La révision de manuels d’histoire dérange

Le MEES a donné la consigne de «remplacer» les manuels d’histoire en usage dans les classes de 3e secondaire dans la foulée du dépôt du rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Le MEES a donné la consigne de «remplacer» les manuels d’histoire en usage dans les classes de 3e secondaire dans la foulée du dépôt du rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada.

Remplacement de « plusieurs images considérées comme stéréotypées », retrait d’un passage du Journal de Jacques Cartier, ajout « des conséquences négatives de l’invasion du territoire par les Français »… : les dizaines de modifications apportées au matériel didactique requis pour l’enseignement du cours d’Histoire du Québec et du Canada font sourciller les historiens Gilles Laporte et Denys Delâge — qui qualifient l’une d’elles d’« absurde » et d’« aberrante ».

Les deux membres du comité de révision scientifique de la première édition de Chroniques du Québec et du Canada : des origines à 1840 (Pearson ERPI) — l’un des manuels dont le contenu a été modifié dans les derniers mois à la demande expresse du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) — déplorent le polissage du récit historique.

En effet, le MEES a donné la consigne de « remplacer » les manuels d’histoire en usage dans les classes de 3e secondaire dans la foulée du dépôt du rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. « [Celle-ci] a mis davantage en lumière la condition des Autochtones au pays, entre autres en ce qui concerne les pensionnats indiens et la terminologie désignant les peuples des Premières Nations », a souligné la sous-ministre Sylvie Barcelo dans une lettre transmise aux commissions scolaires et aux établissements d’enseignement privé au printemps dernier.

L’opération, qui a coûté 1,6 million de dollars, a largement dépassé la « suppression de l’expression “Amérindien” et de ses dérivés qui ne sont plus mentionnés dans le programme d’études approuvé ». Au moyen d’une demande en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics, Le Devoir a obtenu une « liste non exhaustive » de la centaine de passages modifiés, effacés ou ajoutés, principalement afin de « mieux présenter la perspective autochtone ».

Celle-ci comprend l’ajout de « nuances sur la perception des Autochtones face à l’exploration invasive de Jacques Cartier » et l’addition d’un « texte sur l’appropriation du territoire par les Français ». L’image d’un autochtone allant à la guerre a été retirée tandis que la légende du vaisseau de feu a été reformulée « de façon à éviter l’utilisation du terme “sauvage”». Un texte faisant état du « choc culturel » vécu par les Autochtones à l’arrivée des Français a aussi été inséré dans les volumes.

Île au Massacre

Parmi les autres changements apportés, on note l’allusion à un massacre entre Autochtones survenu dans une île de l’archipel du Bic au XVIe siècle. L’épisode sanglant relaté par l’explorateur Jacques Cartier a été mis de côté, puisqu’il « risquait d’alimenter certains préjugés ou de véhiculer certains stéréotypes ». On lui a préféré un texte de Samuel de Champlain, « illustr[ant] l’apport des Autochtones à l’exploration des ressources du territoire ».

La décision est qualifiée d’« absurde » et d’« aberrante » par l’historien Denys Delâge. « L’île au Massacre, c’est une vieille tradition. Les communautés autochtones vivaient avec la guerre aussi. La guerre n’est pas le propre de l’Europe. Il y avait des captifs et il y avait des mises à mort. C’est aberrant de faire comme si c’était des sociétés idéales et parfaites », fait valoir l’auteur du classique Le pays renversé.

Les réviseurs se sont également immiscés au milieu du massacre de Lachine de 1689. Sur les ordres du MESS, ils ont « nuancé » le « discours antagoniste » du plus célèbre épisode des guerres franco-iroquoises, durant lequel 1500 Iroquois ont pris d’assaut le petit bourg situé au sud-ouest de Montréal. Sous un orage violent, les guerriers ont abattu une vingtaine d’habitants et ramené une soixantaine de captifs.

Ethnonyme

L’effacement du mot « Amérindien » au profit des appellations « Premières Nations » et « Autochtones » a surpris Denys Delâge. « Je ne l’ai pas vu venir. » Paradoxalement, l’ethnonyme honni se voulait « politiquement correct » lorsqu’il a été diffusé par les chercheurs au début des années 1960. « Ce n’est d’aucune manière péjoratif, c’est juste que c’est peu utilisé par les Premières Nations elles-mêmes […]. Je trouve ça honnêtement un brin sectaire de bannir la désignation amérindienne. Moi, dans tout ce que j’ai écrit, j’ai généralement retenu l’expression ou la désignation “Amérindien”», indique le spécialiste des sociétés autochtones.

