Bienvenue dans l’école «à la carte»

L’école Vision accueille aujourd’hui 215 enfants du préscolaire et du primaire.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’école Vision accueille aujourd’hui 215 enfants du préscolaire et du primaire.

Claudine Guilbault et son mari avaient en tête une école idéale pour leurs trois garçons. Ils ne la trouvaient pas. Ils ont même envisagé de déménager dans un autre pays. Après une bonne réflexion, ils ont décidé de concrétiser une idée folle : fonder leur propre école.

En 2011, Mme Guilbault a abandonné son poste de chercheuse en microbiologie à l’Hôpital général de Montréal pour devenir directrice d’une école primaire. « Son » école. Le couple a fait construire une école et en est devenu propriétaire.

« Ça prend un brin de naïveté et un brin de folie pour lancer un projet comme celui-là », dit Claudine Guilbault en nous faisant visiter l’école Vision de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Quand elle a ouvert son école, il y a sept ans, elle était loin de se douter que le projet prendrait une telle ampleur. Après tout, les parents qui envoient leurs enfants à l’école Vision doivent payer plus de 8000 $ par année. Cette école privée n’est pas subventionnée.

La première année, l’école accueillait 29 élèves. Le bâtiment neuf, situé dans un nouveau quartier, accueille désormais 215 enfants du préscolaire et du primaire. Un agrandissement est prévu pour l’an prochain.

L’école Vision fait partie d’un réseau de 23 établissements privés dotés d’un programme qui n’existe dans aucune école publique : l’enseignement se fait en trois langues : anglais, français et espagnol. Il ne s’agit pas d’une « école passerelle » permettant de contourner la loi 101 et d’acheter l’accès à l’enseignement en anglais pour les francophones, précise Claudine Guilbault.

Il s’agit d’une école de langues reconnue par les ministères de l’Éducation et de la Famille. L’école Vision enseigne à la fois l’anglais et le français en tant que langues maternelles (en plus de l’espagnol comme troisième langue). C’est sa particularité.

« On ne veut pas être une école passerelle, au contraire, dit Claudine Guilbault. On n’enseigne pas l’anglais pour venir surpasser le français. Nos élèves ont d’excellentes notes en français aux examens du ministère en quatrième et en sixième années. »

Un phénomène nouveau

Des écoles comme celle-là, qui répondent à une vision bien précise de l’éducation, se multiplient au Québec. La Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP), qui regroupe 193 écoles, dit recevoir un nombre croissant de demandes de parents qui cherchent une école « sur mesure » pour leurs enfants.

« On voit de plus en plus de parents qui s’informent sur la façon de fonder leur propre école. C’est un phénomène nouveau », dit Geneviève Beauvais, de la FEEP.

Même l’école publique n’échappe pas à ce mouvement. Le promoteur du Technopôle Angus dans le quartier Rosemont, Christian Yaccarini, cherche à doter le quartier d’une école primaire publique fondée sur un modèle de gouvernance inédit. Cette école publique, gratuite et sans sélection des élèves, fonctionnerait avec un conseil d’administration autonome, hors du cadre habituel de la Commission scolaire de Montréal et de la Loi sur l’instruction publique.

Même dans le cadre de la loi, les écoles publiques offrent de plus en plus de projets particuliers — sports-études, arts-études, programme international. Le Conseil supérieur de l’éducation a sonné l’alarme en 2016 : le pourcentage d’élèves des écoles secondaires publiques inscrits dans des programmes particuliers (qui sélectionnent souvent les élèves ayant les meilleures notes) était de 17,2 % en 2012-2013. C’est aussi au Québec que la proportion d’élèves qui fréquentent l’école privée est la plus importante au pays, soit 21,5 %.

Vitesses variables

« On connaît les conséquences de ce phénomène des écoles sur mesure : une ségrégation qui défavorise l’école publique inclusive », dit Sylvain Bourdon, professeur à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke.

Il s’intéresse aux « formes alternatives de scolarisation ». Et il n’a jamais eu autant de matière à étudier. Sylvain Bourdon confirme que la bonne vieille école publique de quartier est de moins en moins populaire.

« C’est de plus en plus la logique du marché qui gère la scolarisation, dit-il. On arrive à un point de rupture avec cette école à la carte et à des vitesses variables. »

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, ne cache pas qu’il apprécie les projets particuliers sortant du moule de l’école « mur-à-mur », note Sylvain Bourdon. Le ministre encourage « l’innovation » avec des projets comme le Lab-École, mené par le chef Ricardo Larrivée, l’athlète Pierre Lavoie et l’architecte Pierre Thibault. C’est un projet fort louable, estime Sylvain Bourdon. « Le problème, c’est que le Lab-École risque de mener à des solutions à la pièce qui ne profiteront pas à l’ensemble du réseau public », ajoute-t-il.

Place aux différences

Claudine Guilbault est bien consciente du phénomène. Mais elle estime essentiel que le système fasse de la place aux solutions qui ne cadrent pas dans l’école publique traditionnelle. Contrairement à l’idée reçue, l’école Vision ouvre aussi ses portes aux enfants ayant des difficultés d’apprentissage ou de comportement : près de 15 % des élèves ont un plan d’intervention pour cause de dyslexie, de dyspraxie ou trouble d’attention avec ou sans hyperactivité.

Les 30 membres du personnel — enseignants, orthopédagogue, conseillère pédagogique, intervenante sociale, concierge, etc. — ne sont pas syndiqués, leurs conditions salariales sont 5 % à 10 % moindres que dans le réseau public, mais en retour, ils ont une très grande autonomie professionnelle. « On peut essayer toutes sortes de projets et la directrice ne dit jamais non ! », dit en riant Alejandra Febres-Cordero, orthopédagogue, enseignante d’espagnol et d’arts dramatiques.

