Les chercheurs, acteurs du développement économique

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
La recherche en génie et la recherche biomédicale se partagent quelque 75% du financement public, selon Michel Lacroix, vice-président du Syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal.
Photo: Josh Edelson Agence France-Presse La recherche en génie et la recherche biomédicale se partagent quelque 75% du financement public, selon Michel Lacroix, vice-président du Syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’Université du Québec, c’est 3000 professeurs environ, en grande majorité investis dans des programmes de recherche. Ses programmes originaux, qui répondent bien souvent aux besoins des communautés dans lesquelles les établissements sont implantés, ont la particularité d’être couramment transdisciplinaires.

Allant à l’encontre des recommandations du rapport Parent, qui préconisait l’ouverture de nouvelles universités qui ne proposeraient que des premiers cycles, dès le départ, le réseau de l’Université du Québec a offert des deuxièmes et troisièmes cycles, ouvrant la voie à des programmes de recherche.

« On se rend compte aujourd’hui que cela a été une très bonne chose, affirme Michel Lacroix, vice-président du Syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal (SPUQ-CSN). Il y a des programmes féconds dans toutes les universités partout à travers le Québec, et cela contribue à la création de nouvelles formes de savoir. Des programmes originaux que les établissements ont élaborés pour se distinguer. »

Leur caractéristique, la transdisciplinarité. Prenons l’environnement par exemple. Alors que certaines universités ont tendance à prendre ce dossier sous l’angle biologique, à l’UQ, les considérations sociales, économiques ou encore sanitaires ont été creusées. Parce que la recherche dans le réseau cherche à s’ouvrir aux problématiques des communautés au sein desquelles les universités se sont implantées.

« Elle est ancrée dans la réalité de la région, indique Stéphanie Demers, vice-présidente du Syndicat des professeures et professeurs de l’Université du Québec en Outaouais (SPUQO-CSN). C’est de la recherche de proximité, qui par sa nature, collaborative ou participative, requiert plus de temps et beaucoup d’énergie, mais qui oeuvre au développement économique des territoires d’implantation. »

Double peine

L’Université du Québec en Outaouais (UQO) a par exemple mis en place un Observatoire du développement régional de l’Outaouais, en relation avec différents membres de la communauté et qui implique plusieurs départements et des chercheurs en sociologie, en urbanisme et en santé publique notamment. Ce programme permet d’informer la ville de Gatineau sur les besoins de la population des divers quartiers et d’émettre des recommandations lors de développement de projets urbains.

« Le problème, c’est que ce type de recherche est particulièrement malmené lorsqu’il y a des compressions budgétaires, affirme Mme Demers. Le type de production industrielle que l’on tente d’imposer aux chercheurs requiert que l’on coupe dans toutes les dépenses annexes, tout l’argent dépensé de façon non traditionnelle. Typiquement, le fait de travailler en collaboration avec des populations non universitaires, c’est plus complexe, ça prend plus de temps, ça force à utiliser l’argent de manière moins classique. »

L’argent… encore une fois l’obstacle principal dans le réseau. Michel Lacroix fait valoir que 50 % du financement public est consacré à la recherche biomédicale alors que le secteur ne compte que 10 % de tous les professeurs. 25 % s’en vont ensuite dans le génie, et il ne reste alors plus que 25 % pour toutes les autres disciplines. Il rappelle que le réseau de l’UQ s’est plutôt spécialisé dans les filières sociales, humaines et littéraires.

« Il y a même une double peine, poursuit-il. Parce que l’argent privé, que les universités tentent d’aller chercher pour pallier les compressions budgétaires, a tendance à aller vers les universités et les départements qui touchent déjà beaucoup d’argent. On se rend compte que les chercheurs qui sont déjà bien financés sont encore mieux financés. C’est insensé et contre-productif. On sait aujourd’hui qu’il y a un plafonnement. Un chercheur peut obtenir des millions, il n’aura pas plus de sept jours dans sa semaine pour faire ce qu’il a à faire et il n’aura pas plus de bonnes idées qu’avec un peu moins de sous. »

Recherche-création

Les syndicats affiliés à la Confédération nationale des syndicats (CSN) plaident en faveur d’une subvention annuelle versée à chaque professeur afin de contrecarrer cette propension à récompenser d’abord et avant tout les établissements ayant déjà acquis un certain prestige, et qui désavantage de fait les universités les plus jeunes.

Or, soutient M. Lacroix, le visage du Québec a beaucoup changé depuis les années 1960, et l’UQ a beaucoup contribué à ce virage. Il note que la province participe à hauteur de 4 % de la production scientifique mondiale alors qu’elle compte à peine 0,1 % de la population mondiale. Ainsi, grâce à ses chercheurs, le réseau favorise le développement économique du Québec, mais aussi culturel.

« En région, les universités sont l’un des plus grands acteurs économiques sur leur territoire, affirme-t-il. Elles concentrent également une population instruite dans une même ville et cela a un impact sur la production culturelle. »

« C’est aussi une dimension qui fait la distinction des UQ, ajoute Stéphanie Demers. Sur le plan de la création artistique, le réseau se démarque. Le fait que les universités soient ancrées dans leur région conduit à ce qu’elles deviennent un pôle culturel important qui permet la mise en contact de la création, de l’innovation, de la technologie, des galeries d’art, des spectacles, etc. Ce sont des milieux très riches propices à la recherche-création. »

Mme Demers insiste ainsi sur le fait que les compressions budgétaires de la part des gouvernements ou les mauvais choix qui peuvent être faits au sein même des établissements peuvent avoir des conséquences dramatiques pour toute la région. Elle salue les sommes réinvesties par Québec, mais prévient que l’argent servira d’abord et avant tout à opérer un rattrapage après les fortes compressions de ces dernières années.

« Et puis, qui dit que les sommes seront toujours là dans un an ou deux? demande-t-elle. Nous vivons en fonction des cycles électoraux de quatre ans. Ça correspond très mal aux besoins de la recherche. Pour être réellement efficaces, nous devons pouvoir nous projeter à long terme. »