Les universitaires abandonnent le livre au profit des revues en ligne

Le livre savant pourrait bel et bien être en voie de disparition.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le livre savant pourrait bel et bien être en voie de disparition.

Le bon vieux livre en papier n’est pas mort, mais il acccumule la poussière sur les rayons des bibliothèques. Les livres savants, en tout cas, perdent de l’influence auprès des chercheurs universitaires, qui se tournent massivement vers les articles scientifiques en ligne pour dénicher de l’information à citer dans leurs propres ouvrages.

La proportion des livres cités par des universitaires a connu un déclin « majeur » partout dans le monde, y compris au Canada, depuis l’arrivée du numérique au début des années 2000. Les articles publiés dans des revues scientifiques accaparent désormais la majorité des citations dans les sciences humaines et sociales, confirme une étude de l’Université de Montréal (UdeM).

Le déclin du livre au profit du périodique scientifique est « frappant » en gestion, en criminologie, en études urbaines, en sciences politiques et en sciences de l’information. L’influence dominante des revues scientifiques se mesure aussi dans la recherche en géographie, en anthropologie, en droit, en sciences de l’éducation et en démographie, précise l’étude publiée le 14 juin 2018 par l’Acfas (Association francophone pour le savoir).

Les chercheurs Vincent Larivière, de l’UdeM, et Delphine Lobet, de la plateforme de diffusion Érudit, se demandaient si le livre savant est bel et bien une espèce en voie de disparition, comme certains l’affirment depuis plus de 30 ans. Leur conclusion : il n’est pas mort, mais il n’est pas fort. Le livre savant fait face à une « crise de la citation ».

« Les livres connaissent bel et bien un déclin dans l’usage qu’en font les chercheurs. Ils prennent une part de moins en moins importante dans les paysages des références en SHSAL [sciences humaines et sociales, arts et lettres], même si cette tendance est moins marquée en arts et lettres », indique l’étude.

« Dans l’ensemble, le Canada se comporte comme le reste du monde. La baisse observée à l’échelle mondiale est une tendance lourde et généralisée », poursuit le document.

Le numérique d’abord

Sans surprise, le livre savant perd du terrain en bonne partie à cause de la meilleure accessibilité des articles scientifiques : ceux-ci sont immédiatement accessibles en ligne et facilement repérables dans les bases de données.

En comparaison, il faut travailler fort pour dénicher une citation dans un livre savant — y compris se rendre à la bibliothèque, si le livre n’est pas offert en format numérique. Les livres électroniques restent souvent mal indexés par les moteurs de recherche, ce qui nuit à leur diffusion et à leur accessibilité, note l’étude de Larivière et Lobet.

Les auteurs montrent aussi du doigt la « pression à publier » qui sévit dans les universités : pour obtenir un poste permanent ou une promotion, les professeurs doivent avoir plusieurs publications à leur actif. S’ils ont le choix entre publier un article de 22 pages et un livre qui nécessite trois ans de travail, « le choix est malheureusement facile à faire », souligne Vincent Larivière. Les articles se multiplient ainsi aux dépens des livres savants. Et plus il y a d’articles, plus les articles sont cités.

Cette domination des articles scientifiques coûte cependant une fortune aux universités : les abonnements aux périodiques savants accaparent jusqu’à 80 % des budgets d’acquisition des bibliothèques universitaires. Comme l’a rappelé Le Devoir, certaines bibliothèques parviennent difficilement à acheter des livres à cause de l’explosion des coûts d’abonnement aux revues savantes.

Sauver le livre

Pour établir la place du livre dans les citations scientifiques, les auteurs ont extrait 26,6 millions de publications dans la base de données Web of Science, entre les années 1980 et 2017. À l’époque, il y a 38 ans, la majorité des disciplines (sauf la psychologie) référaient à des livres.

Ce n’est plus le cas. De nos jours, seuls les arts et les humanités renvoient majoritairement à des livres — dans une proportion de 69 %. Le livre reste incontournable en littérature, en histoire, en religion et en arts, note Vincent Larivière.

« L’accessibilité des livres savants demeure toutefois cruciale. Car le livre n’est pas qu’un véhicule de communication savante, c’est aussi un véhicule de construction des savoirs. Et c’est aussi par le livre que la recherche sort de l’université et part à la rencontre d’un autre public. Il faut urgemment réfléchir à améliorer sa diffusion pour s’assurer que le livre ne finisse pas par vraiment mourir de la mort qu’on lui prédit depuis si longtemps. »