L’école de la deuxième chance en prison

Cela fait plus de 20 ans qu’Yves Lalancette mène une vie rangée et il a obtenu son pardon il y a 12 ans. Il est retourné à l’école terminer les quelques cours de cinquième secondaire qui lui manquaient; il a fait un DEP, a trouvé un bon emploi et a fondé une famille.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Cela fait plus de 20 ans qu’Yves Lalancette mène une vie rangée et il a obtenu son pardon il y a 12 ans. Il est retourné à l’école terminer les quelques cours de cinquième secondaire qui lui manquaient; il a fait un DEP, a trouvé un bon emploi et a fondé une famille.

Ils ont pris un chemin qui les a menés en prison. Sans diplôme, un peu par dépit, ils ont profité de ce séjour forcé en milieu carcéral pour retourner sur les bancs d’école. Ils ne s’en sont pas rendu compte sur le coup, mais c’est là que tout a changé pour eux. Plusieurs années plus tard, deux ex-détenus partagent leur expérience pour remercier ceux qui, dans l’ombre, les ont guidés vers la liberté.

Enfant, Yves Lalancette n’avait aucun intérêt pour l’école. Aujourd’hui, il aurait sûrement un diagnostic de TDAH. Mais dans les années 1980, on se contentait de dire qu’il était turbulent. Il a redoublé quatre fois. Si bien qu’à 16 ans, quand il a eu le droit de lâcher l’école, il n’avait même pas une première secondaire.

Pendant des années, il a vogué de jobs en jobines, payant sa cocaïne en faisant de petits vols à main armée. « La première fois que j’ai fait un hold-up, ça a super bien été, j’avais aimé ça. Ça me procurait un sentiment de force et un rush d’adrénaline. »

Il a récidivé. Plusieurs fois. Jusqu’au jour où, inévitablement, il s’est fait attraper. « J’étais content quand je me suis fait pogner, avoue-t-il. C’était comme une délivrance, parce que j’avais perdu la carte. Il n’y avait plus rien qui m’arrêtait. Les trois ou quatre derniers hold-ups, je ne ressentais même plus rien, ni l’adrénaline, ni la peur. C’est à peine si je ne “punchais” pas avant… »

Plus qu’un numéro

Il s’est retrouvé à l’ombre pour quatre ans. Sans trop savoir pourquoi ni comment, il s’est retrouvé assis dans une classe. « J’ai été classé en 6e année. Ça a été une véritable claque en pleine face. Je me disais : ben voyons donc, j’ai pas 12 ans, j’en ai 21 ! Heureusement, le prof a réussi à me rassurer en me disant que les trois quarts des gars commençaient en 6e année et que certains ne savaient même pas lire. En voyant que je n’étais pas tout seul, je me suis senti un peu moins épais… »

Il en a bavé. Mais il aimait ça malgré tout. « Aussitôt que je mettais les pieds dans le bâtiment de l’école, je devenais une personne, et non plus un numéro. Mon numéro, je le sais encore par coeur tellement je l’ai entendu… mais à l’école, j’étais un étudiant avec un nom. »

Le déclic s’est fait en première secondaire. Il était sur le point de décrocher encore quand son prof lui a lancé une phrase qui a changé sa vie.

« Je me souviendrai toujours de ses paroles : “Lalancette, faites-vous pas avoir par le système; jouez-lui un tour ». Ça a tout changé pour moi. Ça m’a réveillé. Il me disait, par ces quelques mots, que je pouvais bien passer ma vie en dedans, que personne — ni le gouvernement ni la société — n’en avait rien à foutre. Qu’il n’y avait que moi qui me faisais du mal à moi-même. »

Il a pleuré, le soir, dans sa cellule. Il en avait assez de faire des petits boulots dont personne ne voulait. Il a décidé de se reprendre en main et de terminer son secondaire.

Malgré les bonnes intentions, il a fait une rechute à sa sortie de prison, mais il s’est repris, cette fois-ci pour vrai.

