Les deux pieds sur les terres rares

André Lavoie Collaboration spéciale
Pierre-Yves Cardon s’intéresse à l’écotoxicologie: l’analyse des effets néfastes d’une substance chimique sur les organismes vivants et leur écosystème.
Photo: Acfas Pierre-Yves Cardon s’intéresse à l’écotoxicologie: l’analyse des effets néfastes d’une substance chimique sur les organismes vivants et leur écosystème.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Avec son ton de voix calme et posé, on pourrait croire que Pierre-Yves Cardon a toujours solidement les deux pieds sur terre. C’est en bonne partie vrai, puisque le lauréat d’un des prix du Concours de vulgarisation de la recherche 2018 de l’Acfas l’a obtenu pour sa démonstration vidéo de ses recherches dans le cadre de son doctorat : « Les terres rares, être ou ne pas être toxiques ».

De son propre aveu, les terres rares, ce n’était pas un sujet qui le passionnait, mais lorsque l’on s’intéresse à l’écotoxicologie, cette discipline scientifique qui analyse les effets néfastes d’une substance chimique sur les organismes vivants et leur écosystème, la curiosité peut facilement grandir. Cela est venu peu à peu pour Pierre-Yves Cardon lors de ses études en France, à l’Université de Limoges, et par la suite, pour sa maîtrise, à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, mais c’est au Québec qu’il s’est résolument engagé dans cette voie.

Arrivé ici en janvier 2014 pour entreprendre ses études doctorales, il est à la fois lié au Centre Eau Terre Environnement de l’INRS, au Centre d’expertise en analyse environnementale, sous la direction du professeur Marc Amyot, et finalement à l’Université de Montréal, avec le soutien de Marc Amyot, professeur en sciences biologiques. À cette époque, « les terres rares commençaient à devenir à la mode dans les études en toxicologie, souligne Pierre-Yves Cardon, et parmi les terres les plus abondantes, on trouve le lanthane, le néodyme, le cérium et l’yttrium. » Il s’est alors engagé à poursuivre des analyses déjà entamées au ministère de l’Environnement du Québec sur l’yttrium, « celui parmi ces quatre métaux qui présente un niveau moins élevé de toxicité ».

Les contradictions de la transition écologique

Mais pourquoi cet intérêt de plus en plus frénétique pour les terres rares ? Ces éléments entrent dans la composition d’équipements et de produits directement liés au développement durable, aux technologies vertes, mais aussi à de nombreux objets de notre quotidien. On retrouve par exemple le néodyme dans la fabrication des éoliennes et des voitures hybrides ; l’yttrium dans les ampoules fluocompactes ; le cérium dans le revêtement des fours autonettoyants ; le lanthane dans les tubes cathodiques et le verre optique. Bref, un peu partout, et pour tous les usages.

Les États-Unis furent pendant longtemps d’importants producteurs et exportateurs d’éléments de terres rares, « possédant jusqu’à la fin des années 2000 une des plus grosses mines du monde », précise Pierre-Yves Cardon. Or, tout comme pour le secteur manufacturier, ces activités se sont déplacées du côté de la Chine, là où, pendant longtemps, les considérations environnementales ne pesaient pas très lourd lorsqu’il s’agissait d’installer une usine ou de procéder à l’implantation d’une mine à ciel ouvert.

« Plusieurs publications scientifiques ont démontré qu’autour de ces mines, particulièrement en Mongolie, les taux de contamination sont 1000 fois plus élevés que partout ailleurs dans le monde », se désole le doctorant. Ce laisser-aller engendre des conséquences funestes, dont une augmentation fulgurante des cancers. « Les méthodes d’exploitation des terres rares utilisent énormément d’acide, ce qui a un impact sur les milieux environnants, mais à cela s’ajoute le fait que les terres rares sont associées à d’autres métaux, ceux-là radioactifs. » Voilà un cocktail qui est loin d’être rassurant pour les gens vivant à proximité de ces mines.

Mais les choses commencent, lentement, à changer, et pas seulement en Chine. « Depuis 2010, ce pays affiche plus de préoccupations environnementales, et c’est pour ça qu’ils ont freiné leurs exportations, en plus d’imposer des quotas. » Un resserrement qui allait avoir des répercussions un peu partout dans le monde, et fait naître un mouvement hautement prévisible. « À partir de ce moment, les autres pays ont commencé à mettre en place des exploitations de terres rares », affirme Pierre-Yves Cardon.

Et que signifie cet important déplacement ? « Il faut encore trouver la méthode pour les extraire, et les séparer, sans polluer » reconnaît celui qui voit là « un des plus gros enjeux des prochaines années », surtout à l’heure d’une urgente transition écologique. Le doctorant affiche une certaine modestie devant les impacts de ses propres recherches, qu’il aborde toutefois avec un grand sérieux. « Si on sort quelque chose de mes travaux, ça sera dans le but de fixer des normes, des seuils de contamination à ne pas dépasser. J’aimerais aussi mieux comprendre les risques de la présence des terres rares dans la chaîne alimentaire, comme on peut le voir pour le mercure. » Il admet toutefois ne pas être « d’une nature optimiste », ayant la triste impression « que le côté économique prédomine quoi qu’il arrive », ajoutant que « les années futures [lui] donneront raison ou pas ».

Là où les études le mènent

En ce qui concerne son avenir immédiat, le fil d’arrivée pour l’obtention du doctorat n’est plus très loin pour Pierre-Yves Cardon, et bien sûr apparaissent les questions incontournables. Le postdoctorat ? L’enseignement ? La recherche ? La vulgarisation scientifique ? « C’est difficile de sortir du schéma classique, celui du postdoctorat avant de devenir professeur, mais pour l’instant, c’est encore assez flou » admet celui qui a pris goût à la vulgarisation scientifique avec ce concours de l’Acfas « même si ce n’est pas le type de métier où il y a le plus d’emplois ».

Si la recherche le passionne toujours autant, celle de voyager, de changer de ville à chaque étape de son parcours académique, ne se dément pas non plus. « J’ai toujours eu l’habitude de bouger, et le doctorat m’a donné l’occasion de voyager un peu. Mais après cinq ans au même endroit, j’ai le goût de rentrer en France, d’être plus près de ma famille. Et à partir du moment où je suis mobile, je pourrai accepter à peu près tout ce qui passera, mais préférablement en Europe », conclut celui qui va là où les études le mènent.