Apprendre sur les bancs de prison

Chaque fois qu’il revient en prison, Philippe a l’impression de « remettre ses pantoufles ». Il en est à sa quatrième peine fédérale. Et pour la première fois en 17 ans, il a réalisé qu’il pouvait utiliser son temps « en dedans » de façon constructive : plutôt que de vendre de la drogue entre les murs, il a décidé de retourner sur les bancs d’école. « Pour la première fois, je vais sortir de prison avec un plan concret. Il était temps, à 42 ans… »

Philippe semble trop grand, trop lourd pour le pupitre qui lui est assigné. Il se trémousse sur sa chaise, visiblement inconfortable de parler de lui.

Comme la majorité des détenus ici, il a lâché l’école avant de terminer son secondaire. Il a abouti en prison « à 18 ans flush ». Et depuis, c’est le même cercle vicieux qui le ramène inexorablement vers la drogue, le crime, la prison.

« Quand je suis arrivé ici, pour ma 4e sentence, mon officier correctionnel m’a dit : “T’auras pas de libération conditionnelle, oublie ça. T’as vraiment rien compris.” Mais là, je me suis repris en main. Je suis mon programme avec mes tripes. Je ne suis même pas sorti encore et je suis déjà inscrit à un DEP en boucherie. Cette fois-ci, ça va marcher. »

Pourtant, au début, il n’aimait pas ça, l’école. « Normalement, j’aurais juste lâché, comme j’ai fait toute ma vie. Je n’ai jamais donné deux semaines de préavis à un boss ou à une blonde, quand ça ne marchait plus, je me poussais pis c’est toute. J’aurais fait la même chose avec l’école. Mais là, j’ai pris mon courage à deux mains, je suis allé m’asseoir avec mon prof pour discuter de ce que je n’aimais pas et on a trouvé une solution. Ça va super bien depuis. »

Le « max »

On est dans la classe de Cindy, au département de santé mentale, une aile à sécurité maximale du pénitencier Archambault, à Sainte-Anne-des-Plaines. Une classe trop petite qui ressemble à tant d’autres, avec ses murs beiges et ses grammaires qui jaunissent sur des étagères. Il y a même des fenêtres. Deux qui donnent sur une cour intérieure cernée de barbelés, trois qui donnent sur les corridors, d’où les gardiens peuvent surveiller les détenus.

Une fois en classe, les étudiants sont embarrés de l’intérieur. Le professeur aussi, d’ailleurs. Mais ça n’inquiète pas trop Cindy. Elle a son alarme à la ceinture et il y a un gros bouton rouge d’urgence au mur, qu’elle teste tous les matins à son arrivée en classe, après s’être elle-même soumise à tous les contrôles de sécurité. Il y a tellement de guérites à passer qu’elle peut mettre jusqu’à 30 minutes à se rendre en classe le matin. Si elle oublie quelque chose, tant pis, elle ne peut plus ressortir d’ici avant la fin des cours.

Le haut-parleur grésille sans cesse dans le corridor. « C’est extrêmement bruyant, c’est difficile pour les élèves de se concentrer », soupire la professeure, qui fait de l’enseignement individuel avec chacun d’eux.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les professeurs du pénitencier Archambault doivent travailler fort pour redonner confiance aux détenus, qui arrivent généralement avec un bagage scolaire désastreux.

Devant elle, il y a des cas lourds. Des gars avec des troubles psychotiques ou souffrant de schizophrénie. « Il y en a, des fois, qui commencent à entendre des voix. Quand c’est le cas, l’équipe des infirmiers et des médecins nous avertit », raconte-t-elle avec naturel.

À moins d’y être obligée, en raison d’un problème particulier, Cindy ne va pas voir les dossiers médicaux de ses élèves. Ni leur dossier criminel. « J’aime mieux ne pas savoir ce qu’ils ont fait. Une fois, sans que je le veuille, un collègue m’a dit ce qu’un de mes élèves avait fait. Pendant des jours, je me disais : je ne peux pas croire qu’il a fait ça. Ça ne faisait pas en sorte que je ne répondais pas à ses questions, je lui enseignais comme avant, sauf que je ne pouvais pas m’enlever ça de la tête. »

Généralement, ils sont deux professeurs pour un groupe d’une douzaine d’élèves. Mais aujourd’hui, ce n’est pas jour de classe normale. Tout a été organisé pour l’entrevue dans la salle de classe pratiquement vide, qu’on ne peut pas prendre en photo pour des raisons de sécurité. On ne peut identifier les détenus, non plus, autrement que par leur prénom. Dans certains cas, nous explique-t-on au Service correctionnel du Canada, ce sont les détenus eux-mêmes qui ne veulent pas être identifiés. Mais souvent, c’est pour ne pas nuire aux victimes, qui ne sont pas toujours prêtes à voir le visage de leur agresseur dans le journal.

