Survivre à la rédaction de sa thèse

Jean-François Venne Collaboration spéciale
«Le moment de la rédaction n’est pas celui de la révision», selon Genevière Belleville.
Photo: Toa Heftiba Unsplash «Le moment de la rédaction n’est pas celui de la révision», selon Genevière Belleville.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Plus du tiers des étudiants au doctorat du Québec abandonneront leurs études avant d’avoir obtenu leur diplôme. Certes, les causes de ces abandons varient, d’une mauvaise relation avec le directeur de thèse à des conditions financières précaires, en passant par une offre d’emploi impossible à refuser. Cependant, pour nombre d’étudiants, le gros obstacle réside dans la rédaction de thèse.

Geneviève Belleville, professeure en psychologie de l’Université Laval, s’intéresse depuis longtemps à cette question. Elle a même rédigé un ouvrage sur le sujet en 2014, publié aux Presses de l’Université Laval.

S’embourber dans sa thèse

Elle rappelle qu’on ne compose généralement une thèse de doctorat qu’une fois dans sa vie. Tout le monde est donc un néophyte au départ. « Pour certains, la rédaction de thèse devient une véritable épreuve et génère anxiété, stress et perte de confiance, explique-t-elle. Ces symptômes peuvent rester légers ou s’aggraver et mener à une forme d’épuisement. »

La rédaction de thèse représente un exercice de longue haleine, dont les étapes et échéanciers ne sont pas toujours bien définis. De plus, l’écriture reste par définition un acte solitaire. Une solitude se muant parfois en sentiment d’isolement. Laissé à lui-même, l’étudiant doit avoir la discipline et la méthode requises pour bien structurer son travail. Trop d’étudiants s’échinent dans le vide pendant longtemps, puisque leur absence de méthode ne produit pas de bons résultats. Les efforts fournis en pure perte mènent souvent tout droit à l’épuisement.

Lorsque ça tourne mal, plusieurs en viennent à redouter le moment de s’installer pour écrire, voire à l’éviter complètement. Cette forme de procrastination empêche le travail d’avancer, provoquant éventuellement un sentiment de panique face à la perspective de prendre un retard difficile à rattraper.

Se pose alors une question à laquelle il faut trouver réponse pour éviter l’échec complet : comment retrouver l’envie d’écrire ? « C’est tout à fait possible de se motiver de nouveau et de reprendre goût à l’écriture, en appliquant quelques trucs et en changeant notre approche de cette tâche », nous rassure Mme Belleville.

Développer sa méthode

Elle conseille tout d’abord d’écrire quotidiennement, mais pour une période courte. Plutôt que d’essayer de consacrer toute une journée à l’écriture, mieux vaut bien travailler pendant deux heures, puis passer à autre chose. Ces périodes devraient s’accompagner de petits objectifs très précis, que l’on peut atteindre pendant ce laps de temps. Cela évite de trop se concentrer sur la grande échéance, laquelle induit du stress. Atteindre une série de petits objectifs devient une source de motivation et repousse le spectre de la procrastination.

La professeure suggère aussi d’éviter le perfectionnisme, grand ennemi de bien des doctorants. Insatisfaits de ce qu’ils produisent, ils raturent autant de mots qu’ils en écrivent et au final effectuent bien peu de progrès. « Le moment de la rédaction n’est pas celui de la révision, précise Mme Belleville. Ce n’est pas le temps de se corriger sans arrêt. Il faut s’accorder une certaine liberté dans l’écriture. »

Plutôt que de le faire au fur et à mesure, il faudra dégager une période de temps suffisante, lorsque la rédaction sera très avancée, pour effectuer une révision en bonne et due forme. Pas seulement pour corriger syntaxe et grammaire, mais afin de revoir tant le contenu que la forme du texte et apporter des modifications où cela s’avère nécessaire.

Unir les solitudes

Quant à l’autre grand ennemi, l’isolement, il faut aussi le combattre farouchement lorsqu’il devient lourd. Il faut s’assurer de voir famille et amis et de discuter d’autre chose que de sa thèse.

Il existe par ailleurs des solutions pour éviter de travailler toujours seul. L’organisme Thèsez-vous, cofondé par Sara Mathieu-Chartier, Émilie Tremblay-Wragg et Catherine Dery, s’adresse aux étudiants de maîtrise et de doctorat de toutes les universités et de toutes les disciplines. Les objectifs : retrouver le temps d’écrire et briser l’isolement. L’espace Thèsez-vous, situé près du métro Jean-Talon, à Montréal, permet d’aller faire des « blitz » de rédaction dans un endroit convivial, en compagnie d’autres doctorants. Besoin d’une solution plus radicale ? Thèsez-vous organise aussi des retraites de rédaction de trois jours dans diverses régions.

Quant au directeur de thèse, en théorie il peut aussi fournir un accompagnement dans la rédaction de thèse. Cependant, reconnaît Mme Belleville, les professeurs restent relativement peu formés pour accompagner leurs étudiants dans cet exercice. Chacun y va donc de sa propre méthode, avec des résultats variables.

« Les doctorants accordent pourtant autant d’importance à la disponibilité et à l’encadrement d’un directeur de thèse qu’à sa compétence dans le domaine de recherche », conclut la professeure.