Apprendre le français en milieu de travail

Marianne Sabourin, une étudiante en enseignement du français au secondaire à l’Université de Sherbrooke, enseigne la langue de Molière à des immigrants sur leur lieu de travail.
Photo: Marianne Sabourin Marianne Sabourin, une étudiante en enseignement du français au secondaire à l’Université de Sherbrooke, enseigne la langue de Molière à des immigrants sur leur lieu de travail.

« Ton thé t’a-t-il ôté ta toux ? » Dans une petite salle à l’arrière de leur motel, John et Mia* essaient tant bien que mal de répéter ce virelangue, qui fait partie de leur leçon de français du jour. Leur professeure, Marianne Sabourin, une étudiante en enseignement du français au secondaire à l’Université de Sherbrooke, les écoute d’un oeil amusé mais bienveillant.

Apprendre la langue de Molière n’a rien d’une sinécure pour ce couple d’entrepreneurs d’origine asiatique, qui a vécu à Montréal pendant dix ans avant de s’installer en Estrie il y a quelques années. « Avant de venir ici, je n’avais jamais écouté le français », explique John, qui, n’ayant jamais suivi de cours de francisation, estime avoir encore beaucoup de mal à s’exprimer.

Mais ce qui est encore plus difficile que les règles parfois tordues de la grammaire, c’est de trouver du temps à y consacrer. « Il y a beaucoup de travail. On n’a pas de temps pour apprendre [le français] en dehors d’ici », complète Mia, qui, comme beaucoup de gens dans le domaine de l’hôtellerie, ne compte plus ses heures de travail.

C’est justement pour pallier ce problème qu’a été implanté durant l’automne un nouveau programme de jumelage linguistique permettant aux immigrants parlant peu ou pas du tout le français de suivre des cours dans leur milieu de travail. « Beaucoup d’immigrants veulent et ont besoin de travailler. Mais s’ils prennent un cours, ils doivent prendre congé et ne peuvent pas travailler. C’est un cercle vicieux », constate Marianne Sabourin. « Qu’on se rende dans leur milieu de travail pour leur enseigner est un gros plus pour eux. On amène le français aux immigrants. » Bingo !

L’idée est de compléter l’offre classique de cours en francisation en proposant une formule différente, souligne pour sa part Wim Remysen, professeur de linguistique à l’Université de Sherbrooke et instigateur du projet en Estrie. « Si vous travaillez dans la restauration, vous aurez besoin d’apprendre tout un vocabulaire qui ne sera pas nécessairement abordé dans un cours de français traditionnel », explique-t-il. L’« adaptabilité » de ce projet financé par le ministère de la Culture est sa grande force. « On axe vraiment sur les interactions et l’apprentissage du français oral. Dans une épicerie, un nouvel arrivant qui vend du dentifrice doit aussi savoir c’est quoi de la pâte à dents. »

Une idée importée

C’est la Chambre de commerce du Montréal métropolitain qui avait d’abord mis sur pied ce projet de jumelage dans la métropole. Depuis 2016, des mentors linguistiques, étudiants de l’Université de Montréal, se rendent dans divers commerces pour enseigner le français aux immigrants qui y travaillent. Un dépanneur tenu par une famille chinoise transformé en salle de classe ? Et pourquoi pas ?

Charmé par le concept, Wim Remysen n’a pas hésité à l’importer. « J’ai senti tout de suite le potentiel de cette façon de voir la francisation et l’intégration. » Car, toutes proportions gardées, le besoin pour ce genre d’initiative était tout aussi grand dans une ville de plus en plus cosmopolite comme Sherbrooke. « Il m’était arrivé d’entrer dans des commerces tenus par des immigrants et de réaliser qu’ils avaient de la difficulté à communiquer avec moi en français, malgré toute leur bonne volonté », explique M. Remysen. « L’apprentissage d’une langue est toujours un défi important et il ne faut jamais oublier que quand on s’installe dans un pays, on a toujours un réseau de gens de notre communauté. On travaille souvent dans un milieu où tout le monde autour a la même origine et parle la même langue. Le contact avec des francophones ne va pas toujours de soi. »

À leur arrivée à Montréal au tournant des années 2000, John et Mia ont tenu un petit commerce, travaillant sans relâche pour offrir une vie meilleure à leur fille, qui fréquentait l’école primaire du coin. Les quelques mots de français qu’ils connaissaient leur suffisaient pour fonctionner dans leur milieu de travail au quotidien. « On n’avait pas besoin de parler français aux clients. On disait quelques phrases et faisait des gestes », raconte John avec son accent chantant. « Mais le français, c’est aussi important pour le reste de la vie. Dans la rue, pour aller à l’épicerie. »

En français, s’il vous plaît !

Après des mois intensifs de recrutement, dix groupes de jumelage ont été mis sur pied à Sherbrooke. Malgré tout, cela n’a pas été facile de trouver des Afghans, Iraniens, Latino-Américains qui ont accepté de se prêter au jeu. « C’est quand même dur d’établir le contact avec eux et de leur expliquer que c’est pour leur donner des cours de français pendant qu’ils travaillent. Ils ne comprennent pas qu’on va les aider et que ça va être gratuit », note Marianne Sabourin, qui est rémunérée pour donner ses cours.

Le projet de jumelage possède un autre objectif : celui de sensibiliser la communauté aux efforts que les immigrants font pour parler français. « On a tendance à faire porter le fardeau de l’apprentissage sur le dos des apprenants, mais en même temps, pensant bien faire, les gens ont le réflexe, lorsqu’ils voient une personne ne maîtrisant pas le français, de lui parler en anglais », déplore M. Remysen. Pour lui, le client ou le passant dans la rue a aussi sa responsabilité. « On veut dire aux clients de ne pas hésiter à parler français aux commerçants. Pour pouvoir s’améliorer, ils ont besoin de pratiquer. Et ils ont la volonté pour le faire. »

En rodage, le programme de jumelage demeure un défi pour les enseignantes — ce sont toutes des femmes pour l’instant. « Mais tu crées un beau lien avec ceux que tu aides. Oui, c’est du travail, mais on rigole beaucoup », souligne Marianne Sabourin.

Les enseignantes doivent adapter le cours aux besoins des apprenants, se rendre disponibles pour eux et trouver une façon de transmettre des notions de participe passé dans une allée d’épicerie ou aux côtés du tiroir-caisse. « Si c’est utile ? Oui ! » s’exclame John, qui dit avoir le souhait d’offrir un meilleur service. « C’est sûr que je parle mieux que avant. » De toute évidence, il n’y a pas que le client qui est content.

* Les noms ont été changés à la demande des interviewés.