«On va faire des changements, mais ça va déranger»

Dans le réseau scolaire, on se demande comment ce «prof idéaliste» réussira à convaincre son premier ministre de prouver que l’éducation est bel et bien la priorité du gouvernement.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Dans le réseau scolaire, on se demande comment ce «prof idéaliste» réussira à convaincre son premier ministre de prouver que l’éducation est bel et bien la priorité du gouvernement.

Par un soir glacial de décembre, le ministre Jean-François Roberge est venu jaser avec ses électeurs dans une microbrasserie de Chambly. Il rappelle aux gens que c’est sa première soirée « bière et politique » depuis que la Coalition avenir Québec a pris le pouvoir, le 1er octobre. « Mes amis, on est au début de quelque chose. On va en faire, des changements, mais ça va déranger, je vous le garantis. Plus tu arranges, plus ça dérange ! »

La cinquantaine de personnes attablées applaudissent spontanément. Les gens sont fiers : à 44 ans, le gars de la place est devenu ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Ce n’est pas rien. Et il déborde d’ambition. Les attentes sont immenses.

« Il était bon dans l’opposition, j’ai bon espoir qu’il sera bon en tant que ministre, mais il a de la pression : il n’aura pas de deuxième chance, il faut que son coup de marteau soit donné directement sur la tête du clou », illustre Lucette Robert, une résidente de Chambly venue rencontrer le ministre Roberge.

Lorsqu’il vient s’asseoir quelques minutes à notre table, les gens lui posent toutes sortes de questions sur son vaste programme. Jean-François Roberge rappelle qu’il implantera progressivement les maternelles 4 ans pour tous, qu’il transformera les commissions scolaires, qu’il rendra l’école obligatoire jusqu’à 18 ans… Lucette Robert estime que le ministre a du pain sur la planche : « C’est fantastique d’avoir une enseignante et une éducatrice spécialisée par classe de maternelle, mais où va-t-il prendre l’argent ? D’autant plus que son gouvernement vient de baisser la taxe scolaire de 900 millions de dollars par année ! »

Il sera intéressant de voir si les gens de Chambly applaudiront encore leur député et ministre lors de la soirée « bière et politique » de décembre 2019. Jean-François Roberge sait très bien que les électeurs n’aiment généralement pas être dérangés.

Impatience dans le réseau

Dans le réseau scolaire, on se demande comment ce « prof idéaliste », qui a enseigné au primaire durant dix-sept ans, réussira à convaincre son premier ministre de prouver (avec de gros dollars) que l’éducation est bel et bien la priorité du gouvernement. On donne la chance au coureur, mais l’impatience commence déjà à se faire sentir.

« Il veut tout chambouler et il va trop vite. Ce qu’il propose, c’est majeur », dit une source bien placée dans le milieu de l’éducation. Les commissions scolaires sont sur les dents avec leur transformation annoncée en simples centres de services. L’implantation prévue de dizaines de classes de maternelles 4 ans partout au Québec — et non plus seulement dans les milieux défavorisés — ajoute au mécontentement dans les commissions scolaires qui manquent déjà de personnel et de locaux.

Il faut dire que le ministre Roberge hérite de frustrations qui datent du gouvernement précédent. Les libéraux avaient imposé de douloureuses compressions durant deux ans au réseau scolaire avant de « réinvestir » à compter de la nomination de Sébastien Proulx comme titulaire de l’Éducation, en février 2016.

Un ministre qui a laissé l’image d’un homme habile à faire entendre aux gens qu’il comprenait leurs doléances tout en évitant de s’engager formellement à faire quoi que ce soit. « J’entends ce que vous me dites », répétait-il à tous les acteurs du milieu de l’éducation. Résultat : Jean-François Roberge doit mener à terme des chantiers lancés par son prédécesseur.

Sa première mission, lors de la session parlementaire d’hiver, consistera à accoucher d’un projet de loi clarifiant les frais pouvant être facturés aux parents dans les écoles publiques (gratuites en théorie). Le ministre Proulx a formulé une directive à ce sujet, en juin dernier, en attendant le dépôt d’un projet de loi qui n’est jamais arrivé à cause de la campagne électorale. D’ici là, les commissions scolaires ont accepté une entente à l’amiable leur ordonnant de verser 153 millions de dollars aux parents d’élèves pour des frais facturés en trop.

L’ajout de dizaines de classes de maternelle 4 ans fait aussi partie des engagements de la CAQ. Le ministre Sébastien Proulx a créé en 2018 111 classes de maternelle 4 ans en milieu défavorisé.

