Une brèche dans la loi du silence

Le plagiat reste un tabou. Plusieurs universités ont encore le réflexe de cacher ce phénomène vieux comme le monde, accéléré bien sûr par Internet, semant le doute sur la réputation des établissements et une ombre sur la valeur des diplômes.

Un exemple : trois des plus grandes universités québécoises gardent le secret sur le nombre d’étudiants expulsés ou suspendus pour cause de plagiat ou d’autres infractions à leur code disciplinaire. N’essayez pas de savoir combien d’étudiants sont renvoyés chaque année de l’Université de Montréal (UdeM), de l’Université McGill ou de l’Université Concordia : c’est un secret.

À Concordia et à l’UdeM, le secret est encore plus grand. Ces universités gardent le silence sur l’ensemble des sanctions imposées aux tricheurs. « L’Université ne tient aucune statistique sur les sanctions imposées », répond Mary-Jo Barr, directrice des affaires publiques et porte-parole de Concordia.

Pourtant, « tout étudiant reconnu coupable d’une seconde infraction est normalement suspendu ou expulsé de l’Université, sous réserve de la confirmation du vice-recteur exécutif aux affaires académiques », précise-t-elle.

L’Université McGill, elle, rend publiques certaines sanctions imposées aux tricheurs, mais refuse de rapporter le nombre d’étudiants expulsés ou suspendus pour cause de plagiat ou d’autres infractions aux règles disciplinaires. Est-ce que McGill cache la réalité pour protéger sa réputation ?

« On se fait constamment poser cette question, admet Chris Buddle, doyen à la vie étudiante. On ne rapporte pas les pénalités additionnelles au-delà du sursis probatoire. Nous avons des obligations légales envers nos étudiants. »

Mais le tabou se brise tranquillement. Une brèche s’ouvre dans la tentation de camoufler la tricherie. Des universités en parlent. Font des campagnes d’information pour dire que ça existe. Et qu’il faut s’y attaquer. Mais le degré de transparence varie d’un établissement à l’autre.

Depuis cet automne, tous les étudiants de premier cycle à McGill ont l’obligation de remplir un tutoriel en ligne sur l’intégrité intellectuelle. L’Université a aussi lancé un projet-pilote dans les résidences du campus sur les droits et responsabilités des étudiants, souligne Chris Buddle.

La valeur des diplômes en jeu

Le manque de transparence des universités doit cesser, font valoir trois professeurs qui suivent de près la lutte contre le plagiat. Dans une lettre transmise au Devoir, Martine Peters (Université du Québec en Outaouais), Julien Bureau (Université Laval) et Sébastien Béland (Université de Montréal) réclament une vaste mobilisation des universités pour contrer le plagiat. « Nous appelons à une concertation dans et à travers les établissements universitaires pour arrêter de cacher le problème et, ensemble, mettre en oeuvre les solutions les plus prometteuses », écrivent-ils.

L’Université Laval a déjà agi en lançant en octobre une vaste campagne visant à défendre « l’intégrité intellectuelle » sur le campus. Le message est sans équivoque : « Non, l’Université Laval ne tolère pas la tricherie ! » Il s’agit d’une des premières initiatives qui attaque sans détour le tabou du plagiat dans une université québécoise, appuyée par les deux associations étudiantes locales.

L’Université de Montréal a aussi créé un groupe de travail sur l’intégrité intellectuelle et compte lancer une campagne d’information à l’hiver 2019, indique Geneviève O’Meara, porte-parole de l’UdeM.

« Pour préserver la crédibilité des diplômes et s’assurer que les notes et les diplômes témoignent de la compétence et de la formation réelle des étudiantes et des étudiants, l’Université ne peut en aucun cas tolérer la tricherie », indique la campagne de l’Université Laval. La réputation de l’établissement est en jeu, souligne Robert Beauregard, vice-recteur exécutif et vice-recteur aux études et aux affaires étudiantes.

Julien Bureau, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, est impressionné par l’initiative de son établissement, qui brise un tabou et va plus loin que d’autres universités qui hésitent à évoquer publiquement ce secret mal gardé sur les campus. Surtout, l’université insiste sur l’importance d’éduquer les étudiants.

« Dans le milieu universitaire, on réalise qu’on est peut-être en train de perdre le contrôle par rapport au plagiat. On prend un recul et on s’assure de préserver la valeur de nos diplômes. On ne peut plus enfouir la question sous le tapis », dit-il.

« Avant le mouvement #MoiAussi [contre les violences sexuelles], il y a eu #AgressionNonDénoncée, dit Julien Bureau. On n’a pas une explosion de dénonciations de type #NonAuPlagiat, mais on prend conscience du problème. »

Projet international contre le plagiat

Une professeure de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), Martine Peters, lance une vaste recherche contre le plagiat avec le concours de chercheurs de 30 universités du Québec, du Canada, des États-Unis et d’Europe. La professeure et son équipe du Groupe de recherche sur l’intégrité académique (GRIA) identifieront les stratégies de créacollage numérique (scrapbooking) de professeurs et d’étudiants, pour déterminer les plus efficaces.

Lors de 32 entrevues menées ces derniers mois sur la tricherie dans six universités, les professeurs interrogés ont été unanimes : « La grande majorité des étudiants sont de bonne foi, mais ne sont pas suffisamment formés pour éviter le plagiat. La seule chose qu’on peut faire, c’est mieux former nos étudiants. »

Le plagiat est même souvent involontaire, souligne Martine Peters. Des étudiants archivent mal leurs sources et copient par inadvertance — et sans attribution — des bouts de texte, des images ou des fichiers audio ou vidéo.

« Tout le monde sait que le plagiat est un problème phénoménal. Ce qui est nouveau, c’est que le milieu universitaire reconnaît le problème. Il y a une volonté que ça bouge », dit la professeure. Elle et ses collègues Julien Bureau et Sébastien Béland avancent des solutions possibles...

Enseigner des stratégies de créacollage numérique (scrapbooking) pour diminuer les risques de plagiat involontaire.

Enseigner les règles du droit d’auteur dès le primaire.

Exiger des étudiants des présentations orales démontrant leur compréhension de la matière (ceux qui plagient n’apprennent pas grand-chose).

Instaurer des cours obligatoires de méthodologie dans tous les programmes universitaires (ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle).

Former les professeurs et les chargés de cours, qui ont une grande responsabilité dans la réduction du plagiat.

Coordonner les dates de remise des travaux des cours d’un programme pour éviter une surcharge au même moment (le stress et le manque de temps favorisent le plagiat).

Répartir la charge de travail des étudiants en plusieurs travaux de session, plutôt qu’un seul travail majeur en fin de session.

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