Au Canada, la précarité menace de plus en plus le personnel enseignant universitaire

Parmi les chargés de cours ayant participé à l’étude, 87% estiment que leur emploi a eu des répercussions négatives sur leur santé mentale, caractérisé notamment par l’anxiété chronique.
Photo: Getty Images Parmi les chargés de cours ayant participé à l’étude, 87% estiment que leur emploi a eu des répercussions négatives sur leur santé mentale, caractérisé notamment par l’anxiété chronique.

Les chargés de cours sont de plus en plus nombreux au sein du personnel enseignant dans les universités canadiennes. Et la précarité cause d’importants problèmes de santé mentale pour la très grande majorité d’entre eux, révèle un rapport de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU) rendu public aujourd’hui.

Entre 2005 et 2015, le nombre de professeurs permanent a diminué de 10 %, alors que le nombre de chargés de cours a bondi de 79 %, peut-on lire dans le rapport De l’ombre à la lumière : les expériences du personnel académique contractuel.

« Les postes non permanents sont, pour les établissements d’enseignement postsecondaires, un moyen détourné de se soustraire aux engagements continus sur le plan des salaires, des avantages sociaux et du développement de carrière auxquels ils sont tenus à l’endroit des employés à temps plein permanents », écrivent les auteures du rapport.

Karen Foster, professeure agrégée au Département de sociologie et d’anthropologie sociale de l’Université de Dalhousie, et Louise Birdsell Bauer, agente de recherche à l’ACPPU, ont sondé plus de 2600 chargés de cours travaillant dans des collèges et des universités canadiennes l’automne dernier pour tenter de faire la lumière sur leur situation.

Les membres du personnel universitaire contractuel sont des « travailleurs très compétents et engagés, mais qui sont sous-payés, croulent sous le travail, manquent de ressources et qui sont laissés de côté dans les établissements postsecondaires au Canada », résument-elles.

La majorité d’entre eux passent d’un contrat à l’autre depuis plus de cinq ans, certains même depuis plus de vingt ans. Et ce n’est pas par choix. Ils aspirent généralement à faire carrière en tant que titulaires d’un poste à temps plein.

Santé mentale

La sécurité d’emploi est leur principale préoccupation. Et cette précarité leur cause une source de stress considérable, ajoute-t-on.

Ainsi, 87 % des répondants estiment que leur emploi a eu des répercussions négatives sur leur santé mentale, caractérisée notamment par l’anxiété chronique.

« Ce résultat est troublant, affirme David Robinson, directeur général de l’ACPPU. Nous savions, évidemment, que lorsqu’un employé a un emploi précaire, qu’il ne sait pas si son contrat va être renouvelé alors que c’est sa source première de revenu, ça met beaucoup de stress sur une personne et sa famille. Mais nous ne savions pas que les problèmes de santé mentale étaient à ce point répandus dans la profession. »

L’insécurité amène plusieurs d’entre eux à prendre « tout ce qui se passe » de peur de se retrouver sans revenu, « alternant surcharge de travail et chômage ».

Ils sont nombreux également à se sentir « méprisés », « humiliés » ou « marginalisés » à cause de leur statut de contractuel.

Ils ressentent une « contradiction entre le prestige de l’université et leur situation précaire au sein de cette université ». Ainsi, lorsqu’ils sont questionnés sur leur emploi, plusieurs restent flous sur la nature exacte de leur travail, se sentant « gênés » par leur situation.

Revenus instables

« La plupart des gens supposent que je suis un professeur permanent vu mon âge, mon expérience et mes études, que je gagne bien ma vie […] ils ne se doutent pas que ma famille vit presque dans la pauvreté, que nos services d’électricité et de gaz naturel sont souvent coupés parce que je suis incapable de payer les factures », raconte un chargé de cours de façon anonyme dans le rapport.

Le rapport indique également que « le genre et la race avaient une incidence sur le revenu », ces deux groupes étant surreprésentés dans les échelons salariaux inférieurs.

À peine 19 % des répondants soutiennent que leur établissement d’enseignement est un « employeur modèle ».

À l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université, on demande à ce que les gouvernements provinciaux légifèrent pour contrer cette « stratégie » des universités qui consiste à remplir les classes avec de la « main-d’oeuvre à bon marché ».