Le ministre Roberge devra aussi ajuster la formation en éducation à la sexualité, rendue obligatoire pour tous les élèves du primaire et du secondaire à la rentrée de septembre 2018. Les syndicats d’enseignants dénoncent l’improvisation et l’empressement entourant l’implantation de l’éducation à la sexualité. Les professeurs ne sont pas prêts à donner ces cours dans toutes les écoles comme le prévoit le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.

Le gouvernement changera-t-il le règlement qui encadre l’école à la maison, présenté par Sébastien Proulx en avril dernier ? La CAQ, dans l’opposition, avait critiqué le laxisme du règlement, qui ouvrirait la porte à la scolarisation de francophones en anglais.

Le dernier budget du gouvernement libéral, en mars 2018, consacrait la poursuite du « réinvestissement » : Québec a promis un milliard sur cinq ans (dont 55 millions cette année) pour implanter le Plan d’action numérique en éducation et en enseignement supérieur. L’ajout de 1500 enseignants et autres professionnels était aussi inscrit dans le budget, tout comme des investissements importants pour construire ou rénover des écoles.

Le budget de l’éducation a augmenté de 5 % en 2018-2019. Le gouvernement de la CAQ a promis de continuer à investir et qu’il n’y aurait jamais de compressions en éducation. Après tout, on ne coupe pas dans une priorité nationale.

8 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 31 décembre 2018 05 h 45

    Avec les yeux plus gros que le ventre, la panse est magique...

    SEULEMENT EN ÉDUCATION

    La baisse de la taxe scolaire (moins 900 millions / an de revenus).
    La réduction du financement par recalibrage de la gratuité (moins 100 millions/ an de revenus).
    La réduction de l'échelle salariale des enseignants pour hausser le salaire des débutants (sans doute, plus au coût de 100 millions qu'à celui de 60, annoncé en campagne).
    REVENUS EN MOINS 1,1 MILLIARD
    --------------------
    L'instauration des maternelles 4 ans : coûts salariaux et de fonctionnement (420 millions / an), ainsi
    que les aggrandissements (entre 1 et 1,5 milliard) pour loger les 82000 enfants des maternelles 4 ans.
    Les rénovations du parc immobilier (chantier continu d'un milliard / an).
    Les services adéquats aux écoliers vulnérables dans le cadres de vrais plans d'intervention. prévus en dépistage et intervention précoces (au moins 500 millions par année).
    La hausse salariale des prochaines négos en éducation (220 millons/ an).
    Les aggrandissements pour loger les 16-17 et 17-18 ans, plus les coûts salariaux et de fonctionnement (1 millIard/an minimum).
    La lutte pour enrayer la faible littératie (1/2 milliard par an).
    DÉPENSES EN PLUS
    5 MILLIARDS 140 MILLIONS

    À FINANCER : 6 milliards 240 millions...La plupart sur une base annuelle.
    ---------------------
    À PENSER AUSSI :
    -La prochaine ronde de négo en santé et services sociaux
    -Les services aux aînés
    -La prime à la famille nombreuse
    -La correction des (très) bas salaires des professionnels des OBNL (injustice sociale à corriger dans un monde de médecins surpayés...)
    -La baisse d'impôt
    - L'entretien des infrastructures routières
    -etc.

    Avec les yeux plus gros que le ventre, la pensée magique risque de ruiner moult bonnes intentions et belles promesses...

    • Patrick Daganaud - Abonné 31 décembre 2018 14 h 08

      Merci de lire « agranidissements ».
      Avec mes excuses...

    • Marie Nobert - Abonnée 1 janvier 2019 04 h 00

      Monsieur Daganaud! Entre «aggrandissements» et «agranidissements», je préfère «aggrandissements» (simple «orthogaffe»), mais bon. Bonne année!

  • Hermel Cyr - Inscrit 31 décembre 2018 07 h 05

    Paul Gérin-Lajoie c’était d’la p’tite bière !

