Le tabou des écoles privées

Plus de six parents sur dix (63%) ont affirmé qu’ils retireraient leurs enfants de l’école privée en cas de hausse annuelle des frais de 2000$.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Plus de six parents sur dix (63%) ont affirmé qu’ils retireraient leurs enfants de l’école privée en cas de hausse annuelle des frais de 2000$.

C’est un des tabous en politique au Québec. Les partis n’en parlent pas ou l’évoquent généralement du bout des lèvres. Le financement des écoles privées par l’État soulève les passions, même si le système public d’éducation gagne du terrain par rapport au privé.

Le nombre d’élèves des écoles privées a légèrement diminué au cours des dernières années, tandis que la fréquentation du secteur public explose, indiquent les plus récents chiffres du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES). En 2016-2017, les élèves du privé représentaient 11,8 % des effectifs du préscolaire, du primaire et du secondaire, par rapport à 13,07 % trois ans plus tôt. Quelque 907 413 élèves fréquentaient les écoles publiques, comparativement à 121 828 au privé.

 

 

Les permis d’écoles privées subventionnées sont gelés depuis 2008. Depuis, sans aide de l’État, les nouvelles écoles privées doivent facturer aux parents l’entièreté des droits de scolarité, soit plus ou moins 10 000 $ par année. D’où le déclin relatif du privé par rapport au public.

Malgré ce déclin relatif, la pression augmente pour consacrer moins de ressources au privé et davantage aux écoles publiques, qui ont bien besoin d’amour par les temps qui courent. Le programme du Parti québécois (PQ) évoque une « révision du financement de l’école privée ». De son côté, Québec solidaire (QS) promet sans détour d’éliminer les subventions aux écoles privées dans un délai de quatre ans. Un nombre croissant de groupes citoyens, comme Je protège mon école publique, Debout pour l’école ! ou encore le mouvement L’école ensemble, réclament la fin des subventions aux écoles privées.

« On va finir par y arriver un jour. Dans 15 ans au plus tard, on va arriver là », estime Martin Maltais, professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).

« Sur le plan scientifique, on le sait, tous les États qui performent ne financent pas les établissements privés. La solution, c’est de cesser de financer le privé et de mettre tout le monde sur un pied d’égalité », ajoute-t-il.

M. Maltais estime que la disparition probable d’un grand nombre d’écoles privées réduirait les inégalités au sein du système d’éducation. L’arrivée de milliers d’élèves du privé viendrait stimuler l’école publique. Le professeur cite l’Ontario, où les écoles privées ne reçoivent aucune subvention, comme un modèle d’inclusion et de mixité sociale.

Question d’égalité

François Larose, professeur à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, n’est pas convaincu de l’effet d’une telle élimination des subventions. « Je ne crois pas aux miracles », dit-il en riant.

« Même si, demain matin, on coupe le financement et que 85 % des élèves du privé vont au public, je pense que ça ne changera rien aux réalités de certaines écoles. Je ne dis pas que c’est bon ou pas bon de maintenir le financement du secteur privé. Mais il n’y aura pas de miracles sur la mixité dans les écoles. Les enfants du privé iraient probablement grossir les rangs des écoles à projet particulier [comme les programmes international, sports-études ou arts-études] », ajoute-t-il.

Même si, demain matin, on coupe le financement et que 85 % des élèves du privé vont au public, je pense que ça ne changera rien aux réalités de certaines écoles

Les parents perçoivent, à tort ou à raison, de grands avantages à envoyer leurs enfants au privé, explique François Larose. Ils estiment que leurs enfants ont de meilleures chances d’accéder à des études supérieures. Ils pensent aussi que l’école privée offre un meilleur suivi de la discipline et du comportement de leurs enfants. Ils sont prêts à en payer le prix. Mais quel prix ?

Le professeur Larose et son équipe ont mené en 2013 une étude auprès de 9618 parents d’élèves d’écoles privées pour déterminer leurs perceptions au sujet d’une éventuelle hausse des droits de scolarité — à la suite d’une tout aussi éventuelle diminution du financement des écoles privées par l’État.

Plus de six parents sur dix (63 %) ont affirmé qu’ils retireraient leurs enfants en cas de hausse annuelle de 2000 $; 12 % des répondants ont indiqué qu’ils garderaient leurs enfants au privé peu importe la hausse des droits de scolarité.

Hécatombe

 

Le revenu familial brut (médian) des 9618 familles ayant répondu à l’enquête était de 130 000 $, nettement plus élevé que celui des ménages québécois (71 000 $). Près des trois quarts des familles (72 %) appartenaient aux couches de revenus supérieurs de la société québécoise (gagnant 100 000 $ et plus par année), 21 % provenaient de la classe moyenne et 7 % avaient de faibles revenus.

La Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP) estime de son côté que l’élimination du financement public provoquerait une hécatombe au sein des écoles privées. « Québec solidaire pense qu’un bon pourcentage d’élèves resterait au privé si on coupe les subventions. Nous on n’est pas d’accord. Si on coupait nos subventions, je devrais charger entre 10 000 $ et 20 000 $ par année. On fermerait nos portes », dit David Bowles, directeur général du Collège Charles-Lemoyne, établi à Saint-Lambert, et président de la FEEP.

La Fédération estime que l’élimination du financement public des écoles privées coûterait 600 millions par année au gouvernement, en raison de l’exode vers le public. Les écoles privées sont financées par l’État à environ 60 %, tandis que les écoles publiques le sont à presque 100 %.



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