Combattre l’analphabétisme par l’engagement communautaire

Marie Fradette Collaboration spéciale
Les agents de littératie travaillent avec des bénévoles pour mener à bien la mission du Collège Frontière.
Photo: Collège Frontière Les agents de littératie travaillent avec des bénévoles pour mener à bien la mission du Collège Frontière.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Discret, méconnu par plusieurs, mais omniprésent au pays, le Collège Frontière (CF) oeuvre pour l’alphabétisation depuis plus de cent ans. Dès l’origine, en 1899, la mission première de cet organisme à but non lucratif est de s’assurer que tous ceux qui le désirent puissent accéder aux compétences dont ils ont besoin en lecture et en écriture. L’approche humanitaire, communautaire et inclusive qui définit leur philosophie se double d’une volonté de travailler au sein des milieux pour favoriser une meilleure cohésion sociale.

Dès l’origine, le Collège Frontière est actif sur le terrain. Il recrute alors des étudiants universitaires et les envoie travailler dans les mines, sur les chantiers de chemin de fer, dans les camps de bûcherons où, le soir venu, ces derniers enseignent bénévolement la lecture et l’écriture à leurs collègues. Aujourd’hui, ces ouvriers-enseignants ont été remplacés en quelque sorte par des agents de littératie, qui poursuivent cette mission sociale.

Mélanie Valcin, directrice régionale du Collège Frontière pour les régions du Québec, du Nunavut et des provinces atlantiques, croit fermement en l’importance d’investir les milieux de vie pour favoriser et stimuler les compétences en lecture. « L’agent de littératie se déplace pour donner des outils nécessaires aux gens qui le souhaitent, explique-t-elle. Notre but au CF a toujours été de renforcer les capacités des individus et des communautés, d’aider des enfants, des adolescents et des parents à améliorer leurs compétences en alphabétisation. »

Véritable courroie de transmission, l’agent de littératie travaille avec des bénévoles et des partenaires communautaires pour mener à bien sa mission. Comme le souligne Mme Valcin, envoyer les agents directement sur le terrain permet aux gens d’accéder plus facilement à des ressources gratuites. « Notre philosophie n’est pas d’avoir un édifice et d’attendre que les familles et les apprenants viennent vers nous, fait valoir la directrice. Nous essayons d’aller vers les gens qui sont plus difficiles à rejoindre. Si j’apprends qu’il y a un endroit moins bien desservi par les transports ou qu’une population vient tout juste d’arriver de l’étranger et se retrouve isolée, on se rend sur place pour informer des services offerts dans cette communauté. »

Proximité et assiduité

Mais comment parvenir à stimuler l’intérêt ? Comment faire pour que ces personnes prennent conscience des bienfaits de la lecture et de l’écriture ? « Il faut faire un peu de démarchage, explique la directrice du Collège Frontière. Dès les premières rencontres, on prend le temps de parler aux parents, on donne des conseils sur l’importance de faire la lecture aux enfants. »

Mais plus encore, la présence des agents au sein des habitations reste le moyen le plus concret de rejoindre les gens, continue Mélanie Valcin. « Si on est dans la salle communautaire d’un HLM, les parents n’ont qu’à descendre avec leurs enfants. Ils n’ont pas à se déplacer. Il y a la présence, la proximité, mais il y a aussi l’assiduité. Être là, auprès d’eux, semaine après semaine, nous permet de les rejoindre et de les motiver. »

La distribution de livres gratuits dans la province et dans les communautés nordiques joue aussi pour beaucoup dans la réussite. « Bon an mal an, ce sont entre 13 000 et 16 000 livres qui sont offerts au Québec et 100 000 au Canada, poursuit Mme Valcin. Et lors de la distribution, on prend le temps d’expliquer l’importance de l’alphabétisation familiale et de la lecture en famille. » Ces livres sont offerts par la Banque TD et des maisons d’édition telles que Scholastic.

Faire vivre les livres

Pour réaliser sa mission, le Collège Frontière est entouré de partenaires essentiels qui permettent aux agents de littératie de rejoindre les apprenants. Une nouveauté cette année, le projet « Fais vivre les livres » — financé en partie par le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur — est justement né d’une collaboration avec l’Office municipal d’habitation de Sherbrooke (OMHS), la Fédération des communautés culturelles de l’Estrie et le projet Partenaires pour la réussite en Estrie (PRÉE). « Il y avait un manque au niveau du service d’alphabétisation familiale dans certains quartiers, explique Mélanie Valcin. On a eu l’idée d’envoyer une agente directement dans les milieux de vie pour former des jeunes afin qu’ils puissent obtenir un emploi significatif — devenir eux-mêmes des mini agents de littératie — et mettre sur pied des activités dans leur milieu. »

Ani Léveillé, coordonnatrice du soutien communautaire à l’OMHS, explique que ce projet est en réalité la suite logique d’un précédent nommé « On se raconte » qui, faute de moyen, ne pouvait se poursuivre. « Avec “Fais vivre les livres”, le concept de base reste le même, c’est-à-dire qu’on embauche les gens de la communauté, on leur donne une formation, un salaire, explique Mme Léveillé. Mais ce qu’on a vu comme différence en travaillant avec le Collège Frontière, c’est qu’ils ont vraiment des compétences et des connaissances en littératie, ce que nous n’avions pas. Ils ont ainsi amené le projet à un autre niveau », poursuit Ani Léveillé.

Mélanie Valcin souligne d’ailleurs l’immense succès de ce projet offert pour la première année à Sherbrooke : « Notre agente, Élodie Combes, s’est rendue dans 4 HLM pour recruter des gens, surtout des adolescents issus de l’immigration qui n’avaient pas encore d’expérience de travail, et elle les a initiés à différentes activités en littératie communautaire. » Ainsi, huit animatrices dans trois milieux de vie ont été embauchées. Chaque samedi pendant dix semaines, non seulement les résidents des milieux ont donc eu accès à différents ateliers, mais « ces femmes-là ont aussi pu acquérir des compétences, souligne Mélanie Valcin. On leur a remis un diplôme attestant qu’elles ont suivi la formation et ont fait des heures d’animation au sein des milieux de vie. » Les retombées de ce projet se comptent ainsi en valeurs humaines.