Le Conseil en éducation des Premières Nations, qui a participé aux consultations ayant mené à la révision du programme d’Histoire, n’a pu être joint.

Courtepointe

L’historien Gilles Laporte déplore le rappel du premier tirage du manuel Chroniques du Québec et du Canada. « Ç’a été une opération de pilonnage épouvantable, ce sont les contribuables qui ont payé », estime-t-il.

Cela dit, le professeur s’attendait à ce que des passages du manuel qu’il a révisé soient un jour ou l’autre corrigés. « Je n’étais pas étonné parce qu’on vit à une époque où à peu près toutes les communautés se sentent directement visées ou stigmatisées. Chaque fois qu’il y a un nouveau programme d’histoire du Québec, il y a toujours une forme de réflexe d’insurrection », fait-il remarquer. « Mais, elle était relativement diffuse. Elle venait du Quebec Community Groups Network et c’était à propos de la place des anglophones. »

Le professeur critique au passage la rigidité du cahier des charges du ministère de l’Éducation. « C’est trop contraignant et trop contradictoire. » Il constate en outre la dilution du récit dans une « courtepointe » d’encadrés. « Les manuels d’histoire prennent de plus en plus la forme de scrapbooks où l’on met des capsules, des encarts. » L’époque de l’ouvrage Canada-Québec, des historiens Denis Vaugeois, Jacques Lacoursière et Jean Provencher, lui semble bien loin. « Ils n’avaient aucune contrainte éditoriale, c’était un essai libre », dit M. Laporte, en parlant de l’ouvrage de référence célébrant son cinquantième anniversaire cette année.

24 commentaires
  • Yvan Rondeau - Inscrit 19 novembre 2018 01 h 01

    Le politiquement correct n'a pas sa place en histoire

    Le politiquement correct s'impose pour ménager les sensibilités à fleur de peau de toutes les victimes à temps plein au mépris de la rigueur historique. Et le ministère de l'éducation embarque là-dedans avec l'argent des pauvres gens en plus. Quelle honte! Et quel sale temps pour l'histoire!
    Yvan Rondeau

  • Marie Nobert - Abonnée 19 novembre 2018 02 h 21

    «On tue l'«Histoire»! Les «rotatives» attendront.» (!)

    Misère. Grosse fatigue. Sans autre commentaire.

    JHS Baril

  • Denis Paquette - Abonné 19 novembre 2018 05 h 16

    et oui l'histoire du monde n'est elle pas une affaire de mythes et de légendes

    les europééens étaient-ils capables d'identifiér les amérindiens comme peuple et comme culture, leurs préjugés n'étaient-ils pas importants , en fait n'est ce pas encore la situation , ne passons nous pas notre temps a les infantilisés, l'histoire du monde n'est elle pas déterminée par nos mythes et légendes

  • Samuel Prévert - Inscrit 19 novembre 2018 05 h 37

    Navrant


    On ne peut pas réécrire l'Histoire avec les mots aseptisés d'aujourd'hui. Les mots d'hier appartiennent à une réalité d'hier.

    Les sacrifices humains, dans la civilisations aztèque, étaient courant. Ils répondaient à des croyances. Faudrait-il les passer sous silence?

    L'Histoire est violente. Et vous savez quoi? Elle continue de l'être.

    Cessons de jouer les vierges offensées. Contentons-nous d'écrire le présent avec cette gamme de mots qui ne veulent rien dire.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 19 novembre 2018 07 h 39

    Toujours la rectitude

    Cela me fait penser au débat renaissant en Europe autour du délit de blasphème.

    "L’épisode sanglant relaté par l’explorateur Jacques Cartier a été mis de côté, puisqu’il « risquait d’alimenter certains préjugés ou de véhiculer certains stéréotypes »"

    * risque d’alimenter certains préjugés
    * risque de véhiculer certains stéréotypes
    * risque de déplaire à certaines
    communautés
    * risque d'offenser la foi de certains groupes
    * risque de miner la paix religieuse
    etc.

    Quand on commence à introduire ces motifs dans l'élaboration de politiques, en Art ou en rédaction de livres d'Histoire, on met la Science en seconde place et on introduit la justification totalitaire à censurer la liberté d'expression. Les seuls à y trouver leur compte sont les maniaques aux ciseaux.

    • Bernard Terreault - Abonné 19 novembre 2018 12 h 34

      Le problème c'est qu'il n'y a pas beaucoup de ''science'' en Histoire. On dépend des récits des acteurs de l'époque, qui n'étaient évidemment pas neutres.