Des «notes formidables» même pour les élèves qui échouent

Chrystelle Charpin accuse la direction de son école d’avoir modifié les notes qu’elle avait attribuées à ses élèves.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Chrystelle Charpin accuse la direction de son école d’avoir modifié les notes qu’elle avait attribuées à ses élèves.

Avant de partir en congé de maladie, en novembre dernier, Chrystelle Charpin avait entré toutes les notes de ses élèves dans le système informatique. L’enseignante a subi un choc en constatant à son retour en classe qu’une série de notes figurant au bulletin de la première étape avaient été modifiées à son insu.

Plus préoccupant encore, tous ses élèves obtenaient désormais la note de passage — même les quatre enfants qui avaient échoué en mathématiques et les cinq qui avaient échoué en lecture.

« Pendant mon absence, toute ma classe a réussi avec des notes formidables, même les élèves qui avaient de grandes difficultés à lire ou à compter ! » s’étonne Chrystelle Charpin, enseignante de première année à l’école primaire Lucille-Teasdale, dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal.

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, s’est fait reprocher jeudi par les partis d’opposition à l’Assemblée nationale de fermer les yeux sur les « notes gonflées » dans l’espoir de stimuler artificiellement la réussite des élèves. Ironie du sort, le ministère de l’Éducation révélait au même moment que le taux de diplomation vient d’augmenter de 4,3 points de pourcentage, à 76 %, parce que plus d’élèves terminent leurs études secondaires.

Chrystelle Charpin, en tout cas, dit être ébranlée par la manipulation des notes de ses élèves à son insu. Selon cette enseignante de 25 ans d’expérience, la direction de l’école a fait reprendre les examens de mathématiques et de lecture durant son congé de maladie, car près d’une demi-douzaine d’enfants avaient échoué.

La direction craint les parents qui chialent quand leurs enfants n’ont pas la note de passage

  

Gonfler la réussite

L’Alliance des professeures et des professeurs de Montréal a déposé un grief pour contester la modification des notes à l’insu de l’enseignante. Le syndicat soutient que la direction de l’école a contrevenu à la Loi sur l’instruction publique et au contrat de travail de l’enseignante en gonflant l’évaluation des élèves.

« Pour nous, ça reste tolérance zéro par rapport au traficotage de notes, dit Catherine Renaud, présidente de l’Alliance. C’est à la direction de s’assurer qu’aucune note n’est modifiée sur des bulletins ou sur des travaux d’élèves. »

Le syndicat remarque que le phénomène des « notes gonflées » continue de sévir dans les écoles malgré une directive du ministre Proulx contre cette pratique qui semble courante dans le réseau scolaire.

Le ministre avait ordonné en mai 2017 aux commissions scolaires de « mettre en oeuvre tous les moyens nécessaires » pour faire respecter l’intégrité de l’évaluation des apprentissages. « Les modifications de notes dans le but d’atteindre des cibles de réussite ne sont pas tolérées », indiquait la directive du ministre.

Au moment d’écrire ces lignes, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) n’avait pas donné suite à nos demandes d’explications.

Responsabilité partagée

Au cabinet du ministre Proulx, on souligne que l’évaluation est une « responsabilité partagée ». Sans se prononcer sur le cas de l’enseignante Chrystelle Charpin, on fait valoir que « tous les acteurs du réseau de l’éducation doivent travailler en collaboration, selon leurs champs de responsabilités respectifs ». La directive ministérielle diffusée en mai 2017 soulignait aussi que les écoles elles-mêmes ont un rôle à jouer en matière d’évaluation.

« J’ai émis une directive disant qu’il fallait respecter l’autonomie des enseignants, mais qu’il fallait aussi respecter la politique d’évaluation qui est votée dans chacune des écoles », a dit le ministre aux journalistes jeudi matin à Québec.

La Coalition avenir Québec (CAQ) reproche au gouvernement de gonfler lui-même les notes aux examens ministériels. 5312 élèves qui avaient obtenu 58 % ou 59 % aux examens du ministère, en juin dernier, ont obtenu la note de passage de 60 %, selon des chiffres obtenus par la CAQ.

Ce ne sont pas des « notes gonflées », mais un simple « traitement statistique » visant à corriger d’éventuelles erreurs de mesure qui pénaliseraient des élèves de façon injuste, a fait valoir jeudi le ministre Proulx.

