Échec à l’évaluation des professeurs universitaires

Les caractéristiques du cours, optionnel ou obligatoire, le nombre d’étudiants dans le groupe, le niveau de difficulté du cours influencent l’évaluation des étudiants, estime l’arbitre William Kaplan.
Photo: Will Powers Associated Press Les caractéristiques du cours, optionnel ou obligatoire, le nombre d’étudiants dans le groupe, le niveau de difficulté du cours influencent l’évaluation des étudiants, estime l’arbitre William Kaplan.

Les évaluations que les étudiants remplissent à la fin de chaque cours sont des outils partiaux et discriminatoires qui ne devraient plus être utilisés pour juger du travail des enseignants, a tranché un arbitre ontarien dans une décision qui fera jurisprudence dans les universités canadiennes et québécoises.

« Les évaluations par les étudiants donnent l’impression d’être fiables sur le plan scientifique : une corrélation objective de données numériques. Mais lorsqu’on s’y attarde, des limitations inhérentes et sérieuses deviennent apparentes », écrit l’arbitre William Kaplan dans sa décision rendue à Toronto le 28 juin dernier.

Ce jugement met fin à un litige datant de 2009 entre l’Association de la Faculté Ryerson et l’administration de l’université ontarienne.

L’arbitre estime que l’évaluation de l’enseignement par les étudiants a un rôle à jouer puisqu’elle témoigne de « l’expérience globale » de l’étudiant et permet d’obtenir des informations pertinentes sur l’habileté du professeur à communiquer clairement la matière ou sur son engagement en classe. Toutefois, ça devient problématique lorsque l’administration compile ces résultats et les utilise pour déterminer si un enseignant mérite un poste permanent ou une promotion.

« En ce qui concerne l’appréciation de l’efficacité de l’enseignement — particulièrement dans un contexte de promotion et de titularisation —, les évaluations par les étudiants sont, au mieux, imparfaites et, au pire, complètement partiales et peu fiables », écrit l’arbitre Kaplan. « Plusieurs facteurs, particulièrement les caractéristiques personnelles […] telles que la race, le genre, l’accent, l’âge et l’attractivité, faussent les résultats. »

Il se basait sur les témoignages d’experts et sur la littérature scientifique qui lui a été présentée en preuve, notamment le rapport de Richard L. Freishtat, directeur du Centre pour l’enseignement et l’apprentissage de l’Université de Berkeley en Californie.

Ce dernier démontrait dans une étude de 2016 que les femmes et les personnes racisées — pour ne nommer que celles-ci — étaient victimes de discrimination basée sur des stéréotypes dans ces évaluations. « Quand les élèves pensent qu’un enseignant est une femme, ils donnent des notes plus basses sur tous les aspects de son enseignement, même sur des mesures supposément objectives telles que les délais dans lesquels le professeur rend les corrections », écrivait Freishtat. Il ajoutait que les élèves vont également évaluer de façon plus positive un enseignant qui serait perçu comme séduisant.

Appel à la prudence

L’arbitre William Kaplan reconnaît également que les caractéristiques du cours, à savoir s’il est optionnel ou obligatoire, le nombre d’étudiants dans le groupe, le niveau de difficulté du cours — autant d’éléments sur lesquels le professeur n’a aucun contrôle —, influencent l’évaluation des étudiants.

Il ajoute que certaines questions classiques sur les connaissances du professeur et sur le curriculum du cours sont « hautement problématiques », car les étudiants n’ont pas nécessairement « l’expertise » nécessaire pour juger de ces aspects.

Bref, l’arbitre estime que la « prudence est de mise » dans l’utilisation de ces résultats. Il somme donc l’Université Ryerson de modifier la convention collective pour s’assurer que le résultat de ces évaluations ne sera plus pris en compte dans l’octroi d’une permanence ou lorsque vient le temps de donner une promotion ou une permanence à un enseignant.

Déjà, les syndicats de professeurs à travers le pays se penchent sur cette décision pour voir quel impact elle aura sur leurs membres.

« Ça va modifier la façon dont on utilise ces sondages », explique Jeff Tenant, de l’Union des associations des professeurs des universités de l’Ontario (OCUFA). « Les administrations universitaires vont devoir reconnaître qu’il y a consensus sur le fait que nous ne pouvons plus utiliser ces sondages comme des outils d’évaluation et devront trouver d’autres façons d’évaluer la performance des enseignants. Et ces changements ne seront pas limités à l’Ontario. »

David Robinson, directeur général de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université, est d’accord avec lui. Il espère que ce jugement servira de « coup de semonce » pour les administrateurs.

« Aux États-Unis, plusieurs universités ont déjà commencé à changer leurs pratiques à la lumière de la littérature scientifique. Les universités canadiennes et québécoises sont à la traîne, mais on espère que cette décision va donner le ton. »

On n'est pas contre le fait d'être évalué par les étudiants, dans la mesure où c'est fait correctement

 

Québec

Au Québec, la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université « regarde de très près » ce qui se passe en Ontario.

« À la lumière de ce jugement, on se demande si on ne devrait pas proposer aux administrations universitaires de modifier l’appellation “évaluation” par “appréciation” pour éviter de donner l’impression que c’est vraiment une opération méthodique, affirme son président, Jean-Marie Lafortune.

«On dit que, oui, une certaine rétrospection peut être intéressante, et il ne faut pas s’en priver, car elle permet d’améliorer les prestations d’enseignement, mais ce n’est pas une évaluation au sens fort. »

Richard Bousquet, de la Fédération nationale des enseignants du Québec, estime pour sa part que l’évaluation par les étudiants est un mal nécessaire. « On n’est pas contre le fait d’être évalué par les étudiants, dans la mesure où c’est fait correctement », affirme-t-il.

Or, le problème est que, depuis que les évaluations sont faites en ligne — avant ça se faisait sur papier en classe —, le taux de participation a chuté de façon radicale. « Dans certains cas, on a des taux de participation de 10 ou de 15 %. Et on peut penser que ceux qui se donnent la peine d’aller répondre sont ceux qui n’ont pas aimé le prof. »

Le principal combat de la FNEQ dans ce dossier est donc l’établissement d’un seuil minimal de participation en deçà duquel l’évaluation ne serait pas valide. On tente également d’obliger les universités à offrir des ressources pour aider les professeurs qui ont de mauvaises évaluations. Quoi qu’il en soit, « le jugement de l’Ontario va aider [les syndicats] dans la contestation » de certaines décisions, estime M. Bousquet.