Des enseignants victimes de cyberharcèlement

Au secondaire, les élèves constituent 60 % des cyberharceleurs qui s’attaquent aux professeurs.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Le Devoir Au secondaire, les élèves constituent 60 % des cyberharceleurs qui s’attaquent aux professeurs.

Circulation de rumeurs, de surnoms blessants, voire de photos relayées sans consentement : 12 % des enseignants ayant participé à une étude dont Le Devoir a obtenu copie ont vécu au moins un épisode de cyberharcèlement entre 2015 et 2017. Un phénomène qui a pris de l’ampleur dans les dernières années avec les réseaux sociaux.

L’étude menée par Stéphane Villeneuve, professeur de didactique à l’UQAM, et son équipe a récolté le témoignage de 753 enseignants, tous niveaux confondus au sein du réseau public — à temps plein ou à temps partiel —, afin de mesurer l’ampleur de ce problème encore peu documenté.

En 2013, un premier coup de sonde du chercheur concluait qu’environ 5 % du personnel enseignant aux niveaux préscolaire, primaire et secondaire avait vécu du cyberharcèlement. Aucun répondant ne provenait toutefois de l’île de Montréal. Une étude menée en 2011 par la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) arrivait au même constat.

Pour la plus récente enquête dévoilée aujourd’hui, vendredi, il a fait appel à la CSQ et à la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) afin d’entrer en contact avec leurs membres. Avec un échantillon modifié, qui inclut cette fois la métropole, les résultats montrent un taux deux fois plus élevé. Pendant l’année 2015-2016, 15,52 % des enseignants questionnés ont été victimes de cyberharcèlement, avant que ce taux ne chute à 9,81 % l’année suivante, pour une moyenne de 12,67 %.

Stéphane Villeneuve s’explique mal cet écart, incapable de préciser les raisons d’un bond dans les chiffres la première année. Il avance comme hypothèse les moyens de pression des enseignants en 2015, sans toutefois être en mesure de la corroborer à la lumière des témoignages recueillis.

Un profil différent

Au préscolaire et au primaire, les cas rapportés sont souvent l’oeuvre des parents. Les enseignants cyberharcelés reçoivent des courriels répétés ou des messages via Facebook, par exemple d’un parent irrité par une note attribuée à son enfant. « C’est un parent qui m’écrivait sans cesse à propos de sa fille, confie l’un d’eux dans le rapport d’une soixantaine de pages. Il abusait des courriels. Il a aussi inscrit des propos sur son mur Facebook sur une situation dont il était mécontent. »

Au secondaire, la tendance s’inverse. Les élèves, dans une proportion de près de 60 %, se hissent en tête de liste des cyberharceleurs. « Ils sont plus vieux et connaissent mieux comment fonctionnent les réseaux sociaux », précise le professeur joint par Le Devoir à la veille du dévoilement de son travail à la Conférence mondiale sur la violence scolaire, qui se tient ces jours-ci à Québec.

Des élèves peuvent retrouver le profil personnel de leur enseignant sur le populaire réseau social, y glaner photos, vidéos ou encore informations personnelles et s’en servir ensuite dans un dessein diffamatoire. « Un élève a utilisé ma photo de profil Facebook pour y écrire des insultes et l’a ensuite envoyée sur les réseaux sociaux », peut-on lire parmi les témoignages.

Les moyens numériques utilisés pour intimider les enseignants sont multiples, mais c’est Facebook et son application Messenger qui sont montrés du doigt dans la majorité des cas. Messenger permet d’entrer « facilement en communication avec quiconque, dont le personnel enseignant, et ce, à tout moment ». « Les élèves avaient créé une page Facebook pour écrire des insultes à mon endroit et faire une pétition pour que je ne me présente pas au bal des finissants », raconte un professeur.

Cellulaires en classe

Un autre enseignant évoque la « situation de vulnérabilité » du personnel enseignant face à la présence grandissante des cellulaires dans les poches des élèves. Mais pour Stéphane Villeneuve, ces appareils ne sont pas un gage de cyberharcèlement pour autant. Si les téléphones intelligents « ouvrent la porte » à ce type de gestes et que leur interdiction dans les salles de classe est un sujet épineux pour beaucoup de professeurs, il précise que rares sont ceux qui se font photographier à leur insu. Les épisodes de cyberharcèlement surviennent plus souvent après les cours, tant au primaire qu’au secondaire, fait-il remarquer.

« Souvent, les enseignants vont laisser leur profil public où il va y avoir des photos, des informations personnelles », insiste M. Villeneuve, pointant ici une part d’inconscience des professeurs. « Ils n’ont pas le réflexe d’aller voir leurs paramètres et de changer la confidentialité de leurs informations. C’est un problème », poursuit-il.

La sensibilisation est aussi la clé pour prévenir ces comportements chez les élèves. « Il faudrait leur inculquer les bonnes pratiques sur Internet dès la deuxième ou la troisième année du primaire. C’est à cet âge-là qu’ils commencent à se tourner progressivement vers les réseaux sociaux. »

Et pour les parents ? De l’éducation aussi, indique-t-il, par le biais des rencontres de parents ou de conférences organisées par les écoles.