Les limites de «l’intégration» en classe ordinaire

Le modèle inclusif donne de bons résultats en Ontario, au Nouveau-Brunswick, en Italie et en Nouvelle-Zélande. 
Photo: Christin Gasner Getty Images iStock Le modèle inclusif donne de bons résultats en Ontario, au Nouveau-Brunswick, en Italie et en Nouvelle-Zélande. 

C’est une question qui soulève les passions : comment scolariser des enfants qui frappent les autres, hurlent en classe, lancent des objets, renversent des pupitres, n’écoutent jamais les consignes ?

La réponse officielle du système d’éducation québécois est simple : on les assoit sur un banc d’école. Comme tout autre enfant. L’éducation est obligatoire jusqu’à 16 ans. Et on croise les doigts pour que ça se passe bien.

C’est comme ça dans les écoles du Québec. Pour le meilleur et pour le pire. Le Devoir a montré cette semaine les défis du modèle « d’intégration » en racontant une tranche de vie à l’école primaire des Cinq-Continents, dans l’arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce.

C’est une bonne petite école de 615 élèves, du préscolaire à la sixième année, répartis dans deux pavillons. Les élèves proviennent de 55 pays et parlent 33 langues. D’habitude, ça va bien à l’École des Cinq-Continents. Mais pas cette année. Une dizaine d’élèves extrêmement difficiles, turbulents, créent des tensions dans l’école.

Professeurs et élèves sont nerveux. Ils craignent de se faire frapper, insulter. Parfois, ça arrive : une psychoéducatrice s’est retrouvée à l’hôpital avec une commotion cérébrale, il y a trois semaines. Elle a reçu un coup de tête d’un enfant de maternelle.

Le syndicat des enseignants a sonné l’alarme : le climat est tendu à l’École des Cinq-Continents. Les élèves les plus poqués nuisent à tout le monde. Il faut les placer en classe spécialisée, où ils seraient mieux encadrés, selon eux.

Les enfants d’abord

Classe spécialisée, vraiment ? Julia Druliolles, commissaire à la Commission scolaire de Montréal (CSDM), s’indigne. « J’ai l’impression que l’équipe-école n’en veut plus de ces enfants. Ils disent que c’est trop difficile, qu’ils dérangent les autres, qu’il faut les placer ailleurs. Mais la place d’un enfant de cinq ans, c’est dans une classe, à l’école. Si une école n’est pas capable de dealer avec un élève turbulent, on a un problème. »

Julia Druliolles représente le comité de parents d’élèves « handicapés ou ayant des difficultés d’apprentissage ou d’adaptation » — les HDAA. Elle a lancé un cri du coeur au Devoir après avoir lu le reportage sur le climat tendu à l’École des Cinq-Continents.

Elle trouve que le système manque d’empathie pour les enfants. Pour elle, c’est à l’école de s’adapter aux enfants, à tous les enfants, et non l’inverse. « Rejeter un enfant qu’on considère comme différent, c’est comme si un médecin disait : je vais choisir mes patients pour ne pas prendre ceux qui sont malades. On n’a pas le droit de faire ça. »

Julia Druliolles a raison, l’inclusion est une valeur fondamentale du système. Extrait du plan stratégique 2017-2022 du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, rendu public cette semaine : « Les milieux de l’éducation, de l’enseignement supérieur, du loisir et du sport prônent l’inclusion de toutes les personnes, quels que soient leurs capacités, leurs talents ou leurs limites, leurs conditions socio-économiques, leurs caractéristiques linguistiques, ethnoculturelles ou religieuses ou encore leurs caractéristiques personnelles ou identitaires telles que le sexe, le genre et l’orientation sexuelle. »

Un modèle à réinventer

Céline Chatenoud, professeure au Département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM, apporte une nuance. « La politique du ministère s’inspire du principe d’école inclusive, mais on n’en est pas là dans l’organisation scolaire », dit-elle.

Le modèle de l’école québécoise reste depuis trois décennies celui de « l’intégration » : on place les enfants « différents » dans une classe ordinaire. S’ils s’adaptent, tant mieux. Mais s’ils sont incapables de « s’intégrer », on considère que c’est une contrainte excessive pour l’enseignant et on les transfère dans une classe spécialisée. L’élève doit aussi avoir un retard d’au moins deux ans sur le programme.