9 commentaires
  • Jean Gadbois - Inscrit 16 février 2018 08 h 57

    Le Québec se ment à lui-même...

    Depuis des décennies, le Québec triche, ment et se médiocratise en éducation.
    Graine de corruption pour le reste des professions et métiers, notamment en santé, en transport, en politique, en recherche scientifique, en sport olympique ou en droit... dans un marché du travail qui perpétue la tricherie.
    Et ensuite on se braque et on feint les vierges offencées quand les Andrew Potter et les MacClean's de ce monde nous pointent du doigt.
    Et, pour l'avoir expérimenté comme prof., la hiérarchie administrative du ministère participe de cette fourberie contre-productive.
    Ce qui constitue une raison de plus pour inciter les profs. à décrocher de la profession.
    Honte à ce ministère moribond!
    Quel beau message envoyé à nos élèves...

  • Jean Richard - Abonné 16 février 2018 09 h 05

    Et si les profs pouvaient aussi échouer

    L'échec est-il une solution aux difficultés d'apprentissage des élèves ? Dans cette école plus préoccupée par l'évaluation que par l'apprentissage, il semble que oui. Dans ce cas, il faudrait proposer que l'évaluation s'étende aussi aux enseignants – pardon, aux évaluateurs – et que ceux-ci puissent aussi être acculés à l'échec. Après tout, si l'échec est si formateur, il pourrait servir à améliorer les performances mesurables des profs.

    Mais si les profs ne sont pas évaluables et sont à l'abri de l'échec, alors que l'on cesse de larmoyer sur ces histoires de notes gonflées et qu'on se donne la peine d'analyser un peu plus la situation. Il est fort possible qu'en le faisant, on en arriverait à la constatation suivante : l'échec est un échec. Dit autrement, faire échouer un élève (plutôt que l'aider à réussir), c'est le condamner à reprendre une année complète, à redoubler, et on préfère ne pas admettre que le redoublage ne règle absolument pas le problème, sinon pour une minorité d'enfants.

    L'échec de l'enfant, c'est l'échec de l'école. Or, pourquoi l'enfant serait-il le seul à en écoper des conséquences ?

    • Christiane Gervais - Inscrite 16 février 2018 10 h 28

      En quoi "faire réussir" un enfant qui échoue, quelles qu'en soient les raisons, est-il aider cet enfant?

      Quelle valeur réussir ou échouer a encore dans ce contexte?

      Et depuis quelle année - sans doute celle où les parents ont décidé qu'ils confiaient l'éducation de leurs enfants en plus de les instruire aux enseignants - les enseignants sont-ils responsables des échecs des enfants, leur enlevant ainsi toute responsabilité sur leur propre cheminement scolaire?

    • Marie-Ève Pilote - Abonnée 16 février 2018 11 h 35

      Permettre à tous les élèves de réussir malgré leurs lacunes n'est pas une meilleure solution et risque d'avoir beaucoup trop d'effets pervers. Ce commentaire semble suggérer que l'attribution d'un échec à un élève exclut que l'évaluateur se remette en question, alors que c'est souvent le contraire. Cette décision est parfois l'aboutissement d'une longue réflexion. Par ailleurs, l'échec peut aussi être à la source d'un apprentissage. Malheureusement, on ne s'en rend compte que bien plus tard.

      Comment peut-on montrer aux jeunes à se responsabiliser si on impute leurs ratages à tout le monde ? Cela risque plutôt de transmettre un message pernicieux de nous mener vers des dérapages.

      Et si les parents pouvaient aussi échouer, tant qu'à y être ?

    • Jean Richard - Abonné 16 février 2018 20 h 16

      @Mme Gervais – Je reprends vos mots en les adaptant à la réalité : en quoi "faire échouer davantage" un enfant qui échoue, quelles qu'en soient les raisons, est-il aider cet enfant ?

      Le débat sur le redoublement scolaire n'est pas récent (ci-bas, un article du Figaro pourtant conservateur). Au fil des ans, il a cessé de carburer à la morale pour regarder plutôt du côté des résultats. Et ces résultats ont été compilés dans certaines études dont l'analyse a mené à une conclusion bien admise : le redoublement scolaire, sauf pour une minorité, n'a pas du tout aidé les enfants à combler leur retard, mais il pourrait n'avoir qu'augmenter la démotivation.

      http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2011/02/18

      Les enseignants qui s'offusquent à l'idée qu'on ait gonflé des notes pour minimiser le redoublement (qui coûte très cher) font le jeu des élus qui ne cessent de refuser à l'école et au milieu les ressources nécessaires pour que tous les enfants (ou presque) réussissent.