David Robinson donne en exemple des pays d’Europe, où des lois empêchent un employeur d’embaucher une personne à contrat à répétition, l’obligeant à lui offrir un poste après un certain nombre d’années.

« Quand on a des chargés de cours qui sont encore à contrat après vingt ans, c’est la preuve qu’on a un problème, conclut le directeur général. Les gens ne sont pas nécessairement au courant, mais ce rapport démontre clairement qu’il y a de grandes disparités économiques et sociales, et que cela a de grands impacts sur la vie des gens. »

11 commentaires
  • Marc Davignon - Abonné 4 septembre 2018 08 h 17

    Comment?

    Personnel enseignant ... les chargés de cours! Le système est bel et bien à la dérive. Ceux-ci devraient être des exceptions et non pas la règle.

    C'est peut-être les besoins en limousine, club de golf et SPA qui oblige de transformer les professeurs (les postes) en pigistes!

    Cet enjeu en est un bien étrange. Nous pourrions y voir une manifestation de la forme la plus simple de la nouvelle gestion publique : transformé tous les emplois en entreprises qui se feront concurrence pour une meilleure qualité de service (prétention de la main invisible).

    Il faut transformer ces chargés de cours en poste de professeur. Au risque de coupé dans les limousines et dans le nombre de pieds carrés du bureau du recteur.

  • Gaston Bourdages - Abonné 4 septembre 2018 08 h 31

    Jamais je n'ai pensé...

    ...que ceux à qui je suis redevable de moult de mes enrichissements personnels ( 2002- 2005 U.Q.A.R. ) vivaient avec cette épée de Damoclès. Impuissant je me sens face à ce que vous décrivez madame Nadeau. Peut-on, face aux universités y voir, y interpréter, y déceler une forme d'insidieux néolibéralisme de leur part ? Si oui....oui, la société se porte mal. Que puis-je y faire autre que rendre hommage à ces chargés de cours et les remercier pour leur partage de toutes les beautés les habitant ?
    Puissent le pouvoir et celles et ceux l'assumant poser les gestes requis.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 4 septembre 2018 08 h 53

    LES CHARGÉ.E.S DE COURS SONT POURTANT SYNDIQUÉ.E.S...

    ... imaginez les conditions de travail et de vie des personnes qui ne le sont pas.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 4 septembre 2018 11 h 37

      Précision : je suis aussi chargée de cours depuis plusieurs années.

    • André Joyal - Abonné 4 septembre 2018 16 h 27

      Mme Paradis, avant qu'ils ne soient syndiqués, soit à la fin des années 70 et début 80, j'ai dû embaucher pas moins d'une cinquantaine de chargés de cours: ils étaient tous heureux et ne me le cachaient pas. C'était leur choix.
      Plusieurs étaient professeurs dans un CEGEP et, bien heureux d'ajouter à leur revenu en enseignant à un niveau supérieur.
      D'autres, ne voulaient faire rien d'autre en assumant un grand nombre de charges à travers le Québec. L'un d'eux se vantait d'avoir un revenu net supérieur au mien.
      J'ai accepté occasionnellement d'être chargé de cours dans 2 universités différentes afin d'avoir la possibilité d'enseigner dans le domaine où j'étais un des rares spécialistes au Québec. Je l'ai fait avec une grande satisfaction jusqu'à ce que je sois évincé par la convention collective qui permettait à leurs membres d'obtenir des postes pour lesquels ils n'étaient pas toujours compétents, protégés qu'ils étaient par leurs «points».
      Je trouve bien regrettable que, de nos jours, certains ne peuvent trouver autre chose comme emploi.
      Dans «mon temps» une charge de cours se concevait uniquement comme un revenu d'appoint. Ce qui, je le répète, satisfaisait la majorité des chargés de cours. Les temps ont changé il faut croire, syndicat ou pas. Dommage.

