Enfermé avec son trouble

Trois détenus sur quatre n’ont pas de diplôme secondaire lorsqu’ils arrivent en prison. D’où l’importance d’améliorer les services éducatifs dans les pénitenciers, en particulier pour les nombreux élèves souffrant d’un trouble d’apprentissage, conclut un rapport d’évaluation mené par le Service correctionnel du Canada.

Un constat que partage Pascale L’Hébreux, directrice adjointe et responsable des services pédagogiques à l’établissement Archambault, à Sainte-Anne-des-Plaines.

« Quand j’ai lu le rapport de Mark Nafekh [du Service correctionnel du Canada], ça a été très libérateur pour moi : enfin, quelqu’un mettait des mots sur les besoins et sur ce que je sentais depuis des années », confie-t-elle avant de quitter l’aile administrative pour aller à la rencontre de ses étudiants.

Le rapport, daté de 2015, démontre dans un premier temps que les programmes éducatifs donnent de bons résultats. Non seulement ça a « une incidence positive » sur les détenus, mais en plus, les taux d’échec de la mise en liberté sous condition sont d’environ 70 % moins élevés chez les participants que chez les non-participants.

Plus les détenus sont à risque, plus ils accomplissent de niveaux académiques, et plus les résultats sont bons.

Mais tout n’est pas parfait. Et les programmes d’éducation ont besoin d’être « optimisés », note l’enquêteur correctionnel.

Troubles d’apprentissage

L’un des principaux problèmes, c’est le manque de ressources pour les étudiants qui souffrent d’un trouble d’apprentissage, révèle Mark Nafekh.

« On ne sait même pas combien ils sont à présenter des troubles d’apprentissage. Il faut être capable de les identifier et de leur offrir des services appropriés », résume Pascale L’Hébreux, de l’établissement Archambault.

Cette dernière estime qu’une « proportion importante » de ses élèves souffre d’un TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité), de dyslexie ou de troubles causés par l’alcoolisation foetale. Elle avance le chiffre de trois étudiants sur cinq.

Ils n’ont pas tous des diagnostics — les plus vieux n’en ont jamais eu —, mais certains indices lui permettent de les identifier pour essayer de mieux les aider.

Mais là encore, on s’appuie sur la bonne volonté des enseignants, constate Mark Nafekh.

En effet, si plusieurs professeurs disent adapter leur enseignement pour répondre aux besoins spécifiques des élèves, à peine 20 % d’entre eux disent pouvoir compter sur du personnel formé pour les aider. Et près de la moitié du personnel a déclaré à l’évaluateur « qu’aucune stratégie n’était possible en raison de l’absence de tests ou d’outils de diagnostic appropriés, d’une absence de formation ou d’un manque de fonds ».

Avec ce rapport en mains, Pascale L’Hébreux est allée cogner à la porte du ministère de l’Éducation à Québec (qui partage les coûts des services éducatifs avec le Service correctionnel du Canada) pour réclamer de l’aide. Son pèlerinage a porté ses fruits : le ministère vient de débloquer un peu plus de 220 000 $ pour offrir des « services complémentaires » dans l’ensemble des pénitenciers québécois.

Disquettes d’ordinateur

L’enquêteur constate également que « les applications et les fonctions logicielles mises à la disposition des délinquants [sont] peu nombreuses, désuètes et non conformes aux normes du marché ».

À titre d’exemple, il souligne que, dans la plupart des pénitenciers, les détenus utilisent encore des disquettes pour sauvegarder des documents.

Pascale L’Hébreux réprime un sourire lorsqu’on lui pose la question : « Oui, il y a encore des disquettes à la bibliothèque, avoue-t-elle. On ne les utilise plus dans l’école… Mais seulement depuis trois ans. » La raison de cet archaïsme est toute simple : les ordinateurs proviennent d’un programme de recyclage des fonctionnaires.

Internet

Lors de son passage à l’école de l’établissement Archambault, Le Devoir a questionné plusieurs détenus sur ce qui pourrait être fait pour les aider davantage. L’accès à la technologie — et de façon plus précise à Internet — a été évoqué à quelques reprises. Car entre les murs, il n’y a aucun accès à Internet.

« On pourrait avoir un Internet contrôlé, sous supervision », plaide Moïse.

« Ça pourrait aller au mérite », renchérit Frank.

« Internet et la technologie, c’est important pour ceux qui s’apprêtent à sortir. Moi, quand je suis sorti, la dernière fois, je ne savais même pas me servir d’une carte de guichet », illustre Stéphane.

Sur cet aspect, les détenus devront prendre leur mal en patience, car il s’agit d’un enjeu de sécurité. « Ce serait considéré comme un bris de sécurité pour l’établissement », précise Pascale L’Hébreux.

Mais même pour elle, gérer une école sans Internet s’avère un véritable casse-tête. « Tout est sur le Web maintenant. Sans Internet, on est en marge complètement, c’est une fermeture sur le monde. »

Les cours à distance, offerts par les universités, se donnent généralement en ligne. Les encyclopédies sur cédérom ont disparu au profit du Web. Même les manuels scolaires dirigent les étudiants vers des liens externes. « C’est un gros, gros défi », soupire Mme L’Hébreux.

C’est d’autant plus compliqué que le renouveau pédagogique, qui est désormais enseigné aux adultes, mise sur le développement des idées critiques liées à des situations de la vie courante. « Mais comment les détenus peuvent-ils parler de l’hypersexualisation des jeunes et donner des opinions s’ils n’ont accès à aucune information sur ce sujet ? »

Respect

Mais malgré toutes les embûches et toutes les améliorations qui seraient souhaitables, Mme L’Heureux reste positive. Elle regarde avec fierté son mur des diplômés, auquel s’ajoute une dizaine de photos chaque année. Tous ces hommes, qui ont trimé dur sur les bancs de son école, lui inspirent visiblement du respect.

« Il y a beaucoup de sucre qui se casse sur le dos des détenus. Quand on demande des ressources pour les aider, ce n’est jamais une priorité. Et pourtant, ce n’est pas toujours de leur faute. Je n’excuse pas les crimes qu’ils ont commis, mais il faut se rappeler que, la grande majorité du temps, ce ne sont que des gars qui sont mal partis dans la vie. »

En 2014-2015, 1208 délinquants ont été admis dans un établissement fédéral au Québec.

774 (64 %) n’avaient pas de diplôme d’études secondaires.

572 (74 %) ont participé à un programme d’éducation.

141 (25 %) ont terminé le programme avec succès.

Source : Service correctionnel Canada, 2017-2018

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