutes religions confondues, mettant de l'avant ce qui nous est commun: la citoyenneté.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 29 janvier 2019 13 h 41

      @ Martin Dufresne... Je vous suggère de lire l'article de Johanne St-Amour/ Le Devoir du 29 janvier 2019 /
      "Est-il permis de critiquer le militantisme transgenre" ? .Très bien "expliqué et détaillé" d'ailleurs.
      Et je le suggère à tous et à toutes...naturellement.
      @ Martin Dufresne ...Une certaine idéologie religieuse et un certain lobbyisme transgenre sont comme les
      «éléphants dans un magasin de porcelaine»...Relire l'article de Nadia El-Mabrouk: « L'idéologie queer, la
      nouvelle religion» / La Presse / 9 mai 2018.
      Mieux que tout autre commentaire, vous aurez la pertinence de son propos ...sur le débat qui fut à une
      semaine de ne pas être.
      @ Martin Dufresne... Le Montreal Gazette...est un journal " anti-francophone"... surtout lorsque ce dernier est
      québécois.

  • William Dufort - Abonné 29 janvier 2019 05 h 00

    Mieux vaut tard que jamais

    Bonne décision en effet. Dommage que ce soit le tollé suscité par la décision de déinviter Mme El-Mabrouk plutôt que l'attachement à des valeurs aussi fondamentales que la liberté d'expression et l diversité d'opinion qui ait motivé ce changement de cap. Je ne suis pas certain que ceux et celles qui sont à l'origine de cette tentative de censure regrettent leur décision initiale plus que le fait d'avoir été dénoncés publiquement.

    • Daniel Ouellette - Inscrit 29 janvier 2019 10 h 51

      M. Dufort vous émettez un doute sur les motifs de leur volte-face, soyez assuré que les opinions n'ont pas changées, il ne s'agit que de ''gestion de crise'' de la part de l'exécutif pour récéré le dossier.

      La frange très gauchiste et multicultu à une emprise très forte sur le mouvement particulièrement par des membres de QS très actives politiquement au sein des sections syndicales de l'Alliance.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 29 janvier 2019 17 h 36

      Le Politburo souterrain va-t-il de nouveau se manifester lors de cette Assemblée?

  • Jean Thibaudeau - Abonné 29 janvier 2019 05 h 22

    Volte-face causée par qui?

    On peut légitimement se demander si cette volte-face est causée par la vague de réactions publiques indignées, ou surtout par celles que l'Alliance reçoit de la part de ses propres membres... qui ne sont probablement pas très contents de leurs délégués.

    On peut en effet imaginer que les syndiqués soient frustrés de l'image que cette publicité donne d'eux-mêmes, particulièrement à cause d'une prise de position des délégués qu'ils ne partagent pas, majoritairement, et qu'ils l'ont fait savoir à leur syndicat.

  • André Joyal - Inscrit 29 janvier 2019 06 h 48

    La «Sainte Alliance» et une déléguée vont se faire un nom

    Contrairement à ce qu'a écrit un lecteur dans un commentaire hier, ce n'est pas Mme El-Mabrouk qui va «se faire un nom à travers ce colloque devenu que trop célèbre. C'est plutôt l'Alliance dont on n'entend trop peu parler qui va attirer l'attention.

    F. Beaune écrit: «Leur colloque n'en sera qu'enrichi.» Et comment! Et on ne peut qu'espérer que Le Devoir sera présent et couvrira bien le débat que pourraient susciter Mme El-Mabrouk et, du coup, Pasacle Navarro qui devrait alors raviser sa sage décision. Nous serons aux aguets.
    Mais, M. Bariteau a raison, encore ne faut-il pas sous-estimer les démarches à venir de cette Élyse Bourbeau ( qui, elle, assurément, se fait un nom) qui ne devrait pas manquer de reprendre ses arguments en faveur de la censure pour «crime commis». Oui : affaire à suivre!