Lutte des classes dans les écoles

La CAQ a beau avoir promis cette semaine que ses réformes se feraient dans «l’ordre» et par étapes, personne ne doute de sa détermination à brasser la cage à la bureaucratie de l’éducation.
Photo: David Afriat Le Devoir La CAQ a beau avoir promis cette semaine que ses réformes se feraient dans «l’ordre» et par étapes, personne ne doute de sa détermination à brasser la cage à la bureaucratie de l’éducation.

Et c’est reparti. Avec le changement de gouvernement, le réseau de l’éducation aura un… neuvième ministre depuis 2007. Après la réforme d’il y a deux décennies, les coupes budgétaires et les récents « réinvestissements », le milieu scolaire redoute un autre brassage de structures susceptible de bouleverser les écoles publiques.

Il faut dire que le premier ministre désigné, François Legault, a toujours laissé entendre qu’il n’aurait pas peur de bousculer le système pour améliorer les services aux élèves. Il reste à voir l’ampleur que prendra un de ses plus importants engagements — la transformation des commissions scolaires en simples centres administratifs.

Le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) a beau avoir promis cette semaine que ses réformes — comme l’implantation des maternelles 4 ans — se feraient dans « l’ordre » et par étapes, personne ne doute de sa détermination à brasser la cage à la bureaucratie de l’éducation. Il s’agit de la deuxième mission de l’État en importance après la santé, avec un budget de 18,9 milliards.

En lançant dès cette semaine la bataille contre les signes religieux pour les représentants de l’État en position d’autorité, y compris les enseignants, la CAQ a peut-être envoyé un signal témoignant qu’elle est prête à « agir ». En éducation, en tout cas, le livre récent du député caquiste Jean-François Roberge donne une idée de la volonté de la CAQ de réformer le système. Ce n’est pas le programme du parti, mais la vision d’un « prof idéaliste » qui a enseigné au primaire durant 17 ans avant d’être élu député en 2014. M. Roberge est pressenti pour accéder au poste de ministre de l’Éducation.

« Tous les groupes impliqués dans le réseau scolaire doivent accepter de renoncer à leurs intérêts corporatistes et n’avoir désormais qu’un seul but en tête : donner priorité à l’élève », écrit-il dans cet essai, Et si on réinventait l’école ?, publié en 2016.

Tous les groupes impliqués dans le réseau scolaire doivent accepter de renoncer à leurs intérêts corporatistes et n’avoir désormais qu’un seul but en tête : donner priorité à l’élève

Encourager la singularité

Le chambardement proposé des commissions scolaires vise bien plus qu’à faire des économies, apprend-on en lisant le député. Comme Sébastien Proulx, ministre de l’Éducation sortant, le député de la CAQ propose de donner davantage de pouvoir aux écoles. « Les écoles du Québec sont devenues de simples succursales des commissions scolaires, qui leur imposent un pouvoir bureaucratique étouffant », écrit Jean-François Roberge.

« Nous avons conçu un système qui privilégie la norme au détriment de la singularité », ajoute l’auteur de 44 ans, diplômé en éducation de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui a milité au sein de la défunte Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ).

De simples initiatives qui sortent du moule des conventions collectives ou des règles de gouvernance du réseau se heurtent à un mur, souligne le député. Il raconte ses difficultés à organiser une nuit de lecture à l’école pour ses élèves, une sortie à Québec ou l’achat de dictionnaires dans une classe qui en avait cruellement besoin. Les écoles ne manquent pourtant pas de directrices et de profs allumés, inspirants, prêts à tout pour stimuler les enfants.

Égalité des chances

Le gouvernement Couillard voulait aussi éliminer les commissions scolaires, mais a changé d’idée pour une raison principale : la résistance de la communauté anglophone, qui a fait valoir le droit constitutionnel des minorités de gérer leurs institutions scolaires. Le Parti libéral a toujours été sensible aux anglophones, qui sont une clientèle captive du parti. Mais la CAQ semble avoir tourné le dos aux Anglos durant la campagne électorale. François Legault se sentira-t-il à l’aise d’aller de l’avant avec sa réforme des commissions scolaires ?

« Ça va être un défi pour nous », répond Russell Copeman, directeur général de l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec — et ancien député libéral. Les commissions scolaires anglophones et francophones tiennent le même discours : « On fait une bonne job, les résultats sont là. » Le taux de diplomation chez les Anglos a grimpé à 86 % et les frais d’administration représentent à peine 4 % des coûts du réseau, fait valoir M. Copeman.

Alain Fortier, président de la Fédération des commissions scolaires du Québec, croit lui aussi que le premier ministre Legault a moins envie de « brasser des structures » que lorsqu’il était dans l’opposition. « J’ai confiance que, lorsqu’on va se mettre à travailler ensemble, ils verront toute la valeur d’un gouvernement scolaire de proximité », dit-il.

