Des profs du collège de Maisonneuve se censurent

Plusieurs enseignants du collège de Maisonneuve déclarent avoir adopté au fil du temps une forme d’autocensure pour éviter d’être indisposés par des affrontements d’ordre culturel ou religieux. 
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Plusieurs enseignants du collège de Maisonneuve déclarent avoir adopté au fil du temps une forme d’autocensure pour éviter d’être indisposés par des affrontements d’ordre culturel ou religieux. 

Un malaise « très profond » s’empare de la profession d’enseignant : des professeurs pratiquent l’autocensure pour éviter de heurter les croyances religieuses ou culturelles de leurs étudiants. Ils passent sous silence des oeuvres traitant de sexualité, de nudité ou de maladie mentale par crainte de déclencher une controverse explosive.

Ce constat troublant fait partie d’un rapport sur le « vivre-ensemble » au collège de Maisonneuve, rendu public vendredi. Ce cégep de l’est de Montréal a été un lieu de radicalisation d’étudiants qui se sont rendus faire le djihad en Syrie depuis trois ans.

Les tensions religieuses se sont calmées dans l’établissement de 7000 étudiants, qui a pris une série de mesures pour faire revenir la paix entre ses murs. Un projet-pilote sur le vivre-ensemble, qui vient de s’achever, a cependant mis en lumière un réel malaise chez les enseignants du collège.

7000
C'est le nombre d'étudiants qui fréquentent le collège de Maisonneuve, dont la moitié sont issus de l’immigration récente.

« Le principal problème réside dans le fait que plusieurs enseignants déclarent avoir adopté au fil du temps (surtout depuis une dizaine d’années) une forme d’autocensure et avoir évité de la sorte d’être indisposés par des affrontements d’ordre culturel ou religieux. Par exemple, des contenus particuliers peuvent être survolés, des oeuvres significatives non abordées, des remarques humoristiques mises au rancart, etc. », indique le bilan du projet-pilote sur le vivre-ensemble.

« On ne peut s’empêcher de remarquer ici que, dans la plupart des cas, ces modifications sont effectuées par anticipation, et pas nécessairement à la suite d’un incident de nature interculturelle. L’expression “j’achète la paix” est, à cet égard, symptomatique. Si la menace n’est pas toujours réelle, le malaise, quant à lui, est très profond et rappelle à certains enseignants des périodes où la censure et la mise à l’index avaient pignon sur rue. L’enjeu est loin d’être dérisoire », poursuit le document.

La diversité culturelle et religieuse est en partie à l’origine du malaise. Environ la moitié des étudiants du collège de Maisonneuve sont des immigrants de première ou deuxième génération. Les étudiants ou leurs parents sont nés à l’étranger.

Le rapport note que les jeunes sont à l’aise avec la diversité. C’est la réalité de Montréal : ils ont grandi en côtoyant des amis de toutes les origines. Ce sont les relations avec des adultes (notamment les professeurs) qui donnent lieu à des tensions, explique le document de 98 pages.

Une forme de bien-pensance qui gagne les campus du Canada suscite aussi la méfiance des professeurs. Le Devoir rappelait cette semaine le chemin de croix d’une chargée de cours de l’université ontarienne Wilfrid-Laurier qui a eu le malheur de projeter en classe une émission d’affaires publiques mettant en vedette Jordan Peterson, professeur et auteur très controversé. Elle a été sermonnée par trois supérieurs qui l’avaient convoquée. Elle a finalement eu droit à des excuses, après avoir été crucifiée sur la place publique.

Rectitude politique

Guy Gibeau, directeur des études au collège (et l’un des trois auteurs du rapport), avoue avoir été surpris par l’autocensure des enseignants. « C’est quelque chose qu’on n’avait pas vu. Il va falloir qu’on y réfléchisse. Les professeurs disent : “Ça ne me tente pas de lancer des débats interminables. J’achète la paix à l’avance” », explique-t-il.