    « On va en faire, des changements, mais ça va déranger, je vous le garantis. » annonce le ministre lors d’une soirée « bière et politique ». Ayoye …la « révolution Roberge » s’en vient !
    Ça déboule déjà... :
    « …loi clarifiant les frais pouvant être facturés aux parents
    …ajout de dizaines de classes de maternelle 4 ans.
    …ajuster la formation en éducation à la sexualité
    …règlement qui encadre l’école à la maison »
    et … deux « engagements » technocratiques et comptables !
    … « consacrer la poursuite du réinvestissement » en éducation ! Et les commissions scolaires vont devenir des centres de service pour les écoles ! Qui aurait pu y penser ? La vie ne sera jamais plus comme avant !
    Le Québec voulait du changement ? Le Québec de la CAQ ne sera plus reconnaissable.. eeeeh que a va déménager, tenons nos tuques! La révolution Roberge va réinventer le monde de l’éducation… Mao sort de ce corps !
    Deux autres soirées « bière et politique » et les réformes de la révolution tranquille nous apparaitront comme une pâle lueur annonciatrice de la révolution caquiste !

  • Jean-François Trottier - Abonné 31 décembre 2018 09 h 52

    Le risque

    Le pire sera une autre réforme de l'éducation!

    Je ne dis pas de ne rien changer, ni pas qu'il ne faut pas tout changer.

    Par le passé chaque réforme a été fomentée, décidée, planifiée et imposée depuis le ministère sans même passer par une phase de tests sur quelques écoles, voire classes.

    Chaque fois on est passé du tout au tout, sans la moindre adaptation. Je sais bien qu'on ne peut pas toujours passer par des demi-changements. Mais certaines auraient été possibles dans tous les cas, je n'en doute pas.

    C'est entre autre cette manie de tout casser et recommencer qui a créé le sentiment que ce système est plus ou moins optionnel, plus ou moins bonet pas du tout respectable.... et de là pourquoi respecter le professeur qui est là, pour beaucoup, pour faire "passer" au degré suivant ?
    D'ailleurs combien de profs ont confiance en ce système ? Mmmmh ? Ils y croient comme on croit avancer dans des montagnes russes. Ça bouge, ça tourne... et puis retour à la case départ. Un autre p'tit tour ? Au moins on a appris à ne pas vomir, bel apprentissage "transversal"!

    Dans un système devenu un fouillis à force de se rebrasser tout seul comme des dés magiques, les élèves ne sont plus compétents que dans un domaine : la pédagogie. Ils ignorent tout mais... ils savent pourquoi!

    Ce n'est pas la faute des profs, faudra que Legault en reviennre. Je sais, ils ne sont pas très bien formés. Trop de pédagogie alors qu'une seul cours d'une heure est plus que suffisant, et vraiment pas assez de leur spécialité. Mais il ne faudrait pas oublier que leur expérience vaut de l'or.

    Le système va comme il est mené, i.e. tout croche, par les pédagogos, jongleurs fous, du ministère. La première réforme doit être de les sortir au profit d'un forum informatique subdivisé par matière et degré, auquel auront accès tous les profs du Québec. Qu'ils se parlent. des miracles advenir!

    Prenez des gants avant de changer ce qui se passe en classe.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 31 décembre 2018 20 h 49

    L'éducation au Québec...

    Bouleversement annoncé...c'est bien, mais où sont les objectifs clairement énumérés, avant que tout parte de travers, y compris les fameuses compétences mirobolantes qui nous ont propulsés au-delà des sphères connues depuis longtemps. Gargarismes, pluralité des problèmes et des remèdes, c'est un gafouillis de stratégies de l'enseignement qui font partie de l'incommensurable québécois : on change les méthodes mais les résultats demeurent les mêmes! Quand va-ton ajouter au moins une heure de cours supplémentaire pour les niveaux primaires et exiger des travaux plus formateurs au secondaire? Quant au niveau collégial (cégep), il serait temps que la correction du français par les professeurs soit plus rigoureuse. Donc, là aussi, une formation générale plus poussée des enseignants à l'université. Bref, il faut améliorer tous les niveaux simultanément, ce qui ne sera pas une mince affaire, à moins de continuer de faire des promesses de « on va travailler » ...ritournelles servies à toutes les sauces. Alors, qu'elles seront les prochaines étapes dans le temps, et avec quel financement? L'année 2019 commence bientôt...

  • Marie Nobert - Abonnée 1 janvier 2019 04 h 43

    Une microbrasserie à «Chambly»!? ?! (!)

    Laquelle? «Délires et Délices», «Bedondaine & (faudrait écrire «et») Bedons Ronds» (rue Petrozza!!!???- Denis Lavoie! quitte cette ville et l"appartement de ... (ouille!)), «La Croisée des chemins»? MIsère! Le ministre n'a pas d'emprise sur le ministère de l'Éducation (lire «Instruction publique»), il en est «son valet». Point barre. Grosse fatigue.

    JHS Baril

    Ps. Aucun autre commentaire.