Le moral chute chez les enseignants

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Nos enseignants, qui ont réussi tant bien que mal à maintenir le cap malgré les années d’austérité, montrent aujourd’hui des signes d’essoufflement.
Photo: iStock Nos enseignants, qui ont réussi tant bien que mal à maintenir le cap malgré les années d’austérité, montrent aujourd’hui des signes d’essoufflement.

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« Les conditions ne sont pas attrayantes, le ministère ne fait rien et le ministre se targue que tout s’améliore, que tout va bien… C’est tout à fait faux ! » lance Alain Marois, vice-président à la vie politique de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). Ce véritable cri du cœur est aussi une mise en garde contre ce qui attend le système d’éducation au Québec dans les années à venir. Nos enseignants, qui ont réussi tant bien que mal à maintenir le cap malgré les années d’austérité, montrent aujourd’hui des signes d’essoufflement.

Et la situation risque fort d’empirer puisque le métier d’enseignant n’attire plus comme avant. Nombreux sont les diplômés qui quittent la profession au cours des cinq premières années. De plus, des difficultés de recrutement se font déjà sentir dans les facultés, où le nombre d’inscriptions est à la baisse. Dans les années à venir, le système devra faire face à un manque d’enseignants, mais pour l’instant la conséquence directe est l’absence de suppléants : « C’est un cercle vicieux, l’épuisement de ceux qui tombent et qui ne se présentent pas au travail a fait augmenter l’épuisement de ceux qui restent », affirme Alain Marois qui explique que, lorsqu’il est impossible de faire appel à des suppléants, ce sont les professeurs qui doivent alors effectuer le remplacement d’urgence lors des périodes où ils n’ont pas cours. « Ces périodes qui servaient à du travail de préparation doivent être reprises le soir et la fin de semaine », ajoute-t-il.

Dans le contexte qui prévaut aujourd’hui, l’intégration d’élèves en difficulté dans les classes devient un épineux problème. « On appelle ça de l’intégration sauvage. Tous les élèves ont droit à une éducation, mais le problème c’est qu’ils doivent avoir les services appropriés pour favoriser cette éducation », déclare le vice-président. Psychoéducateurs, conseillers pédagogiques, psychologues, orthopédagogues ont été les grandes victimes des réductions budgétaires des dernières années. En 2015, ce sont 265 postes de professionnels de l’éducation qui ont été supprimés.

Depuis, on en voit revenir certains. « On salue les investissements des deux dernières années, mais c’est insuffisant quand on compare à tout ce qui a été coupé depuis 2010. On est en mode rattrapage », explique Alain Marois qui s’appuie sur une étude, commandée à un économiste par la FAE, qui constate qu’au rythme où le gouvernement investit, il faudra attendre 2021 ou 2022 pour seulement revenir à ce qu’était le réseau avant la période d’austérité.

Des résultats à tout prix

Une autre source d’insatisfaction pour les enseignants est la gestion axée sur les résultats mise en place par François Legault, alors ministre de l’Éducation. Ce plan de réussite est décrié par la FAE, qui affirme que les seuls résultats obtenus sont le gonflement des notes : « On fait passer les élèves parce qu’on veut de bonnes statistiques, et ce, malgré ce que certaines directions d’établissement en disent. »

Mais, et c’est peut-être pire que d’avoir à gonfler les notes, les enseignants doivent, depuis quelques années, composer avec le bulletin modifié. Créé pour les élèves en difficultés, le bulletin modifié permet de faire passer un élève d’un niveau à un autre sans qu’il possède nécessairement les acquis pour le faire. Par exemple, un enfant de 5e année primaire pourrait être dans une classe qui correspond à son groupe d’âge, mais on demande au professeur de l’évaluer selon un bulletin de 3e année puisque, dans les faits, c’est ce qui correspond à son parcours : « Le parent qui reçoit ce bulletin peut avoir une illusion de réussite, mais à la fin du primaire, on va lui annoncer que son enfant n’ira pas au secondaire dans une classe ordinaire », explique Alain Marois.

Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Selon la FAE, une refonte des programmes est indispensable et une des solutions, aussi radicale soit-elle, devrait être la fin du financement du privé : « Pour nous, c’est un incontournable, on vit la ségrégation dans nos écoles au Québec parce qu’on est une des provinces qui financent le plus largement l’école privée. Il faut qu’il y ait une hétérogénéité dans les classes. Il faut mêler les meilleurs avec les autres et ça ne va pas les ralentir, au contraire, ça va rehausser l’ensemble de la classe », ajoute-t-il.

« Contrairement à ce que semble croire le ministre Proulx, les syndicats ne sont pas les gardiens du discours et de l’immobilisme. On avait réclamé les états généraux de 1996 et ils ont été trahis. On apporte des solutions depuis des années, mais, malheureusement, les profs ne sont pas écoutés. C’est notre combat, il faut écouter les gens qui sont sur le terrain. »