« On encourage les professeurs à ne pas se censurer, ajoute-t-il. On vient de se rendre compte du problème. On va certainement en parler et essayer de trouver des solutions. »

Le danger est d’aseptiser l’enseignement, d’omettre des oeuvres qui dérangent, de sombrer dans la rectitude politique. « Si le patrimoine intellectuel occidental existe pour soutenir l’école québécoise dans la formation des prochaines générations, générations dont on souhaite l’épanouissement de la pensée critique, il serait inopportun de sélectionner les références-clés de façon à acheter la paix », indique le rapport.

Le collège de Maisonneuve a mis au jour le phénomène de l’autocensure tout simplement parce qu’il a pris la peine de consulter toute la communauté de l’établissement, soutient Guy Gibeau. Il est convaincu que les leçons du projet-pilote sur le vivre-ensemble peuvent s’appliquer à tous les cégeps et universités. « Les gens ont parlé parce qu’on leur a posé des questions en toute candeur. »

La place de l’islam

Contrairement à la croyance populaire, le hidjab donne lieu à peu de tensions au collège de Maisonneuve. Des professeurs d’éducation physique disent craindre que le port du hidjab entraîne des blessures, pour la jeune femme ou pour la classe. Des professeurs ont craint que le hidjab puisse cacher des écouteurs durant un examen. Les profs peuvent faire toutes les vérifications nécessaires, indique le rapport.

Des restrictions alimentaires — pas de porc ou d’alcool — ont causé des tensions au département de diététique. « Cela dit, il convient de le préciser, ces défis d’accommodement ne sont pas nécessairement plus nombreux ou plus aigus que ceux générés par des allergies alimentaires ou des convictions végétariennes », indique le rapport.

Malgré le peu d’incidents récents, « de nombreux enseignants issus de divers départements considèrent que l’islam est beaucoup trop visible au collège », précise le rapport. Il est vrai que des tensions sont survenues au cours des dernières années : le collège a rompu ses liens avec le prédicateur Adil Charkaoui. La transformation d’une cage d’escalier en un lieu de prière a soulevé la controverse. Des tensions sont survenues à la bibliothèque.

Le projet-pilote de 400 000 $ sur le vivre-ensemble, financé par Québec, a permis d’embaucher trois travailleurs de corridor (le contrat d’un de ces travailleurs a été prolongé) et un psychothérapeute en relation interculturelle, dans le but de soutenir les étudiants qui éprouvent des difficultés de nature identitaire. Le collège a organisé une série d’événements pour aider les gens de différentes cultures à se rapprocher et pour inciter les professeurs et étudiants à prendre la parole. La ministre Hélène David a annoncé vendredi un financement supplémentaire de 300 000 $ pour aider les autres cégeps et universités à s’inspirer des recommandations du collège de Maisonneuve sur le vivre-ensemble.

33 commentaires
  • Jérémy Champagne - Abonné 17 février 2018 04 h 15

    Trouvons une alternative à Voltaire, il est trop incorrect. ⸮

    Ces enseignants sont la source du cancer qu'ils tentent de combattre.

    • Christiane Gervais - Abonnée 17 février 2018 09 h 11

      Au Québec et au Canada, le "vivre ensemble" signifie que ceux qui étaient déjà là devront s'adapter aux nouveaux venus, même quand leurs pratiques culturelles heurtent les nôtres, mais jamais l'inverse.

    • Nadia Alexan - Abonnée 17 février 2018 10 h 44

      On nous dit tout le temps, «attendez, la deuxième génération forcement va s'intégrer à nos valeurs.» Malheureusement, voilà qu'on apprend, ce matin, que c'est le contraire qui se produit.
      Le but d'une éducation est une ouverture à l'esprit critique et à un changement des idées obscurantistes, par le biais de la philosophie, la littérature et l'histoire. Par contre, le Collège de Maisonneuve est en train de sacrifier le débat et l' esprit critique pour acheter la paix sociale. C'est une aberration de ce qu'est l'éducation.

  • Raynald Rouette - Abonné 17 février 2018 06 h 56

    D’une tristesse


    Le système d’éducation souffre du même mal que celui de la santé.

    Par paresse, peur, lâcheté, aussi volontairement, à la fois des gouvernements et des dirigeants.

    Le vivre ensemble et la paix sociale sont mis à mal sournoisement comme un cancer.