      Qu'on cesse de faire payer aux enfants les conséquences du manque de ressources pour aider les élèves en difficulté à l'école. À court terme, le redoublement peut sembler économique. À moyen et à long terme, c'est tout le contraire. Combien de redoubleurs parmi les décrocheurs ? La majorité, semble-t-il.

      Les vertus du redoublement tiennent de la croyance ou de la morale, pas de la réalité observée. Et l'éducation n'est pas une question de réussite ou d'échec, mais d'abord et avant tout un apprentissage, qui comprend entre autres, une transmission du savoir.

      Enfin, on ne peut passer sous silence le rapport qui existe entre les mauvaises notes du bulletin et la situation économique des parents. Le redoublement ne servirait-il pas, en prime, à maintenir l'inégalité sociale, qu'on aimerait plutôt voir diminuer ?

  • lyle aubry - Inscrite 16 février 2018 10 h 56

    Nos ados tributaires du "Monstre de l'éducation", déconnecté de la réalité et exigences démesurées. Nos enfants ont 15 ans pas 25 ans!!

    J'ai enseigné pendant 33 ans. Les programmes ont été modifiés à chaque année et le jargon utilisé est tel que la plupart des enseignants n'ont pas la même perception des critères à évaluer. En écriture, sec. 4, par exemple, il faut que l'enseignant s'appuie sur 5 colonnes dans la grille de correction; chacune d'elles ayant plusieurs critères d'évaluation; ex.:
    1ère colonne: "l'élève a-t-il fourni les 3 éléments "argumentatifs"? A-t-il écrit 400, 500... mots? A-t-il fait moins de "x" fautes pour 400 mots et moins de x pour 500 mots? C'est bon? Passez à la colonne suivante. 2è colonne: les arguments sont-ils "suffisamment développés", cohérents (sans contradiction)... euh? L'élève a-t-il fait "x" fautes (de l'ordre de moins de 4-5 pour un texte de ...mots): "Zut"! On ne va pas aux autres colonnes, la correction s'arrête ici et le % est nettement sous la note de passage! Vous rendez-vous compte de la tâche d'un enseignant?! Et les formations, me direz-vous? Lors de l'une d'entre elles (...), en français, à mon école, sur 12 enseignants "s'exerçant" à corriger tous la même copie, ON OBTENAIT 12 RÉSULTATS DIFFÉRENTS! Il est là le problème. L'enseignant "en perd son latin" et avec raison! Il doit interpréter ce qu'il peut, du mieux qu'il peut selon des critères établis et quasi impossibles à appliquer de façon objective. Les programmes sont devenus tellement complexes, la charge de travail pour les enseignants tellement lourde. Et nos enfants, eux, sont tributaires du "Monstre de l'éducation", empêtré dans un monde irréel, déconnecté de la réalité. Ils tentent de leur mieux de répondre à des exigences de programme qui sont bien loin de leur capacité... ils ont 15 ans, pas 25 ans!
    Lyle Aubry

  • Gilles Roy - Abonné 16 février 2018 12 h 46

    Certes, mais...

    Se peut-il que mme Charpin évalue mal, qu’elle teste ce qu’elle a peu ou mal enseigné? Se peut-il que son syndicat valorise le fait que toute docimologie se vaut, en autant qu’elle soit pratiquée par un de se sentir membres? Bref, se peut-il que celui ou celle qui blâme en premier soit d’abord à blâmer? Peut-être que non bien sûr, mais bon, puisque le coup de l’arroseur à arroser est souvent tentant....

  • Jean Gadbois - Inscrit 16 février 2018 14 h 33

    De quoi parlez-vous...

    Au juste M. Roy?

    • Gilles Roy - Abonné 16 février 2018 16 h 34

      @Gadbois. Je dis juste qu’il se peut aussi que la directrice où enseigne madame Charpin ait eu raison d’intervenir, et qu’au jeu du blâme lancé, l’enseignante coure aussi le risque de perdre. Il nous faudrait davantage d’informations pour en bien juger.