Avancer malgré tout

Dans la classe, la responsable des services éducatifs de l’établissement Archambault, Pascale L’Hébreux, offre des biscuits et des petits jus en boîte aux détenus triés sur le volet qui acceptent de raconter leur expérience d’école en prison. Une petite récompense que les gars apprécient.

Maxime, 27 ans, écoute Philippe d’une oreille distraite, tourmenté par ses propres démons. « Je suis TDAH [trouble de déficit d’attention avec ou sans hyperactivité]. Mais mon père ne croyait pas à ça. Il disait que si je ne réussissais pas à l’école, c’est parce que je ne voulais pas. Je n’ai jamais voulu lâcher l’école, mais j’avais beau travailler fort, j’avais toujours des échecs. J’ai fini par me révolter, pis l’école a pris le bord. »

Une ombre passe sur son visage quand on lui demande ce qui l’a amené en prison. Il semble avoir honte. Ou mal. Le silence s’installe pendant de longues secondes. Il ne veut pas en parler. On revient sur le sujet dont il a accepté de parler : son cheminement comme étudiant en prison.

« Après mon crime, ça m’a pris un certain temps à réaliser ce que je faisais ici, confie-t-il. Mais j’ai fini par prendre conscience de mes actes et j’ai essayé de tourner la situation en positif, de me reprendre en main. L’école et le programme [correctionnel], c’est tout ce qui compte pour moi à c’t’heure. C’est comme une façon aussi de me racheter pour ce que j’ai commis. »

Pendant quelques mois, il a été en désintoxication forcée. « Ça m’a pris ce temps-là pour revenir à moi-même. J’ai pleuré ce que j’ai fait, à l’intérieur de moi. Mais à un moment donné, je me suis dit : est-ce que je vais passer le restant de ma vie à m’apitoyer sur mon sort ou je vais me servir de ça pour avancer ? »

« On ne se le cachera pas, tu passes beaucoup de temps dans ta cellule, ça fait que tu te poses beaucoup de questions sur ton mode de vie. J’ai commencé à réviser mes priorités, à me demander ce dont j’avais besoin, moi. C’est comme ça que j’ai décidé de retourner à l’école. Parce que l’école, ça peut t’aider, surtout pour te trouver une job. »

Aller à l’école de façon volontaire, ce n’est pas très bien vu dans la hiérarchie des criminels

 

L’Everest

Quand il a lâché l’école, Maxime n’avait pas terminé sa sixième année. Après un an et demi sur les bancs d’école du « pen », il s’apprête à terminer sa 1re secondaire. Il trouve ça très difficile. Trop difficile pour être capable d’avancer par lui-même dans sa cellule. Mais il s’applique et réussit bien. « De façon spectaculaire », renchérit avec fierté Pascale L’Hébreux, provoquant un sourire timide sur le visage du jeune homme.

Il lui reste cinq ans et demi à faire « en dedans », soit bien assez de temps, selon les standards courants, pour terminer sa 5e secondaire. Mais juste le fait de lui poser la question semble l’angoisser profondément. « J’y vais un jour à la fois », répond-il, gêné.

Pascale L’Hébreux approuve : « La 5e secondaire, pour mes gars, c’est l’équivalent du mont Everest. C’est plus facile de les garder accrochés en visant, disons, le mont Blanc. »

Les gars regagnent leur cellule, escortés par le gardien de sécurité. L’équipe de direction, qui accompagne Le Devoir, quitte la classe peu de temps après. Bruit de clés. Quelques pas. Une grille métallique s’ouvre et se referme lentement sur le petit cortège qui se dirige vers l’aile de sécurité moyenne.

On passe de nombreux postes de sécurité, le local de distribution de médicaments, le gymnase, la « cantine chez Bob », la bibliothèque, le local d’entraide autochtone, les shops, où les détenus travaillent.

