Une singularité à cultiver

André Lavoie Collaboration spéciale
Il faut «garder notre capacité de faire de la recherche, et ce n’est pas seulement un défi pour l’UQ, mais pour toute la société québécoise, qui ne peut pas déléguer cela à d’autres», croit la vice-présidente à l'enseignement et à la recherche de l'UQ, Lyne Sauvageau.
Photo: Marc Robitaille Il faut «garder notre capacité de faire de la recherche, et ce n’est pas seulement un défi pour l’UQ, mais pour toute la société québécoise, qui ne peut pas déléguer cela à d’autres», croit la vice-présidente à l'enseignement et à la recherche de l'UQ, Lyne Sauvageau.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Avant la fondation du réseau de l’Université du Québec (UQ) en 1968, l’idée avait traversé les esprits, question d’accélérer la mise en place de cette toute nouvelle institution : se contenter d’établissements n’offrant que le premier cycle et laisser ainsi aux autres le soin d’offrir les deuxième et troisième cycles. Heureusement, il n’en fut pas ainsi, permettant le déploiement de plusieurs lieux de haut savoir et d’enraciner les recherches un peu partout sur le territoire québécois.

Lyne Sauvageau, vice-présidente à l’enseignement et à la recherche de l’UQ, se montre reconnaissante de la ténacité des fondateurs, qui ont opté « pour une mission pleine et entière d’enseignement, mais aussi de recherche ». Difficile d’imaginer ce que serait l’UQ aujourd’hui si la première option avait été retenue, mais le Québec y aurait sûrement perdu au change, surtout quand on sait que ses dix constituantes ont décerné, de la fondation jusqu’en 2016, un total de 657 461 diplômes, en majorité des baccalauréats, mais aussi des maîtrises et des doctorats, et à des femmes en (légère) majorité, selon le rapport annuel 2016-2017 de l’UQ.

La mission fut clairement établie à l’époque et n’a pas changé depuis, selon Lyne Sauvageau, soit « le développement du Québec et de ses régions », ce qui passe « par un ancrage dans chacun des milieux ». Cet ancrage tient compte des spécificités socioéconomiques et géographiques du lieu de chaque constituante, « qui toutes réunies font en sorte que l’UQ se classe parmi les 500 premières universités mondiales, ce qui donne une idée du chemin parcouru pour une institution somme toute très jeune ».

 

Small is beautiful

Faut-il être de taille imposante pour se lancer dans d’importants programmes de recherche, et surtout avoir un impact ? « Des établissements de taille modeste, voilà ce qui permet la collaboration et le décloisonnement, affirme Lyne Sauvageau. C’était une nécessité au départ, et c’est devenu extrêmement payant pour tout le réseau. »

Ce constat, Yves Gingras, sociologue et historien des sciences de l’UQAM, y adhère pleinement. Sur un ton sans équivoque, il reconnaît que la capacité de l’UQ d’innover « s’est un peu assagie », ce qui ne doit pas empêcher ses chercheurs « de sortir des sentiers battus, d’être bons dans ce qu’ils font, plutôt que de vouloir plus de choses, et plus d’argent, pour se péter les bretelles. Oui, un accélérateur de particules, ça coûte plus cher qu’un département d’histoire, mais nous ne sommes pas obligés de tout faire, ni de bêtement copier ce que les autres font ».

Cette singularité a d’ailleurs permis à l’UQ de jeter des bases théoriques et pratiques dans des domaines où son expertise est aujourd’hui reconnue sur la scène internationale, comme le constate Yves Gingras. « Dans les années 1970, les questions environnementales, les autres universités regardaient ça de haut ; aujourd’hui, elles s’y intéressent toutes. »

Même chose pour les arts, qui n’avaient guère droit de cité dans les universités affichant un âge vénérable. « L’idée de recherche-création, c’est venu du Québec, de l’UQAM », dit Yves Gingras avec fierté. « Encore une fois, l’UQ a dû faire face à des vents contraires, poursuit Lyne Sauvageau, mais pour l’intégration des arts à l’université, et surtout comme un véritable sujet de recherche, ça faisait partie de cet impératif de se distinguer, on devenait ainsi des précurseurs au Canada. »

Que sera l’UQ dans 50 ans ? Lyne Sauvageau et Yves Gingras ne peuvent pas lire l’avenir, mais une certaine inquiétude pointe dans leurs propos. Pour la vice-présidente, il faut « garder notre capacité de faire de la recherche, et ce n’est pas seulement un défi pour l’UQ, mais pour toute la société québécoise, qui ne peut pas déléguer cela à d’autres ». Selon elle, les préoccupations québécoises doivent être analysées par des chercheurs d’ici. « Maintenir nos capacités à connaître nos lacs, nos rivières et nos forêts, on ne va pas demander aux Chinois de faire ça. Le vieillissement de la population ? Oui, ça se passe aussi au Japon, mais la culture y est totalement différente. Je ne dis pas non à des grands projets au rayonnement international, mais pas au détriment d’enjeux et de défis qui nous sont propres. »

Quant à Yves Gingras, il constate une déconnexion de plus en plus grande des politiciens par rapport à l’éducation en général. « Je dis toujours à la blague : nos élus font l’économie du savoir… en économisant et en sabrant. »