Comprendre la confusion du monde

Alice Mariette Collaboration spéciale
Dans «Passer à l’avenir» et «Que veulent vraiment les Québécois?», Jocelyn Létourneau explore la conscience que les Québécois ont de leur histoire nationale, tout en la remettant en question.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans «Passer à l’avenir» et «Que veulent vraiment les Québécois?», Jocelyn Létourneau explore la conscience que les Québécois ont de leur histoire nationale, tout en la remettant en question.

Ce texte fait partie du cahier spécial Acfas

L’historien Jocelyn Létourneau est le lauréat du prix André-Laurendeau, qui vise à souligner l’excellence et le rayonnement de travaux dans le domaine des sciences humaines.

Diplômé de l’Université de Toronto et de l’Université Laval, où il est professeur depuis 1985 et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire du Québec contemporain, Jocelyn Létourneau est un historien hors pair. « Le monde universitaire, la circulation des idées, la capacité de faire sens avec la confusion du monde m’ont toujours fasciné », lance-t-il d’emblée.

Il raconte avoir toujours mené sa carrière sur le mode de l’exploration intellectuelle. « L’université est un lieu où les idées doivent circuler; on ne doit pas craindre d'énoncer de nouvelles hypothèses, quitte à ce qu’elles ne soient pas fécondes », ajoute-t-il.

L’historien n’a pas peur de bousculer les idées reçues et il n’hésite pas à défendre sa liberté de penser. « Je pense avoir été formé comme un historien, j’ai une sensibilité d’historien, mais ma pratique n’est pas exclusivement historienne », souligne-t-il.

Son exploration savante a notamment été encouragée par la bourse de l’Institute for Advanced Study (Princeton New Jersey), qu’il a obtenue à la fin des années 1990. « C’est un lieu où l’on met énormément l’accent sur la circulation des idées, sur la capacité imaginative des chercheurs à trouver des solutions à des problèmes ou défis qui se posent dans le monde de la recherche », relate M. Létourneau.

Le rapport au passé

Après une thèse sur l’avènement de l’État providence au Québec, Jocelyn Létourneau s’est notamment intéressé aux représentations collectives et aux constructions identitaires. « C’est la recherche que les contemporains entretiennent avec le passé qui est au cœur de mes préoccupations scientifiques », détaille-t-il. Le chercheur se penche moins sur le contenu du passé que sur les représentations de celui-ci et les rapports entre histoire, mémoire et identité.

Il s’est par exemple intéressé à la relation que les Canadiens, d’un océan à l’autre, entretiennent avec le passé. « Il y a cette idée voulant que l’on soit rendus à une ère post-historique, l’ère du présentisme, mais on ne peut pas se séparer de la référence temporelle pour se situer. On prend consistance à travers le récit que l’on est capables de construire de nous-mêmes, et ce récit s’étend dans le temps », explique-t-il. Par ailleurs, dans Passer à l’avenir (Boréal, 2000) et Que veulent vraiment les Québécois ? (Boréal, 2006), il explore la conscience que les Québécois ont de leur histoire nationale, tout en la remettant en question.

Lui-même père de quatre enfants, il a en parallèle mené une recherche sur la conscience historique des jeunes Québécois, leur demandant simplement : « Raconte-moi l’histoire du Québec comme tu la connais. » En une dizaine d’années, il a amassé un corpus de quelque 3500 phrases d’enfants et d’adolescents d’ici. « Le passé est important pour les jeunes, ils s’en servent pour faire sens dans leur vie présente », mentionne le chercheur.

Les travaux de Jocelyn Létourneau ne sont pas près de s’arrêter, puisque pour lui, l’histoire est un champ de recherche, d’actions et de réflexions sans bords ni limites. « Le passé, on ne peut jamais en épuiser le contenu », conclut-il.