« Nous sommes arrivés au bout de ce modèle, qui démontre ses limites dans notre société de plus en plus diversifiée. Nos écoles doivent se réinventer », dit Céline Chatenoud.

Elle estime que l’école doit devenir véritablement « inclusive » pour réussir. Le modèle inclusif donne de bons résultats en Ontario, au Nouveau-Brunswick, en Italie et en Nouvelle-Zélande. Là-bas, il n’y a que des classes ordinaires. L’État investit massivement pour donner du soutien aux enseignants — orthopédagogues, psychoéducateurs, éducateurs spécialisés, etc.

Les écoles s’organisent différemment. Il y a du co-enseignement (deux professeurs partagent une même classe). Il existe des miniclasses « spécialisées » dans chaque école : un local tranquille pouvant accueillir de petits groupes d’élèves « différents » à tour de rôle, selon les besoins.

« L’important, c’est qu’il y ait des ressources, dit Céline Chatenoud. Les enseignants ont besoin de soutien. On n’y arrive pas avec les ressources actuelles. »

4 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 24 mars 2018 08 h 43

    L'aide à l'étudiant

    Extrait:

    "Ontario, Nouveau-Brunswick, Italie et Nouvelle-Zélande [...] il existe des miniclasses « spécialisées » dans chaque école : un local tranquille pouvant accueillir de petits groupes d’élèves « différents » à tour de rôle, selon les besoins."

    Ça me rappelle ce qui existait dans les années 1970-1980 à ma polyvalente. Ça s'appelait "l'aide à l'étudiant". Les élèves momentanément trop turbulents se voyaient "menacés" d'aller à l'aide à l'étudiant, un local où un enseignant, jamais le même (les profs s'y relayaient), les attendait pour les aider à travailler ou pour les laisser s'emmerder royalement. En général, l'étudiant n'appréciait pas trop et préférait rester avec sa gang "normale".

  • Flavien Saula - Inscrit 24 mars 2018 10 h 04

    Droit à l'information vraie

    Je vous remercie pour le souci d'informer qui vous anime et vous encourage à davantage y perceverer. Je vous écris étant parent des 4 filles qui étudient à l'école des cinq continents réparties dans les 2 pavillons depuis 2 années scolaires. Et à ce jour je n'ai reçu aucune reclamation de ce genre et vous avoue que j'ai du mal à comprendre comment des professionnels que vous êtes et capable d'autant de demi vérités qui s'approchent à de l'acharnement contre une école qui s'efforce de donner la meilleure éducation possible. Je vous prie de nous épargner des chiffons; DONNEZ-NOUS LA VERITE et prenez le soin de critiquer vos écrits avant de les publier car cette attidude ne fait que salir votre image. Je vous invite en tant que professionnel de contribuer à un environnement sain qui caractérise ce pays que j'ai choisi comme seconde patrie.

  • Josée Duplessis - Abonnée 24 mars 2018 10 h 24

    ''Si une école n’est pas capable de dealer avec un élève turbulent, on a un problème. »''
    Turbulent? Je n'appelle plus cela turbulent...
    Que ceux qui nous répondent ces ânneries passent une journée dans une classe et on verra ce qu'ils en diront.
    '' Elle trouve que le système manque d’empathie pour les enfants''
    Quoi??? ëtre enseignant c'est de l'emphthie à tous les jours et ce envers tous les enfants. Mais nous, les enseignants devont aussi veiller à la sécurité des autres enfants.
    Je ne sais pas pour vous mais pour moi le mot : inclusif, je ne suis plus capable de l'entendre à toutes les sauces.
    Vous parlez de médecin qui soigne tous les patients mais pas tous au même endroit et de la même façon.

  • Sylvie Demers - Abonnée 24 mars 2018 14 h 30

    Comparer la médecine à l’éducation...


    L’école est un lieu d’apprentissage qui répond aux besoins et attentes des enfants qui peuvent en bénéficier normalement selon les critères d’une société donnée.Les enfants « souffrant »d’une difficulté plus ou moins grande à s’y adapter doivent recevoir des « soins » requis par leur état (plus ou moins intense)afin de pouvoir s’y ré-intégrer.
    Le personnel spécialisé doit se pencher (en équipe) pour apporter ,à chaque cas particulier,un « remède »propre à sa situation personnelle.
    En dehors de cette attention personnalisée,les difficultés vont perdurer et le premier à en souffrir sera,maheureusement,l’enfant.

    S,Demers orthopédagogue retraitée