Des terrains de jeu pensés pour briser le cercle de la surprotection

Un «adventure park» à New York, où les enfants peuvent s'éclater en toute liberté
Photo: Facebook play : ground Un «adventure park» à New York, où les enfants peuvent s'éclater en toute liberté

Inquiets de la sédentarité qui menace les enfants, plusieurs villes et écoles développent des terrains de jeu où la prise de risque et de saines éraflures font désormais partie de la vie des tout-petits. Un phénomène qui détonne, dans un monde devenu hyperprotecteur de ses marmots.

Il n’y a ni manèges ni de monstres géants à l’Adventure Playground de Calgary. L’été, ce nouveau terrain de jeu « mobile », qui se déplace de parc en parc, a plutôt des airs de cour à « scrap ». Des enfants y empilent de vieux pneus, d’autres gambadent autour de tuyaux de plastique géants ou d’une vieille baignoire, allument des feux ou s’emparent de clous et de planches pour s’inventer des forts imaginaires.

Les géniteurs sont tenus de rester calmement à distance pour regarder leurs petits s’éclater en toute liberté. Parents hélicoptères, s’abstenir !

Comme un nombre croissant de villes dans le monde, Calgary vient d’ouvrir la porte à un mouvement qui vise à revoir de but en blanc la façon d’intéresser au jeu et à l’activité physique des enfants couvés et surprotégés, désormais menacés par la sédentarité et l’obsession numérique.

Il y aurait 1000 de ces parcs nouveau genre en Europe et une poignée dans l’Ouest canadien et quelques villes américaines. Ces nouveaux lieux ludiques ont mis au rancart les structures de jeu pimpantes, comme des camions de pompiers, pour les remplacer par des étendues gazonnées, de sable, d’eau et de billots de bois épars. Elles recèlent aussi des éléments « libres » qui seraient honnis dans la plupart des écoles ou services de garde.

« Ces éléments libres, ce sont des bâtons, des roches, des palettes de bois, explique la Dre Mariana Brussoni, professeure associée au Département de pédiatrie de la Faculté de médecine et de l’École de santé publique de l’Université de Colombie-Britannique. Ou des outils avec lesquels les enfants créent leurs propres univers. »

Des outils ? « Oui, des scies ou des marteaux que les enfants utilisent sous l’oeil “d’assistants de jeux”. Ils peuvent aussi faire des barrages et des feux. C’est crucial pour stimuler la création et inculquer aux enfants la gestion du risque », explique cette chercheuse.

Handicap moderne

Cette nouvelle conception du jeu qui carbure à l’adrénaline vise à contrer l’impact de la lente disparition du « jeu libre » de la vie des enfants. Un déficit susceptible de nuire au développement d’habiletés physiques et sociales, notamment de l’autonomie, de l’estime de soi et de la capacité de dépassement, avance la Dre Brussoni.

Seulement le tiers des enfants jouent dehors chaque jour et 52 % des écoliers du primaire consacrent moins de trois heures… par semaine au « jeu actif » — non dirigé par un adulte —, révèle un triste coup de sonde mené en 2012 par l’organisme Jeunes en forme Canada. Seulement 7 % des mousses du même âge sont autorisés à sortir de la maison sans être accompagnés.

« Les gens affirment que le monde est plus dangereux qu’avant, alors que les statistiques démontrent le contraire. En pensant devenir de meilleurs parents, plusieurs deviennent hypervigilants. La peur est devenue contre-productive », estime la Dre Brussoni.

À preuve, les enfants sont huit fois plus à risque d’être tués lorsqu’ils sont à l’intérieur d’un véhicule, ajoute-t-elle, que d’être frappés lors d’un déplacement à vélo ou à pied qui encourage leur autonomie.

Jeux sur mesure

En cette ère allergique au risque et obnubilée par la crainte de recours légaux, carrousels, grandes balançoires, hautes glissades et bacs de sable (contaminés !) ont disparu de plusieurs terrains de jeu. Ils sont même proscrits dans plusieurs États américains depuis que quelques accidents mortels, dans les années 1970, ont mené à des poursuites spectaculaires. Les fabricants se sont empressés de resserrer les normes de sécurité des structures de jeu homologuées, devenues obligatoires dans la plupart des villes et des écoles.

« Plusieurs terrains de jeu sont devenus des univers « stériles » de caoutchouc, de plastique et d’acier si ennuyants qu’ils n’offrent aucun défi ou possibilité aux enfants de se surpasser », soutient Meghan Talarowski, directrice de StudioLudo, un organisme de recherche et de design américain qui fait la promotion du jeu chez l’enfant. L’architecte-paysagiste a comparé pendant six mois des parcs pour enfants américains et londoniens et constaté que les premiers étaient 55 % moins fréquentés que les seconds, où les enfants et adolescents étaient de 15 à 18 % plus actifs qu’en Amérique.

« À Londres, de hautes herbes, du sable, de l’eau, des arbres rendent ces endroits stimulants tant pour les enfants et les adolescents que pour les adultes », constate-t-elle.

Attention, chute de pommes

Le Québec, comme le reste de l’Amérique du Nord, n’échappe pas à la philosophie du risque zéro qui a lentement contaminé le monde de l’enfance et de l’éducation. Si Newton était né à notre époque, ce n’est pas dans une école de Montréal qu’aurait été découverte la loi de la gravitation universelle. Par souci de sécurité, la principale commission scolaire du Québec (CSDM, de Montréal) « exclut » en effet la plantation de tout arbre fruitier, à épines ou à fleurs des projets de verdissement des cours d’école. « Bien que magnifiques, certains arbres fruitiers peuvent attirer beaucoup d’insectes piqueurs », dixit un guide, produit pour les gestionnaires d’école. En plus des abeilles — un risque pour les enfants allergiques —, les fruits mûrs pourraient être croqués ou faire déraper les élèves !

« Dans plusieurs projets de verdissement, la première réaction est souvent l’appréhension du risque, même si cela varie beaucoup d’une direction d’école à l’autre. Mais je dois ramer très, très fort pour convaincre mes clients de planter des arbres à fleurs ou de remplacer l’asphalte par des roches naturelles », raconte Marc Fauteux, un architecte-paysagiste qui a réalisé une demi-douzaine de « cours d’école vertes » sur l’île de Montréal.

Tomber et apprendre

Ailleurs au Canada, 2,7 millions de dollars ont été investis par la Fondation Lawson dans 16 projets de parcs axés sur les défis du « jeu actif ». Mais ces parcs audacieux seront-ils carrément dangereux ? Des études démontrent qu’il n’y aurait pas plus d’accidents dans ces aires réinventées que dans les terrains de jeu classiques, selon la Dre Brussoni, car les enfants y sont plus prudents. « Les petits qui ne sont jamais exposés à des environnements ou situations dangereux, insiste-t-elle, deviennent moins résilients et plus vulnérables au stress. »

Pour promouvoir l’autonomie des petits, après les poulets en liberté, on parle désormais du rare phénomène des « free range children ». « Il faut laisser les enfants à eux-mêmes par moments, les laisser affronter seuls le monde extérieur, ajoute Meghan Talarowski. Il y a plus de risques à confiner les enfants à l’intérieur, car ils pourront développer plus tard des maladies liées à la sédentarité. Le principal obstacle, ce n’est pas le danger, c’est la perception du danger, qu’il faut changer. »

À voir en vidéo