À la rescousse des mouflons à grandes cornes

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Yoanna Poisson croit que la sauvegarde des mouflons à grandes cornes passe par la mobilisation du milieu et la prise de conscience.
Photo: Acfas Yoanna Poisson croit que la sauvegarde des mouflons à grandes cornes passe par la mobilisation du milieu et la prise de conscience.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La taille des cornes des mouflons d’Amérique a sensiblement décliné au cours des quarante dernières années. Traqués dans les Rocheuses sans autre finalité pour le chasseur que d’accrocher le trophée dans son salon, les béliers présentant une croissance rapide de leurs cornes sont tués avant même d’avoir pu se reproduire, entraînant un appauvrissement du capital génétique de la race. Auteure d’un mémoire de maîtrise sur le sujet, la biologiste Yoanna Poisson a scénarisé ses résultats dans une bande dessinée afin de sensibiliser les différents acteurs.

« Oh rage, oh désespoir ! Je suis occis avant d’avoir trouvé l’âme soeur ! Adieu futurs rejetons aux grandes cornes ! Mes gènes séduisants meurent avec moi ! »

Celui qui parle ainsi est le personnage principal de la bande dessinée imaginée par Yoanna Poisson. Un mouflon de l’Alberta ayant eu la malchance d’avoir des cornes mesurant plus de quatre cinquièmes de tour, condition sine qua non pour être convoité par un chasseur de trophées.

« Il faut comprendre que la chasse est un sport très populaire en Alberta et qu’elle contribue à l’économie de la province, indique Mme Poisson. Il y a bien sûr les Albertains qui achètent leur permis de chasse et qui peuvent avec celui-ci tenter chaque année d’abattre un mouflon. Mais il y a surtout les non-Albertains, qu’ils viennent du reste du Canada, des États-Unis ou d’ailleurs dans le monde. Ceux-là sont obligés, en plus du permis, d’avoir un guide. Ils paient également pour les refuges. Il y a tout un business très lucratif. »

La biologiste raconte notamment qu’un riche Américain aurait payé jusqu’à un million de dollars pour tirer « le plus gros bélier ».

« C’est un cas extrême, ajoute-t-elle, mais ça existe, et cela a des conséquences dramatiques sur la population des mouflons. »

Écourter la saison de la chasse

Conséquences dramatiques, car les béliers qui sont chassés sont ceux qui ont les plus grandes cornes. Or, les études démontrent que les cornes figurent parmi les attributs génétiques de l’animal.

« Seuls les mouflons qui ont des cornes qui croissent lentement parviennent à se reproduire avant d’être tués, explique Yoanna Poisson. Le problème, c’est qu’ils n’engendrent que des futurs béliers à petites cornes. En étudiant les statistiques sur les quarante dernières années, je me suis rendu compte que la proportion de jeunes mâles à grandes cornes a considérablement diminué. C’est une perte générique. »

Les mâles dont les cornes croissent rapidement atteignent les quatre cinquièmes de tour en moins de cinq ans, alors que les autres y arrivent à sept ou huit ans. Les mouflons deviennent sexuellement matures vers deux ans en général, ce qui ne laisse pas beaucoup de temps aux premiers pour se reproduire.

« Les mouflons ont une organisation sociale très hiérarchisée, explique la biologiste. Plus ses cornes sont longues, plus le mâle est dominant et plus il a de chances de se reproduire. Lorsqu’ils atteignent les quatre cinquièmes de tour, ils sortent des aires protégées pour trouver une femelle, au risque de se faire tuer. S’ils ont 8 ans, ils peuvent s’être déjà reproduits. Mais à 5 ans, il y a peu de chances. D’où la diminution des mâles à croissance de cornes rapide. »

Pour y remédier, Yoanna Poisson, de même que les professeurs Fanie Pelletier et Marco Festa-Bianchet, qui ont supervisé ses recherches au sein de leur laboratoire de démographie et d’écologie évolutive à l’Université de Sherbrooke, préconise d’écourter la saison de la chasse de dix jours afin de laisser une chance aux béliers sortant des parcs de se reproduire dans les zones de chasse.

« La saison de la chasse dure environ deux mois, indique Mme Poisson. Elle commence après la fête du Travail et dure jusqu’à la fin octobre environ. On se rend compte que les pics d’abattage se situent durant la première et la dernière semaine de la période. La première parce qu’il y a beaucoup de nouveaux béliers disponibles. La dernière parce qu’elle correspond à la pré-période de rut. Les béliers ont les hormones dans le piton. Ils sortent des parcs protégés pour trouver une femelle. »

Bande dessinée

Raccourcir la chasse d’une dizaine de jours donnerait à ces mâles l’occasion de se reproduire. S’ils se font chasser l’année suivante, ils auront réussi tout de même à transmettre leurs gènes.

Yoanna Poisson croit par ailleurs que la sauvegarde des mouflons à grandes cornes passe par la mobilisation du milieu et donc la prise de conscience. C’est dans cette optique qu’elle a décidé de scénariser les résultats de sa recherche pour en faire une bande dessinée.

« J’ai toujours été intéressée par la vulgarisation scientifique et j’ai suivi une formation en la matière donnée par l’Acfas, raconte-t-elle. On nous expliquait comment rendre intelligibles au grand public nos résultats, via différents supports. Le dernier séminaire portait sur la bande dessinée et, tout de suite, j’ai su que mon étude pourrait parfaitement faire l’objet d’une bédé. J’écoutais le cours et j’avais déjà des images dans ma tête. »

Elle a alors demandé à Benoit Leblanc, lui-même bédéiste et biologiste à l’Université de Sherbrooke, d’illustrer son scénario. De cette collaboration est donc née l’histoire de ce bélier dont le plus grand regret est d’avoir été tué par un chasseur avant d’avoir pu transmettre ses « gènes séduisants ».

« L’Acfas va faire en sorte de diffuser la bédé au Québec, ajoute Yoanna Poisson. Nous avons des collaborateurs en Alberta et nous pensons par la suite en faire une version anglaise afin de la distribuer dans les parcs et qu’elle atteigne, pourquoi pas, les chasseurs. »

En attendant, la jeune biologiste s’est accordé une pause pour réfléchir à son avenir. Mais il y a de grandes chances qu’elle tente de poursuivre au doctorat tant elle avoue avoir la piqûre à la fois pour la biologie et pour la recherche.