L’école de rang

Pascale L’Hébreux se promène dans les corridors tentaculaires, son immense trousseau de clés à la main. Encore des grilles, qui s’ouvrent et se referment lentement, dans un lourd bruit de métal. Une nouvelle aile. De nouvelles classes. Pas de fenêtres sur l’extérieur cette fois-ci, uniquement sur les corridors. Et des murs défraîchis.

Des détenus travaillent en silence, la tête penchée dans leurs cahiers. On entend le bruit des bulles de l’aquarium dans le corridor. « Ça a l’air de rien, mais les gars adorent ça, s’occuper des petits poissons », explique Pascale L’Hébreux, tout en saluant quelques détenus.

« J’ai l’impression d’être la directrice dans une petite école de rang, je les connais tous par leur nom », affirme-t-elle, tout à fait sérieusement.

« Je suis là le matin pour les accueillir. Mais les détenus — surtout la clientèle qu’on accueille ici — répondent à une hiérarchie. Certains étaient dans les gangs ou dans le crime organisé. Pour eux, c’est important de savoir c’est qui le boss. Ils ont besoin de cette hiérarchie — une hiérarchie bienveillante — et c’est ça qu’on crée. Parce qu’il faut les raccrocher à l’école. Et il faut que la direction, avec laquelle ils ont eu tant de problèmes quand ils étaient jeunes, soit accessible. »

Cégep

On entre dans une salle d’examens, où la direction a rassemblé trois autres étudiants. Stéphane prend les devants. À 48 ans, il a passé la plus grande partie de sa vie en prison et y restera au minimum jusqu’en 2028. Il est sorti à quelques reprises, mais le crime l’a, lui aussi, toujours ramené « en dedans ».

Il a commencé sa 1re secondaire en 1994, dans un autre pénitencier. Et il vient de terminer sa 5e secondaire.

Stéphane fait aujourd’hui un DEP en comptabilité. « Après, je vais faire des cours d’économie, je vais finir mes maths 536 et je vise d’aller au cégep en prison », affirme le grand gaillard plein de tatouages. Il attend son transfert dans un autre établissement, car les cours postsecondaires sont offerts uniquement dans quelques pénitenciers, aux frais du détenu.

Stéphane passe ses soirées à la bibliothèque du « pen ». Il lit, étudie, pratique son « Tap’ Touche » — il tape 40 mots la minute — et explore différents logiciels sur les ordinateurs qui datent d’une autre époque.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Plusieurs détenus, tels que Stéphane et Frank, aimeraient avoir accès à de meilleurs outils technologiques — notamment à Internet — pour mieux préparer leur sortie.

« Quand je me suis fait arrêter, je savais que j’allais en dedans pour un bon bout de temps, ça fait que je me suis dit : je vais m’arranger pour mettre le plus de chances possible de mon bord. Je ne dis pas que je vais devenir comptable quand je vais sortir, je vais peut-être travailler dans une cuisine. Mais je veux m’ouvrir le plus de portes possible, parce qu’il faut être conscient qu’on se bat avec un dossier fédéral quand on sort d’ici. »

Fenêtre sur l’extérieur

Stéphane fait tout ça pour lui. Il assure que ce n’est pas dans l’espoir de sortir plus vite. Car il faut savoir que, pour ceux qui n’ont pas une 5e secondaire, le fait d’aller à l’école pendant leur sentence est l’un des critères analysés par la Commission des libérations conditionnelles. « Moi, je l’ai vu comme ça, l’interrompt Moïse, qui purge une peine pour homicide involontaire. Ça fait partie de mon plan correctionnel. Si je le suis jusqu’au bout, je me dis : c’est une chose de moins qu’ils auront contre moi quand je vais passer aux libérations. »

Il prend tout de même ça au sérieux et raconte qu’il se promène avec des problèmes de mathématiques inscrits sur des bouts de papier au fond de sa poche quand il retourne dans sa cellule.

