Répondre à l’appel du doctorat

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Les travaux de Joanie Caron pourraient permettre aux communautés autochtones un meilleur accès à l’emploi dans le secteur minier et mieux outiller ces entreprises dans leur gestion de la diversité culturelle.
Photo: Mathieu Dupuis Les travaux de Joanie Caron pourraient permettre aux communautés autochtones un meilleur accès à l’emploi dans le secteur minier et mieux outiller ces entreprises dans leur gestion de la diversité culturelle.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

N’eût été le directeur de l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), M. Hugo Asselin, Joanie Caron n’aurait probablement pas entamé d’études universitaires de troisième cycle. Aujourd’hui lauréate du prix Acfas Ressources naturelles de l’édition 2018 des Journées de la relève en recherche, la doctorante se réjouit d’avoir osé relever le défi lancé par son mentor.

C’est en janvier 2018, sous la direction du professeur Asselin, que Mme Caron a entamé son doctorat à l’École d’études autochtones de l’UQAT. Portant sur les facteurs de succès liés au recrutement, à l’intégration et à la rétention des employés autochtones au sein de l’industrie minière, son projet de recherche recèle un potentiel considérable.

Il faut savoir que cette industrie est aux prises avec une rareté de main-d’oeuvre, mais qu’elle emploie peu de travailleurs autochtones, alors que ceux-ci se disent désireux de participer au développement minier.

Poursuivant des objectifs concrets, les travaux de Mme Caron pourraient permettre aux communautés autochtones un meilleur accès à l’emploi dans le secteur minier de même qu’à ses entreprises d’être mieux outillées dans leur gestion de la diversité culturelle. Ils pourraient également contribuer à l’amélioration des programmes gouvernementaux et privés existants ou, encore, à la création de nouveaux dispositifs. Cela aurait pour effet de réduire le manque de main-d’oeuvre dans les entreprises de l’industrie minière et le taux de chômage dans les communautés autochtones.

Le déclic

Lorsqu’elle relate ce qui l’a menée à réaliser de telles études, Mme Caron insiste sur le rôle qu’a joué son directeur de recherche.

« En octobre 2017, Hugo est rentré dans mon bureau un peu en panique, raconte-t-elle un sourire dans la voix. Il avait besoin d’un coup de main parce que son stagiaire venait de le laisser tomber. »

À cette époque, elle travaillait comme professionnelle de recherche à l’UQAT. Quant à M. Asselin, il collaborait à un projet de recherche intitulé « Regards sur les attitudes et comportements des employeurs à l’égard de la diversité de la main-d’oeuvre autochtone » et dirigé par Jean-Michel Beaudoin, du Département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval.

« C’est un projet qui est toujours en cours, indique Mme Caron. Grosso modo, son objectif est de déterminer quelles sont les pratiques des employeurs des industries minière, forestière et des pêches à l’égard de la main-d’oeuvre autochtone. Quand Hugo est venu me voir, ce qu’il voulait, c’est que je l’aide à contacter des entreprises minières et à procéder à des entrevues. Comme je travaillais déjà en développement durable avec des minières, c’était assez naturel pour moi de le faire. »

Heureuse de pouvoir offrir un coup de main à un chercheur qu’elle admirait, Mme Caron s’est lancée dans la tâche avec entrain. Pendant les semaines qui ont suivi, elle a réalisé plusieurs entrevues avec des représentants de minières. Alors qu’approchait la fin de son mandat, elle a fait la rencontre d’une femme autochtone oeuvrant dans l’industrie. Cette dernière fut déterminante.

« Elle était avec trois autres collègues, relate Mme Caron. C’était la première fois qu’une employée autochtone participait aux entretiens. Elle n’a pas dit un mot de l’entrevue, sauf à la fin, lorsque j’ai demandé aux gens s’ils avaient des questions. »

Ce qu’elle souhaitait savoir, c’est si au cours de cette démarche, quelqu’un avait pensé demander aux Autochtones leur point de vue sur le sujet.

