Les défis de la formation à distance

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Faire en sorte que les programmes en ligne viennent renforcer le réseau et non l’affaiblir, voilà l’une des grandes préoccupations des syndicats.
Photo: Marc Wattrelot Agence France-Presse Faire en sorte que les programmes en ligne viennent renforcer le réseau et non l’affaiblir, voilà l’une des grandes préoccupations des syndicats.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Pour répondre à sa mission d’accessibilité sur un territoire aussi vaste que le Québec, les programmes de formation à distance se multiplient dans le réseau de l’Université du Québec, et pas seulement au sein de la TELUQ. S’ils présentent l’avantage d’aller chercher un public atypique, ils comportent leur lot de défis, notamment pour l’encadrement, dans un contexte de réduction budgétaire.

Branle-bas de combat à la TELUQ. En plus de quarante ans d’existence, celle-ci a développé une expertise dans le domaine de la formation à distance. Son fonctionnement ? Des professeurs qui développent des cours, avec l’aide d’une équipe technique spécialisée dans la pédagogie à distance, puis les tuteurs qui assurent un encadrement individualisé. Une grande partie de l’enseignement et l’essentiel du contact pédagogique passent en effet par les deux cents tuteurs et tutrices environ que compte l’université à distance.

Toutefois, ce modèle est en train de changer. Dans un contexte de réorganisation, la direction de la TELUQ a décidé de créer une nouvelle catégorie d’emploi contractuelle. Ces personnes embauchées en tant que « professeurs sous contrat » reprendraient ainsi le travail des tuteurs, mais contrairement à ces derniers, leur convention collective prévoit trois fois moins de temps en service aux étudiants.

« De plus, leurs responsabilités en encadrement ne sont pas balisées, contrairement à ce qui est prévu à la convention des tuteurs et des tutrices, s’inquiète Nancy Turgeon, présidente du Syndicat des tuteurs et tutrices de la TELUQ. Les tuteurs font la force de la TELUQ puisqu’il s’agit du seul point de contact entre l’étudiant et le matériel de cours. Sans eux, celui-ci se retrouve tout seul face à sa motivation, avec les risques de décrochage que cela comporte. »

Débloquer des budgets

Le tuteur explique en effet la matière, répond aux questions des étudiants, évalue les apprentissages, mais il lui passe aussi un coup de téléphone lorsqu’il sent que sa motivation est en berne. Trois heures par semaine et par étudiant contre seulement une avec les futurs professeurs contractuels. Mme Turgeon fait valoir que la population étudiante de la TELUQ est bien particulière : en majorité des femmes, à temps partiel, conciliant travail-études-famille, des étudiants qui sont la première génération de leur famille à faire des études universitaires.

« Les établissements du réseau de l’Université du Québec connaissent bien les défis d’enseigner à cette population étudiante atypique, souligne-t-elle. Imaginez ce que cela signifie de le faire entièrement à distance ! »

Un enjeu qui se pose aussi en dehors de la TELUQ aujourd’hui puisque, pour répondre à leur mission d’accessibilité, plusieurs établissements du réseau proposent des formations au moins en partie à distance. C’est le cas notamment à l’École de technologie supérieure (ETS), qui offre depuis l’été dernier un cours hybride avec des ateliers pratiques en présentiel et la formation et l’évaluation en ligne.

« On navigue en plein virage numérique, explique Laurent Arel, chargé de cours à l’ETS. On n’a rien contre, mais cela demande un budget que, pour l’instant, nous n’avons pas. Une formation en ligne, ce n’est pas seulement du contenu que l’on diffuse. Il y a de la scénarisation et de la conception. Et puis, il est fou de croire que, parce que l’étudiant vit depuis toujours avec Internet et qu’il est à l’aise avec son cellulaire, il va s’adapter rapidement au format que nous lui offrons. Cela demande inévitablement de l’accompagnement et, donc, une véritable volonté de la part de l’école de reconnaître le travail des chargés de cours. »

Préserver l’ancrage régional

M. Arel rappelle par ailleurs que l’ETS reçoit beaucoup d’étudiants en provenance de la filière technique au collégial. Des étudiants qui ne sont pas forcément les mieux préparés à poursuivre des études longues et qui, laissés à eux-mêmes, pourraient bien finir par décrocher. Il ajoute que l’école est reconnue dans le milieu industriel pour l’aspect très pratique de sa formation et la capacité des finissants à intégrer très vite le marché du travail. Il ne voudrait pas que la formation en ligne affaiblisse cette caractéristique.

Faire en sorte que les programmes en ligne viennent renforcer le réseau et non l’affaiblir, voilà l’une des grandes préoccupations des syndicats. De ce point de vue, le président du Syndicat national des enseignantes et des enseignants du Québec (SNEEQ-CSN), Jean Murdock, se dit préoccupé.

« Certes, le numérique amène une plus grande accessibilité au savoir, reconnaît-il. Mais il faut quand même pouvoir garder de l’expertise en région. Les universités situées en dehors des grands centres ne doivent pas devenir des boîtes dans lesquelles les étudiants viennent écouter un cours à la télévision. Cours qui aura été monté à Montréal. Il ne faut pas perdre de vue la mission d’ancrage dans la communauté du réseau de l’UQ. Et cela passe par la présence de professeurs sur place, qui font de la recherche liée notamment à des problématiques territoriales. »

Mission de réussite

La présidente du Syndicat des chargées et chargés de cours de l’UQAM, Marie Blais, note pour sa part que la formation à distance, ou du moins la formation hybride présentiel/en ligne, répond bien à un besoin du Québec d’augmenter encore le taux de diplomation dans la province, notamment dans les territoires reculés. Elle regrette que l’éducation soit encore sous-valorisée et affirme que l’Université du Québec a fait beaucoup pour renverser la tendance. Selon elle, l’encadrement des étudiants est fondamental.

« Au sein du réseau, la taille des groupes est plus petite qu’ailleurs, explique-t-elle. C’est un avantage énorme, car nous connaissons bien nos étudiants. C’est important d’être bien connectés à eux, surtout avec les populations atypiques que nous avons, en région notamment. Oui, la formation à distance répond aux enjeux d’éloignement de certains étudiants. Mais il ne faut pas oublier notre mission de réussite scolaire. »

Mme Blais convient qu’un rattrapage s’est opéré depuis cinquante ans, comparativement aux autres provinces du Canada, mais que celui-ci doit se poursuivre.

« On pourrait et on devrait faire beaucoup mieux, conclut-elle. Mais ça prendrait la volonté de la part du ministère de financer le réseau à la hauteur de ses objectifs. »