Amazon s’insinue dans les bibliothèques de cégep

Le géant Amazon fournit gratuitement des milliers d’images de livres aux bibliothèques qui utilisent le logiciel Koha, à la condition que celles-ci redirigent automatiquement les lecteurs vers son site Web de vente de livres.
Photo: Getty Images Le géant Amazon fournit gratuitement des milliers d’images de livres aux bibliothèques qui utilisent le logiciel Koha, à la condition que celles-ci redirigent automatiquement les lecteurs vers son site Web de vente de livres.

Le géant américain Amazon s’est faufilé dans le moteur de recherche des bibliothèques de 29 cégeps, qui redirigent les lecteurs vers cette multinationale du commerce en ligne exempte de taxes et d’impôts au Canada.

Selon ce que Le Devoir a appris, 60 % des bibliothèques de cégep utilisent un logiciel de recherche qui dirige les lecteurs vers le site Amazon. Ce lien commercial entre des bibliothèques publiques et une entreprise multimilliardaire crée un malaise au sein des cégeps et dans l’industrie québécoise du livre, qui souffre de la concurrence du géant américain.

« Ce n’est pas le rôle des bibliothèques de cégep de diriger des clients vers Amazon », s’insurge Jean-Yves Laporte, professeur au Département de littérature et de français du cégep Édouard-Montpetit de Longueuil.

M. Laporte a constaté avec stupeur que le moteur de recherche de la bibliothèque de son cégep redirige les lecteurs vers le site Amazon.com. Le procédé est simple : en faisant une recherche pour trouver un titre, une icône représentant la page couverture du livre apparaît à l’écran. En cliquant sur l’image, on se retrouve automatiquement sur le site américain de vente en ligne Amazon.com (et non Amazon.ca, qui paye des taxes au Canada).

« Il n’entre pas dans la mission des bibliothèques de jouer les entremetteurs entre les usagers et les librairies. Si cette mission a changé et que la bibliothèque du cégep juge bon d’élargir son rôle, il serait préférable de rediriger les utilisateurs vers le regroupement des librairies indépendantes, qui tente tant bien que mal de concurrencer Amazon et qui paie des taxes », fait valoir Jean-Yves Laporte.

Selon les informations obtenues par Le Devoir, la présence d’Amazon dans le moteur de recherche de 29 des 48 cégeps s’explique de la façon suivante : ces bibliothèques ont acquis le logiciel libre Koha par l’entremise du service Collecto, un regroupement d’utilisateurs issus du milieu de l’éducation.

Le géant Amazon fournit gratuitement des milliers d’images de livres aux bibliothèques qui utilisent le logiciel Koha, à la condition que celles-ci redirigent automatiquement les lecteurs vers son site Web de vente de livres, explique Danielle Lavoie, porte-parole de Collecto.

Les bibliothèques de cégep peuvent recourir à deux autres fournisseurs offrant des icônes gratuites de livres — le géant Google ainsi que Open Library Covers —, mais la quasi-totalité des bibliothèques optent pour Amazon, qui est le choix par défaut du logiciel et qui offre beaucoup plus d’images que ses concurrents.

« Les bibliothèques Koha sont libres d’activer ou de désactiver la fonctionnalité d’affichage des imagettes », note Mme Lavoie. Collecto compte rappeler cette procédure aux 29 bibliothèques de cégep qui font appel à ses services. Elle souligne aussi qu’il est possible de rediriger les utilisateurs du logiciel vers le site Amazon.ca plutôt qu’Amazon.com — les taxes de vente fédérale et provinciale seraient ainsi prélevées sur chaque transaction.

Les librairies interpellées

La coopérative des Librairies indépendantes du Québec (LIQ) est au courant du lien entre les bibliothèques de cégep et le géant Amazon. Le regroupement de 100 librairies dit travailler avec les concepteurs du logiciel Koha pour trouver une façon de promouvoir les livres québécois.

« On a parlé aux concepteurs du logiciel pour trouver une solution. C’est un logiciel libre développé à l’échelle mondiale, mais les solutions viendront à l’échelle locale », dit Jean-Benoit Dumais, directeur général des Librairies indépendantes.

La firme montréalaise inLibro fait partie des 30 entreprises dans le monde qui développent le logiciel Koha. Éric Bégin, d’inLibro, confirme qu’il travaille sur une solution visant à faire davantage de place aux librairies québécoises.

« Moi aussi ça me tanne que le fait de cliquer sur une image redirige les utilisateurs d’une bibliothèque vers Amazon », dit-il.

« Le problème, c’est qu’il n’y a personne au Québec qui fournit gratuitement des images de livres en données ouvertes. On collabore avec les librairies indépendantes pour qu’elles nous fournissent des vignettes », ajoute-t-il.

La gratuité du logiciel — et de la banque d’images — fait partie des raisons qui ont motivé les cégeps à choisir le logiciel Koha, indiquent plusieurs sources. Fait à noter, ni la Fédération des cégeps ni le cégep Édouard-Montpetit n’ont voulu commenter les raisons derrière le choix de ce moteur de recherche. Le regroupement Collecto parle en leur nom, disent-ils.

Une solution québécoise offerte

Chose certaine, le logiciel Koha a bonne réputation. Il est utilisé dans plus de 15 000 bibliothèques dans le monde et est reconnu pour sa puissance et sa stabilité, selon Éric Bégin.

La plupart, sinon la totalité des collèges qui n’utilisent pas le logiciel Koha pour leur bibliothèque ont choisi une solution offerte par la Société de gestion de la Banque de titres de langue française (BTLF), un organisme québécois à but non lucratif.

Les clients doivent payer pour obtenir un accès à la base de données de la BTLF (appelée Memento), explique Clément Laberge, directeur par intérim de l’organisme. Pour un collège de 2000 étudiants, le coût du service est d’environ 650 $ par année, selon lui.

Dans le milieu culturel, on s’étonne que des cégeps aient des contraintes budgétaires telles qu’ils préfèrent recourir à un logiciel libre associé à Amazon plutôt que d’investir quelques centaines de dollars dans un système québécois qui a fait ses preuves.


 

Une version précédente de ce texte affirmait que le le président de la firme montréalaise inLibro se nommait Éric Godin; il se nomme plutôt Éric Bégin.

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