Turbulences «extrêmes» dans une école primaire

L’École des Cinq-Continents
Photo: Catherine Legault Le Devoir L’École des Cinq-Continents

Une psychoéducatrice hospitalisée après avoir été frappée par un élève de maternelle. Des enfants qui lancent des chaises, qui renversent des pupitres ou qui insultent des enseignants. La quiétude de l’École des Cinq-Continents, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, est ébranlée par la présence d’un nombre anormalement élevé d’élèves ayant de graves troubles du comportement.

Selon ce que Le Devoir a appris de plusieurs sources, les classes ordinaires de maternelle et de deuxième année de cette école primaire comportent une dizaine d’élèves extrêmement turbulents, qui provoquent de la tension dans tout l’établissement.

Une psychoéducatrice a subi une commotion cérébrale et a été hospitalisée après avoir reçu un coup de tête d’un enfant de maternelle qu’elle tentait de maîtriser, il y a trois semaines. La titulaire de la classe a aussi été bousculée. Elles ont dû s’absenter du travail durant deux semaines pour cause de maladie.

Coups de pied ou de poing, morsures, hurlements et objets lancés font partie du quotidien dans cette école qui était jusque-là tranquille, considérée comme un modèle d’intégration pour des enfants issus des cinq continents — comme son nom l’indique.

Les 615 élèves de cette école primaire parlent 33 langues et proviennent de 55 pays, dont certains en guerre. Des enfants arrivent avec de profonds traumatismes souvent niés par les parents, ce qui aggrave le problème, indiquent nos sources. L’école et la commission scolaire doivent jouer un rôle de service social qui dépasse l’enseignement.

L’école a fait des signalements à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Des parents eux-mêmes vivent de la détresse et sont réticents à recevoir des services du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Climat tendu

Deux élèves ayant des troubles graves du comportement ont quitté l’école au cours des derniers jours, confirme la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Des parents ont transféré leur enfant (décrit comme « très difficile ») dans une autre commission scolaire. Un autre élève est suspendu temporairement pour évaluer la meilleure façon de le scolariser.

« Depuis le début de l’année scolaire, on ne reconnaît plus notre petite école tranquille, dit un membre du personnel. Une infime minorité d’élèves a des problèmes de comportement, mais ces enfants dérangent tout le monde dans l’école. C’est du jamais vu. »

Des enfants hyperactifs lancent des objets, poussent, crient. Dans les classes, ils rampent par terre, désobéissent aux consignes, se lèvent à tout moment, ne suivent aucunement l’enseignement donné par le professeur. Le climat s’est envenimé non seulement dans les salles de classe, mais aussi dans les couloirs et dans la cour de récréation.

« Au lieu d’enseigner, on passe notre temps à régler des chicanes », dit un autre membre du personnel.

« On a pas mal tous reçu des coups au visage. Je me suis fait tirer les cheveux. Tous les enfants ont le droit d’être inclus en classe ordinaire, mais ça crée des effets secondaires. Les élèves reçoivent des chaises, reçoivent souvent des coups. Ils ont peur. Si j’avais un enfant à cette école, c’est sûr que je serais à l’école et que j’essaierais d’avoir des explications », dit une autre source.

Du renfort

La CSDM a envoyé du renfort à l’École des Cinq-Continents, affirme Catherine Harel Bourdon, présidente de la commission scolaire. L’arrivée au primaire d’élèves en difficulté représente un défi, explique-t-elle. Des enfants ayant de grands besoins se sont présentés à la rentrée scolaire sans diagnostic (et sans diagnostic, il n’y a pas de service spécialisé).

L’École des Cinq-Continents a constaté au cours de l’automne que des élèves nécessitent un encadrement plus serré. L’établissement compte désormais sur quatre techniciens en éducation spécialisée (TES), dont deux s’occupent d’un seul enfant chacun. Ces techniciens ont pour rôle d’aider l’enseignant à gérer la classe. À encadrer les élèves difficiles. Ce ne sont pas des professeurs.

L’équipe de « répit-conseil » de la CSDM a aussi envoyé d’autres professionnels en classe pour soutenir les enseignants, souligne Mme Harel Bourdon.

Elle estime que l’École des Cinq-Continents a affaire à « des cas extrêmes qui peuvent arriver dans n’importe quelle classe, dans toutes sortes de milieux. Toutes les mesures sont mises en place par la direction de l’école et par la direction des services éducatifs de la commission scolaire. Il y a des ressources. Les services suivent les enfants ».

Les limites de l’inclusion

Catherine Renaud, présidente du syndicat qui représente les enseignants de la CSDM, estime que les ressources sont insuffisantes : « Mme Harel Bourdon dit que ça peut arriver ailleurs aussi. Justement, ça arrive ailleurs. Mais ce n’est pas une raison pour tolérer ça ! »

« Le niveau d’anxiété des professeurs et des élèves est très élevé à l’École des Cinq-Continents. Il y a des élèves qui s’isolent. Ils ont peur d’aller aux toilettes ou dans la cour de récréation », ajoute la présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal.

Catherine Renaud a rencontré le personnel de l’école en fin de journée lundi. Elle dit avoir constaté un climat d’insécurité dans l’établissement. Cette « crise » illustre les limites de l’inclusion d’élèves handicapés ou ayant des difficultés d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA) dans les classes ordinaires, selon elle.

