Retour au travail des aînés: quand il faut jongler avec les troubles mentaux

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
La chercheuse Astrid Velasquez-Sanchez s’intéresse aux aînés atteints de troubles mentaux communs.
Photo: Acfas La chercheuse Astrid Velasquez-Sanchez s’intéresse aux aînés atteints de troubles mentaux communs.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Dans le contexte actuel de pénurie de main-d’oeuvre, les entreprises ont tout intérêt à ce que leurs salariés demeurent en bonne santé et retardent le moment de prendre leur retraite. En cas d’arrêt de travail, les 50 ans et plus sont cependant davantage à risque d’incapacité prolongée, et leurs chances de reprendre le travail de façon durable sont moindres. La chercheuse Astrid Velasquez-Sanchez s’intéresse aux aînés atteints de troubles mentaux communs (TMC) et tente de lever le voile sur les obstacles qui mettent à mal le processus de retour des travailleurs vieillissants.

Pour quiconque quittant momentanément son travail en raison d’un TMC, à savoir un trouble dépressif, anxieux ou d’adaptation, les obstacles au retour en poste sont grands.

« On les classe généralement dans trois catégories, explique Astrid Velasquez-Sanchez, étudiante à la maîtrise recherche en sciences de la santé à l’Université de Sherbrooke. Les premiers sont liés à l’entreprise elle-même. Dans certains cas, les préjugés envers les maladies mentales sont encore très ancrés ou encore le secteur d’activité fait en sorte qu’il y a beaucoup d’imprévisibilité ou que le roulement de personnel est important. Deuxième obstacle : le doute quant au diagnostic, qui va faire en sorte que le processus de retour progressif au travail ne se fera pas dans de bonnes conditions. Enfin, la communication est primordiale dans ces situations-là. Un mauvais partage d’information entre l’assureur et le service de ressources humaines, par exemple, peut engendrer un stress supplémentaire chez le salarié. Stress dont il n’a vraiment pas besoin. »

Un travailleur atteint de TMC doit dans tous les cas retourner au travail de manière progressive, tant en ce qui concerne son horaire qu’en ce qui concerne les tâches à accomplir. Or, la dépression ou l’anxiété, ce n’est pas aussi visible qu’un bras cassé. On ne perçoit pas l’impact que ces troubles peuvent avoir sur la personne. Les maladies mentales demeurent également encore taboues dans certains secteurs, quand leur existence même n’est pas tout simplement niée. On comprend alors que les relations avec un superviseur ou certains collègues peuvent être difficiles lors de la reprise du boulot.

Photo: Acfas La jeune chercheuse insiste sur le fait que les troubles mentaux ont un impact sur la productivité de la personne.

« D’autant que le travailleur lui-même peut présumer de ses forces, ajoute la chercheuse. Mettons que, durant son retour progressif, il est dans sa journée de congé. Au travail, il y a plein d’imprévus et il manque du personnel. Lui veut aider. On l’appelle, il se pointe au travail. Est-ce qu’il en était capable ? A-t-il pu fournir un travail de manière optimale ? Certainement pas. Il s’est dépassé, quitte à sabrer le plan de match mis en place par un médecin. Sauf que, ce que ses collègues voient, c’est qu’il était là. Alors, est-il capable de travailler ou non ? Le doute s’instaure, ça crée des frustrations de part et d’autre. »

Multiplication des facteurs

Des frustrations, donc du stress, voire de l’anxiété. D’autant plus lorsque le travailleur vieillit. Avant de reprendre ses études, Astrid Velasquez-Sanchez était ergothérapeute. Six ans de terrain lui ont permis de constater que plus ils étaient avancés dans leur carrière, plus les travailleurs atteints d’un TMC qu’elle recevait en CLSC avaient de la difficulté à reprendre leur poste.

« Leur arrêt de travail est en général plus long, explique-t-elle, et il arrive plus fréquemment qu’ils quittent leur travail de nouveau pour la même raison que la première fois. C’est ce que j’ai observé sur le terrain et je me suis ensuite rendu compte que cela était documenté sans que l’on ait pour l’instant cherché à savoir pourquoi. C’est ce que je m’attelle à faire. »

Mme Velasquez-Sanchez n’en est aujourd’hui que tout au début de sa recherche, mais elle peut déjà constater que les travailleurs de plus de 50 ans font face au processus du vieillissement normal. À certains commencent à décliner cognitivement, d’autres présentent des problèmes de santé tels que le diabète ou l’hypertension. Autant de facteurs qui viennent s’ajouter au diagnostic de TMC et qui rendent la situation du travailleur plus complexe à gérer.

« On sait aussi qu’un travailleur vieillissant aux prises avec un problème de santé quelconque, que ce soit physique ou mental, qui l’oblige à s’absenter du travail, verra son état s’améliorer plus lentement. La perception qu’il a de lui-même diminue. Plus la situation s’éternise, moins il croit en sa capacité de reprendre son poste. »

Grande perte pour l’entreprise

Dans la deuxième partie de sa maîtrise, la chercheuse ira sur le terrain s’entretenir avec des superviseurs et des responsables des ressources humaines afin d’évaluer si les hypothèses formulées passent le test de la réalité au sein de l’entreprise. Il s’agira de vérifier si les différents obstacles qu’elle aura détectés sont vécus comme tels au quotidien, au sein des organisations.

Des entreprises qui ont par ailleurs tout intérêt à collaborer tant elles ont besoin de maintenir leurs salariés en poste. Le Québec est officiellement entré dans une période de pénurie de main-d’oeuvre et toutes cherchent à ce que leurs travailleurs reculent le moment de prendre leur retraite.

« Or, on constate que les personnes qui multiplient les arrêts de travail à un âge avancé vont avoir tendance à prendre leur retraite plus tôt, indique Astrid Velasquez-Sanchez. Ce sont des salariés qui ont de l’ancienneté, de l’expérience, qui connaissent bien leur milieu. S’ils quittent leur poste prématurément, c’est une grande perte pour l’entreprise. »

La jeune chercheuse insiste également sur le fait que les troubles mentaux ont un impact sur la productivité de la personne. On assiste alors à un phénomène d’absentéisme, voire de présentéisme.

« Dans le contexte de vieillissement de la population et de la main-d’oeuvre, les personnes de plus de 50 ans deviennent très importantes, conclut-elle. Les retombées de mon étude auront donc un impact tant sur la santé des travailleurs que sur celle des entreprises québécoises et de la société en général. »