« Selon moi, la possibilité d’aller à l’école pendant qu’on est ici, c’est la chose la plus importante, parce que ça peut te servir dehors. »

Pour Frank, c’est aussi une façon de rester sain d’esprit et d’éviter les ennuis. « C’est bien beau, faire des push-ups pis des sit-ups, mais il faut que tu travailles ton mental aussi, sinon t’as l’impression que tu perds ton temps et ta vie, confie l’ex-vendeur de drogues et d’armes à feu de 27 ans. En prison, si tu ne fais pas attention, tu peux te retrouver dans toutes sortes de situations. »

Pour plusieurs détenus, c’est aussi une façon de s’évader… En pensée à tout le moins. « C’est l’endroit, entre les murs, qui ressemble le plus à ce qui se passe dehors. C’est une fenêtre sur l’extérieur », illustre Alain, un conseiller en formation qui accompagne les détenus dans leur cheminement scolaire une fois sortis de prison.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le rôle d’Alain Bourget est d’accompagner les détenus dans leur transition vers un établissement d’enseignement à l’extérieur.

Frank aborde lui aussi cette impression d’ouverture sur le monde : « La directrice, les professeurs, je les vois plus comme des citoyens, pas comme des gardiens de prison. Il y a des dialogues qu’on a avec eux qu’on ne peut pas avoir avec un gardien normal. Ça fait toute une différence. »

Valorisation

Aller à l’école, en prison, c’est aussi — et surtout — une façon de se valoriser. « Tu te sens un peu moins raté », affirme Frank.

Visiblement, les gars sont fiers d’eux et du travail qu’ils accomplissent pendant cet arrêt forcé. Une fierté fortement encouragée par les professeurs, qui travaillent fort pour les amener à reprendre confiance en eux. Car cette fierté est fragile. Friable. Plusieurs abandonnent à la veille d’un gros examen, terrorisés à l’idée d’échouer. C’est un combat de tous les jours pour les garder en classe, constate Marie-France, qui enseigne le français de la 3e à la 5e secondaire.

Si les gars se valorisent pour ce qu’ils accomplissent au quotidien, ils doivent tout de même faire fi des préjugés des autres, constate Philippe.

« Aller à l’école de façon volontaire, ce n’est pas très bien vu dans la hiérarchie des criminels. Il y a les gangs, ceux qui vendent de la drogue, ceux qui en consomment… C’est plein de sous-groupes. Le gars qui va à l’école par lui-même, il est vu comme un téteux, un licheux de cul. On va lui dire : ils t’ont eu. Ils ont gagné. »

Est-ce qu’ils t’ont eu, Philippe ? Le grand gaillard hésite quelques secondes, tergiverse. « Non. Ben. Oui, mais non. » Il s’arrête à nouveau. « En tout cas, s’ils m’ont eu, je suis heureux qu’ils l’aient fait… »

Des programmes d’enseignement obligatoires en prison

Les établissements correctionnels fédéraux sont obligés d’offrir des programmes d’éducation de niveaux primaire et secondaire aux détenus qui n’ont pas atteint l’équivalent d’une 5e secondaire. Et ce, afin de « faciliter la réinsertion sociale des détenus en accroissant leur niveau d’instruction ».

Au Québec, les frais de ces programmes sont partagés entre le Service correctionnel du Canada et le ministère de l’Éducation.

À l’arrivée des détenus au centre régional de réception, on évalue notamment leurs besoins en matière d’éducation et on fait venir leurs derniers bulletins pour déterminer leur niveau de scolarité.

« La majorité a décroché en 6e année ou en 1re année du secondaire », constate Pascale L’Hébreux, directrice adjointe et responsable des services éducatifs de l’établissement Archambault, à Sainte-Anne-des-Plaines.

Lorsqu’ils n’ont pas terminé leur 5e secondaire, c’est inscrit dans leur plan correctionnel comme une priorité. « Cependant, comme pour tous les programmes correctionnels, la participation du délinquant demeure volontaire, mais son refus de participer à son plan correctionnel pourra entraîner la perte de certains privilèges », précise la responsable des communications du Service correctionnel du Canada, Line Dumais.

« Dans la majorité des établissements, l’école est utilisée à son plein rendement », ajoute-t-elle.

Mais cela ne veut pas dire que tous les détenus qui ont besoin de services éducatifs vont s’en prévaloir. « Le projet d’école ne rassemble pas tout le monde », déplore Pascale L’Hébreux. Pour tenter de les raccrocher, on les dirige souvent vers la formation professionnelle. Ils sortent alors avec leurs préalables et l’ambition de se trouver un travail rapidement.

Un programme d’accompagnement scolaire est offert dans quelques pénitenciers, pour aider les détenus à faire la transition vers les établissements d’enseignement à l’extérieur.

Certains pénitenciers offrent également des programmes d’études postsecondaires, mais les détenus doivent alors en assumer les frais.

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