Éviter les «pièges» de l’éducation à la sexualité

Dès la rentrée scolaire, les cours d’éducation à la sexualité seront obligatoires pour un million de jeunes du primaire et du secondaire.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Dès la rentrée scolaire, les cours d’éducation à la sexualité seront obligatoires pour un million de jeunes du primaire et du secondaire.

Les cours d’éducation à la sexualité seront obligatoires pour un million de jeunes du primaire et du secondaire dès la rentrée scolaire, dans deux semaines. Un programme similaire, mis en place au Royaume-Uni, peut aider les écoles québécoises à éviter les pièges associés à ce sujet chaud, qui provoque de la résistance chez les enseignants.

Le projet « Fièvre du printemps » (Spring Fever), implanté en 2013 dans une école primaire du Midland, a provoqué un malaise chez les enseignants de cinquième et sixième années, indique une étude menée par deux chercheuses, dont une Québécoise.

Le contenu était jugé trop osé par la majorité des enseignants, qui ont omis de livrer certains passages dans la matière destinée aux élèves du dernier cycle du primaire.

« Le projet dans son ensemble a été une réussite, mais il y a eu des difficultés pour le contenu qui était décrit par les profs comme des red lessons, des sujets chauds », explique Sara Mathieu-Chartier, coauteure du rapport et étudiante au doctorat en éducation à l’Université de Montréal.

Elle et sa collègue Katie V. Newby, de l’Université Coventry, ont étudié le déroulement de la première année du programme d’éducation à la sexualité dans une école primaire du comté de Warwickshire. Leur rapport a été publié en novembre 2017 dans le magazine Sex Education. Le Québec peut tirer des leçons de l’expérience anglaise, selon la chercheuse.

« C’est un risque important, au Québec, que ce soit fait de façon très variable d’une classe à l’autre ou d’une école à l’autre. La résistance des enseignants est assez évocatrice », dit Sara Mathieu-Chartier.

Besoin de soutien en classe

Les enseignants ont besoin d’appui en classe pour livrer le contenu le plus explicite, ont découvert les chercheuses. La matière « chaude » enseignée aux plus vieux — relations sexuelles, masturbation, homoparentalité — peut entraîner un malaise tant chez les enseignants que chez les élèves, ces derniers n’ayant pas nécessairement la maturité pour absorber ces apprentissages.

Les profs anglais ont été formés pour enseigner le programme Spring Fever, mais ils ont quand même eu besoin de la présence en classe d’une travailleuse sociale, d’une infirmière ou d’une intervenante en santé sexuelle (le titre de sexologue n’existe pas dans cette région) pour bien livrer la matière, affirme Sara Mathieu-Chartier.

Elle s’interroge aussi sur la pertinence d’implanter l’éducation à la sexualité comme une simple « formation » qui sera intégrée dans l’enseignement de n’importe quelle matière, au gré de l’inspiration des profs ou des directions d’école. L’important est d’offrir entre cinq et quinze heures par année d’apprentissage, selon le niveau des élèves, indique le programme du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES).

Le programme Spring Fever, lui, se déroule durant une semaine complète, entièrement consacrée à l’éducation à la sexualité. Et ça fonctionne, selon la chercheuse.

Le projet a pourtant fait face à une grande résistance des parents et de la direction de l’école : l’établissement offre un enseignement religieux protestant et catholique. L’éducation à la sexualité était jugée peu compatible avec les valeurs chrétiennes, mais le travail inlassable de la coordonnatrice du programme a convaincu même les plus réfractaires, explique Sara Mathieu-Chartier.

Improvisation électoraliste

Les syndicats d’enseignants québécois, en tout cas, ne sont pas convaincus du bien-fondé du programme. Ils appuient le retour de l’éducation à la sexualité, mais estiment que le MEES s’y prend de la mauvaise façon. Trop vite, sans préparation.

« Le gouvernement a improvisé le lancement du programme obligatoire pour cet automne à des fins purement électoralistes », dit Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE), affiliée à la CSQ.

« Les enseignants n’ont même pas pris connaissance du contenu en éducation à la sexualité, ils ne peuvent pas préparer leurs cours, mais ils portent sur leurs épaules l’obligation de livrer la matière », ajoute-t-elle.

Mme Scalabrini a déjà enseigné l’éducation à la sexualité en deuxième secondaire. « Pour parler des violences à caractère sexuel, j’avais l’aide d’une travailleuse sociale en classe. Ce sont des sujets qui ont une charge émotionnelle importante. On ne sait pas ce que vivent nos élèves, il faut pouvoir les aider s’ils vivent de la détresse. Le gouvernement dit qu’on peut avoir de l’aide en classe, mais ce soutien-là, on ne l’a pas dans les écoles, avec toutes les coupes des dernières années. »

Au cabinet du ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, on rappelle que le programme a été mis à l’épreuve lors de projets-pilotes qui ont eu lieu durant les deux dernières années. Le matériel est prêt, et pas moins de 544 personnes (conseillers pédagogiques, directions d’école, enseignants) ont été formées dans les 72 commissions scolaires, indique-t-on à Québec.

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