Cela fait plus de 20 ans qu’il mène une vie rangée et il a obtenu son pardon il y a 12 ans. Il est retourné à l’école terminer les quelques cours de cinquième secondaire qui lui manquaient; il a fait un DEP, a trouvé un bon emploi et a fondé une famille. Il habite une belle maison en banlieue dont les murs sont couverts de photos de famille et de dessins d’enfants.

« Je peux dire aujourd’hui, avec le recul, que c’est l’école derrière les murs qui m’a sauvé de l’enfer de la drogue et de tout le reste. Si ces profs n’avaient pas cru en moi, je serais sans doute un itinérant ou un junkie aujourd’hui. Et je pense principalement à ce prof de première secondaire. Je n’ai aucun moyen de retrouver ce monsieur-là, mais j’aimerais lui dire merci, parce que c’est grâce à lui que je suis ici aujourd’hui. »

Examen de conscience

Gaston Bourdages n’a pas le même profil. Lui aussi a abandonné l’école à 16 ans, mais il se décrit plutôt comme un « criminel à cravate ». Il était déjà dans la quarantaine avancé quand il s’est retrouvé en prison au début des années 1990. Il a purgé 7 ans pour homicide involontaire.

« Mais ma vraie sentence a duré 23 ans et 4 jours, précise-t-il. C’est le temps exact entre la date du délit et le moment où j’ai eu la certitude que j’étais un être humain libre. »

C’est en prison qu’il a découvert la signification de l’expression « un esprit sain dans un corps sain ». Entre le gym et la bibliothèque dégarnie, il s’est remis en forme et s’est inscrit à des cours de sciences humaines. « Un univers extraordinaire venait de s’ouvrir à moi. Le premier jour, de façon inconsciente, j’ai eu le sentiment que je reprenais contact avec la société. L’école a contribué à mon humanisation. »

Jusqu’à la maîtrise

Mais surtout, l’école lui a permis de faire un examen de conscience, de revenir sur son passé et de l’aider à comprendre les raisons qui l’avaient mené derrière les barreaux. « Je ne le savais pas, mais j’avais besoin de suivre ces cours. L’école m’a permis de m’élever à un niveau auquel je n’aurais jamais eu accès autrement. Ça a été l’instrument de départ de ma conscientisation. »

À sa sortie de prison, l’école n’était toutefois plus dans ses priorités, trop occupé qu’il était à absorber le choc de sa réinsertion sociale et de sa nouvelle vie. Il a bien essayé les cours du soir, mais ça n’a pas fait long feu. Dans une démarche thérapeutique, il a écrit un premier livre.

Puis, un beau jour, un membre de son entourage, professeur à l’université, lui a présenté un collègue en psychosociologie et tous deux ont réussi à le convaincre de prendre contact avec la directrice du département. « J’étais vraiment ému à l’idée que je pourrais être admis à l’université sans même être détenteur d’un diplôme de cinquième secondaire », raconte-t-il.

Ça a été le début d’une longue aventure qui l’a mené jusqu’à la maîtrise. « Pendant mes années d’université, j’ai validé par la pédagogie tout ce qui était antérieur à mon crime, mon passage carcéral et la suite. J’ai revécu, comme spectateur, toutes les interventions psychosociales dans lesquelles je m’étais investi. Et je faisais ça aux côtés de jeunes de 20 ans ! »

À 74 ans, il a presque terminé de payer son prêt étudiant. Il est heureux. Et s’il témoigne aujourd’hui de son expérience, c’est pour rendre hommage aux profs qui l’ont motivé et inspiré alors qu’il résidait au pénitencier de Cowansville.

« L’école, ça a été le premier pas que j’ai pu faire pour m’en sortir. Et ça, je le dois à un paquet de monde, parce qu’on ne sort pas d’un drame comme ça sans l’appui de beaucoup de monde, incluant mes codétenus et les profs, dont je garde un très touchant souvenir. Jamais je ne les remercierai assez. »