Dans les coulisses du lockout à l’UQTR

Avec pancartes et sifflets, une longue file de professeurs a manifesté vendredi dans les rues de Trois-Rivières.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Avec pancartes et sifflets, une longue file de professeurs a manifesté vendredi dans les rues de Trois-Rivières.

Une longue file de professeurs marchaient dans les rues en brandissant des pancartes et des sifflets. L’ultimatum de la ministre Hélène David est tombé au même moment : elle demande à la direction de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) de mettre fin au lockout qui a jeté à la rue les 440 professeurs, paralysant le campus depuis une dizaine de jours.

Ce conflit hors de l’ordinaire déchire l’UQTR sur fond de déficits budgétaires et de débats sur la tâche de travail des enseignants. La direction de l’établissement a mis tous ses professeurs à la rue, le 2 mai, exigeant qu’ils travaillent davantage et refusant de créer une trentaine de postes, comme le prévoit une décision arbitrale.

Ce geste d’éclat, rarement vu dans une université québécoise, a indigné la ministre de l’Enseignement supérieur. Elle a donné 48 heures à la direction pour lever le lockout dans le but de créer les « conditions propices » à une entente négociée.

« Je souhaite par ce geste m’assurer que tous les étudiants et étudiantes de l’UQTR reçoivent les services pédagogiques auxquels ils ont droit », a déclaré la ministre Hélène David, vendredi sur Twitter.

La ministre dit souhaiter les meilleures conditions possible pour l’étude d’une « offre globale » déposée vendredi matin par la direction de l’Université à ses professeurs. Le syndicat des professeurs a cependant dénoncé l’envoi de cette offre par courriel directement aux professeurs, sans passer par le comité de négociation. Un geste illégal, qui contrevient au Code du travail, selon le syndicat.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir René Lesage, négociateur du syndicat, s’est adressé aux syndiqués sur l’heure du midi vendredi.

« La direction veut nous diviser. Il faut rester ensemble », a lancé René Lesage, négociateur du syndicat, aux professeurs réunis sur le campus, vendredi midi. Au menu de l’assemblée : hot-dogs, discours, pancartes et sifflets.

Les professeurs ont ensuite marché dans les rues de Trois-Rivières après avoir fait un détour par les bureaux administratifs de l’université. La quiétude des couloirs a été troublée par un concert de sifflets et de slogans dénonçant la « marchandisation » de l’éducation et l’austérité budgétaire des dernières années — imposée avant le récent « réinvestissement ».

Un lockout légal

En privé, des membres du syndicat reconnaissent que c’est un défi de mobiliser des professeurs d’université — des gens indépendants, qui tiennent à leur liberté de pensée, peu enclins à suivre des lignes directrices.

Les méthodes qualifiées de « sauvages » du recteur Daniel McMahon sont cependant dénoncées à l’unanimité par les professeurs auxquels Le Devoir a parlé. Ironie du sort, il a déclenché le lockout à partir de la Jamaïque, où il se trouve pour accompagner sa femme, qui éprouve des problèmes de santé. Privés de salaire, les professeurs, eux, reçoivent 500 $ par semaine de leur syndicat durant le conflit. À ce rythme, la réserve de 5 millions du syndicat sera épuisée en 22 semaines.

« Ce lockout a été mené en amateur, affirme Diane Gagné, professeure en relations de travail. J’ai beau chercher la logique derrière le geste de la direction, je ne le comprends pas. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les professeurs ont marché dans les rues de Trois-Rivières pour dénoncer les déficits budgétaires et les conditions de travail.

Il s’agit du deuxième lockout de l’histoire récente dans une université québécoise. Le premier a aussi eu lieu à l’UQTR : l’université avait jeté ses professeurs à la rue durant quatre jours, en 2008.

Le lockout est légal dans le milieu de l’éducation et de l’enseignement supérieur, qui n’est pas soumis à la Loi sur les services essentiels, rappelle Diane Gagné.

Question d’argent

Le Syndicat des professeurs et des professeures de l’UQTR estime que la raison du conflit est fort simple : la direction refuse d’embaucher une trentaine de professeurs, comme le prévoit une décision arbitrale.

« Pour nous, c’est clair que c’est ce qui a provoqué le lockout », dit Jason Luckerhoff, professeur au Département de lettres et de communication sociale et porte-parole du syndicat.

La tâche des professeurs est aussi au centre des négociations. Ils doivent donner quatre cours par année. La direction a demandé qu’ils en donnent six — et maintenant cinq. Ils refusent : en plus d’enseigner, tous les professeurs au Québec doivent obligatoirement faire de la recherche et faire rayonner l’université dans la collectivité.

« Avec la demande de la direction, on irait vers un modèle d’universités à deux vitesses : les grandes universités de recherche et les universités en région, qui feraient moins de recherche », déplore Jason Luckerhoff.

Dans une lettre envoyée à la communauté universitaire au début du lockout, le recteur Daniel McMahon a expliqué que le gouvernement force l’UQTR à contrôler ses coûts. L’établissement a fait des déficits chaque année depuis 2014-2015. Le déficit prévu est de 10,7 millions pour 2017-2018 (le chiffre sera confirmé au cours de l’été). Jointe par Le Devoir, la direction de l’UQTR a refusé de faire tout commentaire sur le conflit.

Les professeurs de toutes les universités ont les yeux tournés vers l’UQTR. Ils ont hâte de voir si avec la méthode dure, ça passe ou ça casse pour les syndiqués.

Des conséquences

Le lockout a des conséquences sur le campus et sur l’image de l’UQTR à l’étranger : quatre écoles d’été, faites en partenariat avec des chercheurs européens, ont été annulées ou sont en danger de l’être. Une mission de seize jours sur le fleuve Saint-Laurent, avec des chercheurs américains, est menacée. Des soutenances de thèse de cycles supérieurs ont été annulées. Des emplois d’été en recherche restent en suspens. Des cours ont été annulés. L’Association des étudiants de l’UQTR a invité la direction à mettre fin au lockout.