Rentrée occupée à Alloprof

Le directeur, Marc-Antoine Tanguay, entouré des professeurs Anne-Marie Héon et Simon Laurent. Plusieurs professeurs ont un emploi à temps plein, mais continuent de venir répondre aux questions des jeunes le soir, après leur journée à l’école.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le directeur, Marc-Antoine Tanguay, entouré des professeurs Anne-Marie Héon et Simon Laurent. Plusieurs professeurs ont un emploi à temps plein, mais continuent de venir répondre aux questions des jeunes le soir, après leur journée à l’école.

Pour répondre à la demande grandissante, Alloprof envisage d’étendre ses services d’aide aux devoirs pour les étudiants du cégep. L’organisme reçoit également des demandes pour offrir des services en anglais et même pour exporter le concept.

« Bonjour, bienvenue chez Alloprof, comment puis-je t’aider ? » Dans la grande salle de l’édifice de Télé-Québec, à Montréal, une quinzaine de professeurs s’activent, les uns au téléphone, d’autres par textos, et d’autres encore sur un tableau interactif partagé en temps réel avec l’élève.

Les professeurs de mathématiques sont très demandés ce soir. Simon n’a pas encore terminé de résoudre un problème d’algèbre avec l’étudiant en ligne que, déjà, on lui apporte un morceau de papier avec le nom d’une autre jeune à rappeler.

Normalement, c’est entre 19 h et 20 h que les appels sont les plus nombreux. « C’est l’heure à laquelle les ados se mettent à leurs devoirs… à la dernière minute ! », constate d’un ton amusé le directeur, Marc-Antoine Tanguay.

Mais aujourd’hui, fait rare, l’heure de pointe est en début de soirée, constate-t-il en observant les nombreux points rouges sur le tableau qui permet de voir en temps réel le nombre d’appels et de visiteurs sur le site Web. « C’est la rentrée, les jeunes s’y prennent de bonne heure, ils se sont ennuyés de nous ! »

Simon demande au jeune si le problème de mathématiques qu’il peine à résoudre se trouve dans un manuel. Oui ? Parfait. Il va le chercher sur les tablettes où s’empilent tous les manuels scolaires pour toutes les matières, de la 1re année à la Ve secondaire.

Simon ouvre la page et lit le problème : « Quels sont les deux nombres dont la somme est 2095 et dont la différence est 699 ? » Il sourit. Il a déjà répondu à cette question 1000 fois. Avec patience, il guide l’élève à travers toutes les étapes pour la mener à trouver elle-même la réponse.

Demandes de cégépiens

Un peu plus loin, Danielle met fin à une conversation par texto. « Des fois, il y a des cégépiens qui tentent de nous en passer une petite vite, raconte-t-elle. Ils sont habitués à nos services et veulent continuer à avoir notre aide, mais on voit vite que ce ne sont pas des questions de niveau secondaire. J’ai été obligé de lui dire que, nous, on est des spécialistes du secteur des jeunes… »

La demande est de plus en plus grande chez les jeunes du cégep, confirme Marc-Antoine Tanguay. Au point que l’organisme de bienfaisance, financé en partie par Québec, songe à étendre son service.

« C’est en réflexion. Au cégep, pour les cours de tronc commun, on serait en mesure d’offrir les mêmes services qu’on offre déjà au secondaire. Mais on n’est pas encore rendus là. Ça prendrait davantage d’enseignants et comme notre formule, c’est tout un écosystème de soutien scolaire, il faudrait également construire du contenu pour expliquer les notions en ligne. »

Marc-Antoine Tanguay n’a pas chiffré le financement qui serait nécessaire, mais estime que ce serait « des sommes importantes ».

Alloprof reçoit également beaucoup de demandes d’élèves et de parents anglophones pour offrir le service en anglais. « Nos professeurs peuvent répondre en anglais, mais toutes les ressources disponibles sur notre site Internet sont en français et le contenu est réfléchi pour le programme des écoles francophones », précise M. Tanguay.

Avec une formule unique au monde, Alloprof a même des demandes pour exporter le concept, notamment en France et en Espagne.

Si tout cela est intéressant, ce n’est pas la priorité en ce moment, explique M. Tanguay. « Notre priorité, c’est vraiment de contribuer à ce que les élèves se donnent un diplôme d’études secondaires. Et pour ça, il faut les soutenir au primaire et au secondaire du mieux qu’on peut. Et on a encore beaucoup de choses à faire. Mais ce sont des [propositions] qui gravitent autour de nous, et on verra ce qu’il sera le plus opportun de faire en temps et lieu. »

Reconnaissance

Lorsqu’il a été créé en 1996, Alloprof visait à lutter contre le décrochage scolaire. L’organisme a, depuis, tenté de quantifier l’impact sur le taux de diplomation ou sur les résultats scolaires.

« On s’est fait répondre de manière unanime par les chercheurs que c’était impossible, car il y a trop de facteurs qui entrent en ligne de compte, explique Marc-Antoine Tanguay. Par contre, ce qu’il est possible de mesurer, c’est l’impact sur les facteurs de réussite de l’élève : la perception de sa capacité à réaliser une tâche, son autonomie et sa motivation. Ce sont là trois facteurs sur lesquels on a un apport significatif. »

La clé de la réussite, selon lui, c’est que l’élève soit lui-même à l’origine de la démarche, ce qui le rend beaucoup plus réceptif.

Certains font appel à Alloprof de façon très sporadique, à la veille d’un examen par exemple. D’autres sont des « abonnés », comme on les appelle affectueusement ici, et téléphonent tous les soirs, parfois même plusieurs fois par soir.

« Ce sont des jeunes qui ont des difficultés, mais qui se prennent en main. Ils veulent comprendre. Ça fait toute la différence et ça permet un contact privilégié », explique le superviseur du centre de Montréal, Pascal Bonaldo.

Les enseignants aussi y trouvent leur compte. Plusieurs ont commencé en début de carrière pour compléter leurs charges de travail et s’assurer une stabilité de revenus. Ils ont, depuis, un emploi à temps plein, mais continuent de venir répondre aux questions des jeunes le soir, après leur journée à l’école.

C’est le cas de Simon qui, avec trois enfants à la maison, reste fidèle au poste depuis 12 ans. Il ne vient désormais qu’un soir par semaine, mais répond aux questions sur le forum tous les soirs après avoir mis ses enfants au lit. « Répondre comme ça du tac au tac à un jeune qui a besoin de ton aide, ça te garde éveillé, vif d’esprit. C’est vraiment enrichissant », explique-t-il.

Danielle cherche les mots pour expliquer pourquoi elle reste chez Alloprof malgré la surcharge de travail quotidienne dans son école. Puis elle voit l’émoticône sourire qui s’affiche sur le fil de sa conversation. « Juste qu’un jeune t’appelle, c’est hot. Mais en plus, quand il t’envoie un sourire et qu’il te dit merci, ça, c’est vraiment extraordinaire. On n’entend pas ça souvent à l’école… »

Alloprof en bref

Organisme de bienfaisance créé en 1996 financé en partie par Québec et par des fonds privés.

Un bassin de 115 enseignants (une quarantaine par soir) répartis dans trois centres (Montréal, Québec, Saguenay).

Plus de 110 000 échanges directs par année (45 000 appels, 25 000 textos, 30 000 sur les forums et 10 000 sur cyberprof).

22 millions de consultations sur le site Internet, qui comprend des fiches d’informations, des vidéos explicatives et des exercices disponibles en tout temps.

Nouveau volet destiné aux parents qui peinent à aider leurs enfants à faire leurs devoirs.