« Le ministre Sébastien Proulx se vante d’ajouter des services pour l’intervention précoce, mais les services ne sont pas là. Il y a des élèves qui ne peuvent pas être inclus dans des classes ordinaires », dit la présidente du syndicat.

Manque de ressources

Photo: Catherine Legault Le Devoir Le réseau public manque de ressources, estime Valéria Bedout, présidente du conseil d’établissement de l’école des Cinq-Continents, à Montréal (accompagnée de sa fille Jillian, élève de première année).

La direction de l’école « fait des pieds et des mains » pour obtenir davantage de personnel pour encadrer les élèves, dit Valéria Bedout, présidente du conseil d’établissement de l’école. « Le service rendu aux enfants est quand même bon, mais jusqu’à quand ? Les enseignants sont épuisés. Je sens du découragement. Ce n’est pas un mouvement de rébellion, c’est un ras-le-bol », dit cette mère de deux élèves.

L’enseignant de la classe de maternelle de sa fille est en congé de maladie depuis le mois de décembre. Depuis, au moins trois suppléants se sont succédé, selon elle. Sa fille est troublée. Elle ne comprend pas ce changement d’enseignant à répétition.

Valéria Bedout est indignée par le manque de ressources des écoles publiques — qui accueillent les élèves les plus poqués du Québec. « Les enfants de mes amis vont tous au privé. Je suis moi-même allée au privé toute ma vie, mais j’avais l’impression d’être dans une bulle hors de la réalité. Je crois à l’école publique, je veux que mes enfants fréquentent l’école publique pour être dans la vraie vie, mais j’ai peur. Seront-ils accompagnés comme il se doit ? »

Élèves en difficulté

On les appelle les « élèves handicapés ou ayant des difficultés d’apprentissage ou d’adaptation » (EHDAA). Voici quelques chiffres sur la situation à la CSDM en 2017-2018.

13 179 élèves au préscolaire, primaire et secondaire

51 % sont en classe ordinaire

37 % dans 294 classes spécialisées dans des écoles ordinaires

12 % dans 16 écoles spécialisées

Aussi, neuf classes pour élèves ayant des difficultés graves de comportement
Source : CSDM
14 commentaires
  • Patrick Muli - Inscrit 22 mars 2018 06 h 54

    les innocents

    cela devait jamais être dans une école primaire ou des innocents jouent et apprennent.

  • Patrick Daganaud - Abonné 22 mars 2018 07 h 12

    INTERVENTION PRÉCOCE PRÉVENTIVE

    Consultant en systémique de l'adaptation scolaire et sociale, suis dans le réseau scolaire depuis 47 ans, y ai réalisé environ 3000 PI plans d'intervention et plans de services en carrière.
    Voici mes hypothèses.
    Un problème de cette nature et de cette amplitude ne sort pas des nues.
    Il est toujours accompagner de signes avant-coureurs que les intervenant-e-s scolaires du terrain perçoivent et signalent.
    La réaction des gestionnaires est le plus souvent curative : elle attend l'apogée des états de crise.
    Les solutions sont alors complexifiées à outrance et il se fait énormément de rapiéçage.

    Dès lors que les premiers indices sont présents, il devrait y avoir un branle-bas de combat pour pallier et contrer tous les risques envisageables.
    Ce branle-bas commence par la tenue précoce préventive de plans de services individualisés et intersectoriels (PSII) pour, en premier lieu, cerner systématiquement par des évaluations expertes non différées, les causes des comportements déviants, lesquels témoignent toujours de souffrances et de pathologies. Dans un PSII, les interventions sont planifiées pour co-impliquer le milieu scolaire, le milieu familial et celui des services de santé et des services sociaux.

    Ensuite, les causes étant cernées, il faut, de façon prédictive, dresser l'inventaire des états potentiels de crise et prévoir, AVANT qu'ils ne se produisent, tout l'arsenal des interventions complémentaires, leurs effets désirés et indésirables (plus la façon d'y parer) ET... le mettre en place sans attendre.

    Alors les fourmis besogneuses ne courent pas dans tous les sens, parce que les remédiations écosystémiques sont conçues auprès de tous les individus, de tous les groupes (intervenants et «clients»), de toutes les familles, au sein de toutes les institutions partenaires.
    À l'origine des manquements : le modèle de l'Iowa, le RAI mensonger quant aux risques, à leur nombre et à leur amplitude. La pensée magique du tout faire sans ressources : le MÉESQ

  • Jean Lacoursière - Abonné 22 mars 2018 07 h 32

    Ahurissant reportage

    Quelles sont les causes d'une telle abdication de la part du monde adulte devant leurs responsabilités envers les enfants? Cet article est décourageant.

  • Sylvain Auclair - Abonné 22 mars 2018 07 h 58

    À la base, un problème...

    ... de ségrégation spatiale liée à l'argent...

  • Raynald Goudreau - Abonné 22 mars 2018 09 h 09

    Les permis que l'on donne aux amis.

    Un de ces nombreux gouvernements neo-liberal , comme il en existe bien d'autres , qui favorise la privatisation des spheres de la societe .

    • France Hudon - Abonnée 22 mars 2018 21 h 54

      C'est surtout l'intégration à n'importe quel prix et les parents craignant pour les enfants se tournent vers le privé!