    • Serge Pelletier - Abonné 5 septembre 2018 00 h 27

      Quand jai fréquenté l'université pour la première fois, cela fait très longtemps - UdeL était encore dans les durs du V-Q et non à Ste-Foy, les chargés de cours, que l'on nommait "aide à l'enseignant", étaient pratiquement uniquement des étudiants aux cycles supérieurs - la même situation à l'UdeM. Puis est survenu la grande ouverture... pour tous - incluant la syndicalisation mur à mur pour tout ce beau monde. Les salaires des professeurs ont exposés, les voyages de "relilure à l'étranger" ont suivi l'explosion des salaires, les "défréquements" de charges d'enseignement ont suivis... et la qualité des enseignements est descendue, descendue, descendue pour être pratiquement de niveau nul pour le premier cycle, un peu d'arguments au deuxième second cycle - tenir des dicours argumentés cela nécessite des recherches, des études, et décoiffre les adapes des biais de confirmation. En fait, pratiquement tous les derniers "vrais professeurs" de la trempe des Daoust, Vaugeois, Lacoursière, Chené-Ramson, Ollivier, etc. sont à la retraite où décédés - sans de relève d'un corps de professeurs de digne de ce nom.
      Quant aux chargés de cours d'aujourd'hui, que font-ils à pleurnicher sur leur "triste sort"... Qui leur a promis le "paradis" - si se n'est dans leurs illuttions qui va avec les discours syndicaux de leurs gangs, d'une part, et d'autre part, un peu pas mal de paresse. S'ils sont si "mal" les manifactures sont toujours là... Qu'ils s'y rendent.

  • Daniel Gagnon - Abonné 4 septembre 2018 10 h 31

    Le grand démantèlement éducatif

    En Turquie, il y a Recep Erdogan. Ici le grand démantèlement éducatif est plus subtil, la démolition plus sournoise: on sape dans l'éducation, on coupe en catimini et déracine en sourdine.

    On esclavagise et on affame, on asservit et on aliène, tout en méprisant royalement l’éducation et le savoir.

    Les administrateurs de ces universités, bien nourris eux et venant souvent du secteur des banques et n’y connaissant rien, tout contents d’exercer leur pouvoir de comptable, augmentent d'une façon inhumaine et honteuse les charges de travail des éducateurs.

    J’ai été chargé de cours. Un jour l'ordinateur a simplement dit sans tambour ni trompette: « Vous n'avez plus assez de points d'ancienneté pour continuer ». Et hop dehors monsieur le professeur.

    Et les étudiants dans tout cela? Ils ne reçoivent pas un enseignement de qualité et toute la société en souffre.

  • Claire Faubert - Abonnée 4 septembre 2018 11 h 50

    À compétence égale, salaire égale

    Longtemps on a bataillé pour l'égalité des salaires formulée dans le slogan: "À travail étal, salaire égal". Cette juste revendication doit s'appliquer dans les universités lorsque les professeurs embauchés à temps partiel ont les mêmes compétences que les professeurs permanents.
    Souvent, pour économiser, les directions universitaires embauchent du personnel avec un "profil inférieur", justifiant ainsi leur pratique. Ce que j'entends par "profil inférieur", ce sont ces employés qui n'ont peut-être pas tous un DOCTORAT ou une MAÎTRISE exigés pour accéder à des postes permanents mais qui détiennent une expérience pratique reconnue dans leur milieu et qui souvent dépasse de beaucoup celle des théoriciens qui, diplômes en main, détiennent une permanence qui peut durer jusqu'à 35 ans. Cette situation ne favorise pas l'embauche de nouveaux professeurs et justifie "financièrement" le recours à des chargés de cours, sous-payés pendant des années et auxquels on demande une lourde charge de travail, sous le prétexte qu'ils n'ont pas les obligations de publier, de s'impliquer dans la communauté, de participer aux réunions, aux nombreux comités et autres devoirs des profs à plein temps.
    S'il faut un certain équilibre ( profs permanents et chargés de cours) au sein de l'équipe universitaire pour qu'un enseignement de qualité soit prodiguée, il est inadmissible que le nombre de ceux-ci dépasse celui de ceux-là. Quand un département n'a qu'un faible nombre de professeurs permanents mais le double ou le triple d'employés "saisonniers", il faut se poser de sérieuses questions.
    Après un certain nombre d'années récurrentes à l'emploi d'une université, les chargés de cours devraient pouvoir accéder à un statut permanent, à tout le moins pour les décharger du stress de la précarité. Reste aux universités d'élaborer ce "statut" qui peut différer de celui des professeurs permanents, mais qui reconnaît leur compétence et ajuste leur salaire en conséquence.