« On a fondé une école qui est cohérente avec notre système de valeurs », dit Mme Guilbault. Les élèves passent chaque jour une heure de plus en classe qu’à l’école publique. Ces cinq périodes supplémentaires de 60 minutes par semaine servent à bonifier l’enseignement de l’espagnol et de l’éducation physique.

En faisant le tour des classes, on voit que chacune est à l’image de l’enseignant — et des élèves. Les tables et les chaises sont réparties de façon différente dans chaque local. Il y a des tables rondes, carrées, hautes, basses. De petits et grands fauteuils. Ici, une tortue dans un aquarium. Là, un coin lecture logé dans une tente.

« Notre but, c’est que les enfants aiment l’école, dit Claudine Guilbault. On veut que l’enfant ait du plaisir à apprendre dans les matières qu’il aime pour être capable d’endurer les 20 % qu’il aime moins. Il doit apprendre à persévérer. »

11 commentaires
  • Frédéric Jetzer - Abonné 22 mai 2018 06 h 28

    Ça a l'air intéressant, mais l'article ne spécifie pas ce qui rend l'école Vision particulièrement différente. Je ne comprends toujours pas dans quel sens c'est une école "à la carte".

  • Marguerite Paradis - Abonnée 22 mai 2018 07 h 40

    UNE ÉCOLE, DES POSSIBLES

    Il est grand temps que chacune des écoles publiques se donne une couleur.
    Évidemment, l'$ en éducation doit aller aux écoles publiques pour qu'elles puissent relever le défi des possibles.

  • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 22 mai 2018 08 h 58

    Il est malheureux que le public signifie le drabe ...

    C'est une conséquence de la gestion extrêment centralisante et le chaos administratif qu'entoure l'école publique.
    Sébastien Prouxl peut bien venter cette école hypocritement, lui qui part ailleurs dirige le bloc de béton massif qu'est le ministère de l'Éducation.
    Il n'a qu'à donner du leste à tous ces directeurs et enseignants publiques qui ne souhaient, eux aussi, créer quelque chose de neuf.

  • Gilles Delisle - Abonné 22 mai 2018 09 h 52

    Le système d'éducation québécois en piteux état!

    Comment un ministre de l'Education nationale peut-il envisager des écoles hors système, et en être fier! Il est vrai que ce ministre de l'Éducation a tellement peu confiance dans ses écoles qu'il envoie lui-même ses enfants à l'école privée. Encore une fois, l'école publique du Québec qui a été tellement malmenée au fil des ans , et conjointement avec l'émergence importante d'une classe de gens indépendants de fortune , a fait en sorte de permettre l'arrivée de projets d'écoles privées , les plus subventionnées au Canada, et même, d'écoles privées indépendantes. L'école publique devient donc , de plus en plus, l'école de seconde classe pour la majorité.

    • Steve Fossey - Abonné 22 mai 2018 11 h 14

      Malheureusement, la réalité est que l’école publique est de seconde classe depuis longtemps, autant ici qu’ailleurs. L’école privée indépendante offre beaucoup pour ceux qui peuvent se l’offrir. En fait, beaucoup de mes semblables, c’est-à-dire des parents qui choisissent l’école privée pour leurs enfants, travaillent plus simplement pour pouvoir donner cet avantage aux prochaines générations.

      En admettant, toutefois, que beaucoup de ces écoles ne fourniront pas les résultats voulus par la classe des gens dépendants (j’imagine que c’est bien l’antonyme du « classe de gens indépendants »?), pourquoi ne pas admettre aussi qu’au moins certaines situations y déroulent mieux?

      Sans ajouter aucun fardeau financier au ministère, ces écoles pourraient servir de laboratoire où on trouverait au moins quelques idées pour améliorer les écoles publiques.

    • Gilles Delisle - Abonné 22 mai 2018 14 h 42

      Monsieur Fossey,
      "sans ajouter aucun fardeau financier au ministère", dîtes-vous! D'abord, les écoles privées du Québec sont largement financées par le ministère, contrairement aux écoles privées du reste du Canada, et ce, depuis fort longtemps. Deuxièmement, l'école dont on parle dans cet article, coûte aux parents la somme de 8 000.$/enfant? Faudrait savoir si le gouvernement permet à ces parents d'avoir droit à une déduction fiscale pour cette dépense, peut-être que dans un avenir rapproché, on apprendra que ce genre d'écoles recevra des subventions gouvernementales comme les autres écoles subventionnées.

  • Jean Richard - Abonné 22 mai 2018 10 h 07

    L'individualisme

    L'éducation, c'est une affaire de société, pas de petits groupes. Qu'on le veuille ou non, ce n'est pas la majorité qui a les moyens de cracher plusieurs milliers de dollars par année pour que leur progéniture ait droit à une éducation « à la carte ». Il deviendra alors difficile de croire qu'en passant une grande partie de leur vie entre « gosses de riches », les gamins de ces écoles privées soient réellement préparés à cohabiter avec la diversité qui caractérise la société.
    On concède à ces écoles le droit d'exister, mais on ne peut les proposer comme modèle pour notre système d'éducation, ne serait-ce que parce qu'elles sont trop alimentées par l'individualisme et trop peu par la conscience sociale.

    • Steve Fossey - Abonné 22 mai 2018 10 h 54

      Peut-être que vous avez trouvé la réponse. Laissons ces écoles à ceux qui peuvent se les offrir; mais améliorer le système public pour la plupart. Il doit exister une balance qui nous laissera tenir asser compte de l’individualisme qui existe, sans pour autant oublier la conscience sociale.