« Ça m’a marquée, confie la doctorante. J’ai trouvé sa question très pertinente, mais comme je n’étais pas responsable du projet, je lui ai répondu que j’allais passer le mot aux personnes qui l’étaient. Quand j’en ai parlé à Hugo, il m’a dit qu’il y avait déjà pensé, mais que ça lui prendrait vraiment une étudiante au doctorat pour le faire. J’ai compris le message ! »

Reprendre ses études

Bien qu’elle ait été très touchée par cette invitation à poursuivre ses études, Mme Caron a mis quelques jours à accepter la proposition de M. Asselin.

« En faisant les entrevues, je me suis découvert une passion que je ne soupçonnais pas. C’est sûr que ça m’intéressait de continuer, mais je ne savais pas si j’avais envie de me lancer dans un doctorat, surtout que je n’avais pas prévu retourner aux études », explique-t-elle.

Il faut dire qu’à ce moment-là, la jeune femme avait déjà bien investi le marché de l’emploi, sa maîtrise étant terminée depuis plus de trois ans. Par ailleurs, l’appel des bancs d’école ne s’était plus fait sentir depuis la fin de ses études de deuxième cycle, son parcours universitaire ayant été exceptionnel, mais éreintant.

Remonter à l’adolescence de Mme Caron permet de mieux comprendre son hésitation. À l’âge de 14 ans, cette dernière quittait son Abitibi natale pour rejoindre son père en Californie. Après y avoir passé une dizaine d’années, elle est rentrée au Québec avec l’intention de s’inscrire à l’université. Le problème, c’est que sa maîtrise du français n’était plus ce qu’elle était et que sa formation scolaire américaine ne répondait pas aux préalables des programmes qui l’intéressaient.

Je n’avais jamais pensé me rendre jusque-là

Ayant finalement décidé d’intégrer l’UQAT en finances, Mme Caron a travaillé dur pour recouvrer son aisance en français. Et une fois son baccalauréat entamé, elle s’est mise à étudier d’arrache-pied pour obtenir de bonnes notes. Ses efforts ont porté leurs fruits ; même si elle est partie avec un désavantage de taille, la jeune femme est parvenue à terminer son baccalauréat en même temps que les autres étudiants du programme. Elle a aussi obtenu la meilleure cote parmi tous les diplômés de l’université en sciences de la gestion et en sciences comptables.

Grâce à ses excellents résultats, elle a été recrutée par la Chaire en entrepreneuriat minier de l’UQAT-UQAM pour participer au projet « Certification selon les principes de développement durable », en collaboration avec l’Association de l’exploration minière du Québec et financé par le ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation.

Malgré le fait qu’elle ne connaissait alors rien à l’industrie minière, Mme Caron a décidé de se lancer dans l’aventure à pieds joints. Pendant deux ans, elle a travaillé à l’élaboration d’une norme de certification sectorielle afin de favoriser l’application de bonnes pratiques environnementales et sociales chez les entreprises d’exploration minière.

Ses études de deuxième cycle ont été exigeantes, mais elles ont été couronnées par la médaille d’or du Gouverneur général du Canada. Quant à son mémoire de maîtrise, il a permis d’établir la base d’une norme sur le point de devenir une référence nationale.

« Si ça n’avait été de mon directeur de recherche, je ne suis pas certaine que je me serais replongée dans les études, admet la doctorante. Il est reconnu pour son encadrement exceptionnel. Il a remporté plein de prix dans sa carrière. Ça m’a donné le goût de continuer. »

Lorsqu’elle jette un regard sur son parcours et sa décision d’entreprendre un doctorat, Mme Caron reconnaît avoir fait preuve d’une remarquable persévérance et d’un brin d’intrépidité.

« Je n’avais jamais pensé me rendre jusque-là, confie-t-elle avec émotion. Je suis fière de ce que j’ai réussi à accomplir et d’avoir osé relever les défis que j’ai rencontrés. Le prix de l’Acfas me confirme que j’ai pris la bonne décision ! »