    Le Canada apparaît de plus en plus comme un projet colonial réussi depuis 1982 surtout.

    • Claude Bariteau - Abonné 17 février 2018 15 h 21

      M. Fortier signe un texte majeur.

      Ce qui se passe n'a rien à voir avec la paresse. Votre dernière phrase cerne le point d'inflexion.

      La constitution de 1982 a une règle d'interprétation qui vise à valoriser le patrimoine multiculturel canadien. Cette valorisation va de pair avec le tout à l'individu et un projet de nation post-nationale qui, par définition, se veut une nation sans nation dans un pays où règne le monarchiste constitutionnel.

      Une nation sans nation est vide de contenu. Dans tout pays démocratique, le vide est là pour être comblé, ce qui implique un débat sur les contours du « vivre-ensemble ».

      Or, le vide canadien est étanche aux débats, car il fut institué précisément sans débat et verrouillé pour le futur de telle sorte qu'il est là à demeure.

      Pour les jeunes, hyper-valorisés et invités à vivre à l'ère du « me, myself and I », débattre ne fait plus partie de leur univers et la démocratie est un vestige du passé. Seuls existent des égos à respecter et à ne pas déranger.

      Dans cet univers canadien, le Québec se moule au vide. C'est ce que révèle le texte de M. Fortier.

      Pour en sortir, c'est impossible dans le Canada.

      C'est par contre possible au Québec, mais en dehors du Canada.

      Lorsque ce sera enseigné et compris, le débat reprendra.

      Comme les médias et les partis politiques du Québec sont obnubilés par le vide canadien et n'osent pas penser que ce vide vide le de l'essentiel, les professeurs ne savent quoi dire et le débat n'est plus.

      C'est pourtant ça qui s'impose parce que c'est ainsi que se construit tout « vivre ensemble », ce que Pierre Elliott Trudeau, inspiré du monarchiste britannique, a refusé de faire comme font les rois de ce monde.

    • Marc Therrien - Abonné 17 février 2018 16 h 18

      À M. Bariteau.

      J'achète votre interprétation explicative du projet de vivre-ensemble qui est d'une justesse et clarté qui l'élucident au point d'en faire une évidence. C'est ainsi que je peux mieux comprendre les professeurs de se protéger de sombrer dans le syndrome de Don Quichotte; d'éviter de s'épuiser à faire perdurer le rêve de la démocratie perdue ou celui de la république à venir.

      La paix d'esprit est un sentiment agréable quand on réussit à l'éprouver. C'est pourquoi, je peux comprendre qu'on veuille l'acheter quand elle nous manque, une fois que la fatigue de combattre n'est plus une "bonne fatigue", mais devient une usure qui pourrait nous tuer prématurément.

      Marc Therrien

    • Claude Bariteau - Abonné 18 février 2018 18 h 55

      M. Therrien, mon explication ne mène pas à vote conclusion sur la « bonne fatigue ». Chercher la paix de l'esprit par refus de combattre, c'est accepter de mourir plutôt que de vivre.

      Et vivre, c'est précisément refuser de baisser les bras parce que dès qu'on les baisse on n'est plus rien et on ne peut surtout pas avoir la paix de l'esprit parce qu'on est comme mort.

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 17 février 2018 08 h 04

    Enseignants molassons et pissous

    Si nous accueillons des personnes dans notre pays, c'est que nous souhaitons qu'ils s'intègrent ici à nos coutumes, nos valeurs, nos manières. C'est habituellement ce à quoi on s'attend d'un tel processus.

    S'il y a un endroit où ça devrait se passer ainsi, c'est bien dans une institution vouée à l'instruction et à l'éducation comme les cégeps.

    Pourtant, il semble que ce soit le contraire au cégep de Maisonneuve. Où est la colonne vertébrale de ces professeurs? Ont-ils si peur du débat pourtant d'une importance capitale dans une société démocratique??? Ils enseignent plutôt à leurs étudiants la peur de la controverse, l'auto censure, le politiquement correct. À un moment charnière de la vie de ces citoyens en formation.

    N'est ce pas ce que plusieurs de leurs parents ont fui pour recommencer ailleurs???

