Réseau de l’UQ: un grand bond vers la modernité

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le président de la Confédération des syndicats nationaux, Jacques Létourneau, confirme qu’il y a une corrélation entre le développement économique d’une région et la présence d’une université.
Photo: Université du Québec Le président de la Confédération des syndicats nationaux, Jacques Létourneau, confirme qu’il y a une corrélation entre le développement économique d’une région et la présence d’une université.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

1968. Le Québec vivait une période de grandes transformations économiques et sociales, et la question du savoir, de l’éducation et de la recherche faisait partie des débats. Comment faire basculer la province dans une économie de services, elle qui était encore très majoritairement agricole et industrielle, alors que seulement 4 % de la population francophone se rendait jusqu’aux études supérieures au début des années 1960 ? La réponse est venue notamment par la création du réseau de l’Université du Québec. Cinquante ans plus tard, il demeure certes des défis à relever, mais le réseau peut tout de même s’enorgueillir d’avoir accompli nombre de ses missions.

Jusqu’en 1968, chez les francophones, seuls les enfants issus des classes bourgeoises se rendaient jusqu’à l’université, surtout parmi la population vivant en région puisque les seuls établissements d’enseignement supérieur se trouvaient à Montréal, à Québec et à Sherbrooke.

« Aller étudier à l’extérieur de la ville où l’on habite engendre des coûts supplémentaires, en matière de logement notamment, note la présidente de la Fédération des professionnèles (FP-CSN), Ginette Langlois. Cela restreignait l’accessibilité des études pour les gens ayant des revenus plus modestes. Or l’accessibilité est inscrite dans la loi 88, qui donne naissance au réseau. »

Cette loi 88 votée en décembre 1968 donne en effet naissance à un réseau d’établissements d’enseignement supérieur public et laïque, censé s’installer sur tout le territoire québécois afin de permettre aux jeunes des régions de continuer à étudier là où ils habitent. Afin également de développer des pôles économiques et culturels en dehors des grands centres.

Main-d’œuvre bien formée

« Il s’agissait également d’œuvrer au développement scientifique du Québec afin de nous permettre d’avoir nos propres chercheurs et notre propre conception scientifique de ce que devrait être le progrès, rappelle le président sortant de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), Jean Murdock. Raison pour laquelle, dès le départ, il a été question de promouvoir la recherche au sein du réseau et donc de proposer des deuxième et troisième cycles. C’est une des grandes réussites du réseau. En cinquante ans, le Québec a fait un grand bond vers la modernité et l’UQ y a largement participé. »

Le président sortant de la FNEEQ insiste sur le fait que les entreprises en région ont largement profité à la fois de la main-d’œuvre bien formée dans les universités et des recherches menées sur des thèmes très souvent liés au milieu économique et social. Il soutient qu’il y a, au sein du réseau, une expertise de très bonne qualité qui n’a rien à envier aux autres universités dites « à charte ».

Le président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Jacques Létourneau, confirme qu’il y a une corrélation entre le développement économique d’une région et la présence d’une université. Et aux patrons qui se plaignent de payer trop d’impôts, il répond qu’ils doivent s’estimer heureux de pouvoir bénéficier d’une main-d’œuvre bien formée.

« Les impôts servent aux infrastructures, indique-t-il. Et les infrastructures, ce ne sont pas seulement des routes et des ponts, ce sont aussi des écoles et des universités. Les universités en région permettent de garder des hommes et des femmes sur ces territoires. S’ils partaient étudier à Montréal ou à Québec, qui dit qu’ils reviendraient ? »

M. Létourneau défend donc l’idée que l’UQ a permis la démocratisation du savoir et une meilleure accessibilité aux études supérieures. Pour autant, il soutient qu’il faudra encore travailler fort pour maintenir et même faire encore augmenter le taux de diplomation, une nécessité, selon lui, alors que l’on entre dans une ère où il y aura de moins en moins de travail manuel et où les emplois demanderont de plus en plus aux travailleurs de faire appel à leur jugement. Or, il rappelle que le réseau a beaucoup souffert ces dernières années et que le réinvestissement annoncé la semaine dernière ne fait que combler les pertes dues aux politiques d’austérité.

Développement d’une pensée critique

Ginette Langlois croit pour sa part que l’un des grands défis des prochaines années sera de revenir à l’essence même des fondements de l’Université, à savoir la liberté de l’enseignement et le développement d’une pensée critique loin des intérêts des entreprises ou des gouvernements.

« L’Université doit animer le débat pour mieux comprendre la société dans laquelle nous vivons, explique-t-elle. Or, avec les coupes, les laboratoires de recherche se sont tournés vers les compagnies privées pour trouver du financement. Cela n’est pas sans conséquence sur les sujets de recherche. Or, nous ne formons pas seulement des futurs travailleurs, mais aussi de futurs citoyens. »

L’entrée du milieu des affaires au sein des conseils d’administration des différents établissements fait également partie des points que les syndicats surveillent. Ils regrettent en effet qu’il y ait souvent une plus grande proportion de personnel extérieur à la communauté universitaire dans ces instances. Selon eux, cela fait en sorte que les universités sont de plus en plus gérées comme des entreprises privées, sous l’angle de la performance et de la reddition de comptes, alors qu’elles devraient se concentrer sur leurs missions et objectifs.

« Il y a une remise en question de la gestion participative à l’intérieur du réseau, pour la remplacer par une vision beaucoup plus hiérarchique, déplore Jean Murdock. Ce sont les CA qui imposent leurs objectifs. Cela corrompt la collégialité, qui est pourtant l’essence même du réseau de l’UQ. »

Un bijou

Le sociologue Guy Rocher croit, quant à lui, que cette prise de pouvoir du milieu des affaires est une preuve de plus du désintérêt des pouvoirs publics envers l’UQ. Il estime que tant l’opinion publique que le gouvernement, ou le ministère, ne reconnaissent pas le réseau à sa juste valeur.

« Nous ne connaissons pas suffisamment le bijou que nous avons entre les mains avec l’Université du Québec, avance-t-il. Nous continuons à croire, par exemple, qu’il n’y a que les universités à charte qui font de la recherche valable. Or ce qui se fait à l’UQAM à l’INRS et en région est tout aussi remarquable. »

Il ajoute que l’implantation des universités en région a également permis l’installation d’une élite sur ces territoires. Des professeurs qui, comme on le croyait en 1968, ne font pas l’aller-retour vers Montréal mais y vivent et font vivre leur ville économiquement et culturellement.

« Il n’y avait pas de professeurs de carrière en région avant l’UQ, conclut-il. Pas beaucoup à Montréal d’ailleurs. Aujourd’hui, ce sont eux qu’on lit dans les journaux, qui vont au restaurant, au théâtre, au musée. Le réseau de l’UQ est à l’origine de la floraison culturelle à l’échelle de la province. »