Il reste que la fameuse autonomie des écoles, tant souhaitée par la CAQ (et les libéraux), existe à l’heure actuelle : dans le réseau des écoles privées. Pour les syndicats et les défenseurs de l’école publique, les commissions scolaires et les conventions collectives des enseignants sont garants de l’égalité des chances entre les élèves pauvres et les élèves riches, entre les élèves qui réussissent bien et ceux qui ont des difficultés. Oui, les règles du jeu actuelles favorisent l’uniformité et nuisent à la créativité. Mais c’est le prix à payer pour un système égalitaire, affirment les tenants de l’école publique.

Ils estiment que l’arrivée au pouvoir de la CAQ fait pencher la balance encore un peu plus vers un système élitiste, moins égalitaire, qui répondra davantage aux besoins des élèves les plus « performants ». Ou les plus riches. Un exemple : le candidat caquiste Mario Asselin (élu dans Vanier-Les Rivières) a appuyé le financement public d’un complexe sportif à l’Académie Saint-Louis, école privée de la région de Québec, qui a été accordé par les libéraux en juillet dernier. Quand on connaît l’état des écoles publiques du Québec, cette annonce a de quoi étonner. Mais le parti de François Legault ne craint pas de bousculer les « vieilles » habitudes.

D’autres réformes à l’horizon

« Il faut revoir notre façon d’écrire les conventions collectives même si, en surface, tout semble fonctionner », écrit aussi Jean-François Roberge. Il a appuyé les carrés rouges (mais pas la violence) durant le printemps étudiant de 2012, mais contrairement à Gabriel Nadeau-Dubois, le député de la CAQ ne donne pas le bon Dieu sans confession aux syndicats. Il prône la création d’un Ordre des enseignants, auquel s’opposent farouchement les syndicats. La mise en place d’un ordre professionnel devrait se faire « avec les profs », a-t-il précisé lors du débat sur l’éducation organisé par Le Devoir et l’UQAM, le mois dernier.

Pourquoi un ordre professionnel ? Pour les élèves. Jean-François Roberge est encore traumatisé par son prof de 3e secondaire qui se présentait en classe confus et imbibé d’alcool. Un ordre professionnel permettrait de sanctionner les enseignants fautifs, d’imposer une formation digne de ce nom et même d’exiger de meilleures conditions de travail.

Dans son livre, Jean-François Roberge déplore le phénomène des« élèves endeuillés », qui perdent leur enseignant en cours d’année parce que les règles permettent aux profs de changer d’école. Il propose d’instaurer des contrats de trois ans pour les enseignants et les professionnels à temps complet. « Changer le mode d’affectation des tâches de manière à assurer une plus grande stabilité ne ferait pas que des heureux, c’est l’évidence même. Nul doute que certaines personnes accordent plus d’importance à leur “droit” de changer d’école à tout bout de champ qu’au droit des élèves à bénéficier des avantages de la stabilité du personnel. Je leur réponds qu’il est plus que temps de remettre l’élève au coeur de notre réseau et d’organiser le système de façon que la contribution de chacun soit optimale », écrit-il.

Changement dans la continuité

Martin Maltais, professeur spécialisé en politiques de l’éducation à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), estime que le gouvernement Legault a les coudées franches pour aller de l’avant avec son programme en éducation. Les syndicats et la CAQ ne font pas nécessairement bon ménage, mais on peut penser que des milliers de syndiqués ont voté pour le parti de François Legault, souligne-t-il.

M. Maltais croit que les commissions scolaires ne sont pas près de disparaître, même si leur mission est appelée à changer. « La réforme des commissions scolaires, ce n’est pas un débat de structures. Elles continueraient d’exister et de jouer un rôle, mais sans commissaires élus », dit-il.

« L’objectif est de rapprocher le pouvoir décisionnel des écoles, de donner plus d’autonomie et de marge de manoeuvre aux directions d’école et aux conseils d’établissement », ajoute-t-il. On peut prévoir de la résistance des commissions scolaires et des syndicats d’enseignants, mais la philosophie caquiste est louable, croit le professeur Maltais.

Dans les faits, la CAQ propose sans le dire de continuer dans les pas du gouvernement Couillard — mais sans les compressions budgétaires —, estime-t-il. Le ministre Sébastien Proulx a toujours dit qu’il voulait favoriser l’autonomie des écoles. Une de ses réformes a consisté à transférer des fonds directement aux écoles pour qu’elles puissent répondre à leurs besoins, sans le passage obligé par les commissions scolaires. Les pauvres commissaires scolaires n’ont pas fini de se démener pour justifier leur existence.


Une version antérieure de cet article, qui indiquait que l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) exige de meilleurs ratios patients-infirmier dans les hôpitaux, a été corrigée. Selon l'OIIQ, c'est plutôt la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec qui mène le combat.

Les ministres de l’Éducation du Québec depuis 2007

  • 2005-2007 Jean-Marc Fournier
  • 2007-2010 Michelle Courchesne
  • 2010-2012 Line Beauchamp
  • 2012-2012 Michelle Courchesne
  • 2012-2014 Marie Malavoy
  • 2014-2015 Yves Bolduc
  • 2015-2016 François Blais
  • 2016-2018 Sébastien Proulx
  • 2018 - Ministre de la CAQ
Source : Assemblée nationale du Québec