    • Marguerite Paradis - Abonnée 17 février 2018 10 h 13

      Monsieur Marcoux, « où est la colonne vertébrale de nos sinistres éluEs québécoisEs et canadiennEs », vous voulez dire?

    • Claude Bariteau - Abonné 17 février 2018 15 h 47

      Le problème avec votre texte est que vous postulez que le Québec est un pays.

      Ce n'est pas le cas.

      Il n'est qu'un pays imaginaire, le pays réel étant le Canada.

      Et les citoyens et citoyennes vivant au Québec sont des citoyens canadiens et des citoyennes canadiennes. La citoyenneté québécoise n'existe pas.

      Regardez bien votre passeport et vous comprendrez.

    • Raynald Rouette - Abonné 17 février 2018 16 h 50


      M. Marcoux ne réalise peut-être pas, que les professeurs à tous les niveaux, sont laissés à eux-mêmes, tout comme les infirmières. D’où l’état lamentable de ces deux systèmes...

    • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 18 février 2018 09 h 05

      MM. Rouette et Bariteau,

      M. Marcoux réalise bien tout ça, mais il se dit aussi qu'en attendant ce jour fictif où les québécois auront les tripes de se dire oui à eux-mêmes, rien ne les empêche de se donner des structures d'accueil convenables et efficaces pour les immigrants. Ça prend tout simplement un gouvernement québécois compétent avec la volonté de l'implanter et des citoyens qui réfléchissent sur les meilleurs candidats aux prochaines élections pour rétablir une telle structure. .

      S'il est vrai que les professeurs sont laissés à eux-mêmes, c'est l'occasion privilégiée pour chacun d'exercer librement dans sa classe son projet pédagogique. Tel un président d'assemblée, il encourage les débats. Du choc des idées jaillit la lumière. Le niveau cégep est parfait pour ça et c'est l'une de ses raisons d'être. À l'époque où j'y enseignais la sociologie, c'est ce qui s'y passait.

    • Raynald Rouette - Abonné 18 février 2018 18 h 05


      M. Marcoux, je comprends très bien votre point de vue. Cependant les professeurs suivent les directives de la direction, qui elles suivent celles de ministère de l’éducation qui suit les directives du premier ministre, alors les professeurs sont coincés. Ça l’immigration récente le sait très bien et sait jouer sur les cordes sensibles. Les tenants de la diversité (multiculturalisme) les appuis par surcroît. Il faudrait que la population appuis les professeurs, comme pour les infirmières, cela j’aimerais le voir, aussi voir de la solidarité de l’ensemble du corps professoral.

  • Rino St-Amand - Abonné 17 février 2018 08 h 23

    Promouvoir la diversité culturelle

    De nos jours, une langue disparaît de la surface de la planète à tous les 15 jours. Voilà une indication de la menace qui pèse sur la diversité culturelle, pourtant tout aussi importante que la biodiversité. Les cultures se sont développées en silos, relativement isolées les unes des autres, mais aujourd’hui, avec la mondialisation, de puissants moyens de communication, le tourisme de masse, les mouvements migratoires sans précédent, les cultures ont tendance à s’homogénéiser par la voie des accommodements des unes envers les autres. Et on a des Trudeau (« le Canada est un pays post-national ») et Macron (« la France n’a pas une culture ») pour encourager ce phénomène. Faudra-t-il en arriver à une seule culture planétaire avant de comprendre que la meilleure façon de préserver la diversité culturelle, c’est de consolider celle qu’on a, peu importe où l’on habite sur Terre?

    • Pierre Cloutier - Abonné 17 février 2018 13 h 52

      Oui mais monsieur St-Amand, pour réussir à intégrer les immigrants, il faut les accueillir petit à petit. C'est une véritable déferlante que nos gouvernements ont planifiée et organisée depuis 30 ans.

  • Pierre Desautels - Abonné 17 février 2018 09 h 18

    Assumer.


    Donc, peu d'incidents, et rien n'empêche ces professeurs d'offrir un enseignement normal, sinon eux-mêmes. Il faut cesser de blâmer les autres et prendre ses responsabilités.