Iniquités salariales «flagrantes» chez les recteurs

Les dix recteurs les moins payés au Québec sont ceux du réseau de l’Université du Québec.
Photo: David Afriat Le Devoir Les dix recteurs les moins payés au Québec sont ceux du réseau de l’Université du Québec.

Le ménage promis dans la rémunération des recteurs se fait attendre. Résultat : le grand patron de l’Université Concordia gagne encore deux fois et demie le salaire de son homologue de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui compte pourtant 5000 étudiants de plus.

Faute de volonté politique, les 10 établissements du réseau de l’Université du Québec se démènent dans des conditions « lamentables » imposées par le gouvernement, affirme Lise Bissonnette, présidente du conseil de l’UQAM.

Les 10 recteurs les moins payés au Québec sont ceux du réseau de l’Université du Québec — réseau qui fête cette année ses 50 ans.

Mme Bissonnette déplore le peu d’empressement de la ministre de l’Enseignement supérieur, Hélène David, à remplir sa promesse de rétablir l’équité dans la rémunération des recteurs. Ce manque de volonté trahit le « mépris » de la classe politique envers le réseau de l’Université du Québec, selon elle.

« C’est évident que, si on examine la rémunération des recteurs et des cadres [d’université], c’est lamentable dans le cas de l’Université du Québec. On est dans l’iniquité absolument flagrante. À l’UQAM, c’est scandaleux, tout simplement », dit Lise Bissonnette au Devoir.

Univers parallèles

Les 10 établissements du réseau de l’Université du Québec n’ont aucune marge de manoeuvre pour établir la rémunération de leurs dirigeants, rappelle la présidente du conseil d’administration de l’UQAM. Le gouvernement fixe par décret les conditions de travail des recteurs du réseau. Ce salaire correspond à la rémunération d’un sous-ministre adjoint.

Résultat : la rémunération des dirigeants du réseau de l’UQ oscillait entre 165 000 $ et 198 000 $ en 2015-2016, indiquent les données du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Le salaire du recteur de l’UQAM — troisième université en importance pour le nombre d’étudiants — était de 197 374 $.

Les universités à charte, qui ont toute la latitude pour déterminer la rémunération de leurs dirigeants, évoluent dans un autre monde. Le recteur le mieux payé du Québec, Alan Shepard, de l’Université Concordia, a ainsi encaissé 444 857 $ en 2015-2016. C’est plus de deux fois et demie le salaire de la rectrice de l’UQAM, Magda Fusaro, entrée en fonction cette semaine.

Même le recteur de la toute petite Université Bishop’s de Lennoxville — effectif de 2744 étudiants — gagne 100 000 $ de plus que sa vis-à-vis de l’UQAM. À la prestigieuse Université McGill, David H. Eidelman, vice-principal et doyen de la Faculté de médecine, est le cadre universitaire le mieux payé au Québec avec une rémunération globale de 451 112 $ — plus que sa patronne, Suzanne Fortier, qui gagne 418 000 $.

« Un mépris général »

Cette « iniquité flagrante » dans le traitement des hauts dirigeants d’université est « le symptôme d’un mal beaucoup plus profond », estime Lise Bissonnette. « C’est le mépris général, et ça vaut presque pour l’ensemble de l’Assemblée nationale, je dirais, à l’égard des universités du réseau de l’Université du Québec. Et ça là, c’est clair, c’est net. Après cinq ans de présidence du conseil de l’UQAM, ça m’a frappé constamment, ça comprend tous les partis. Ce réseau-là, qui est un réseau extraordinaire, souffre vraiment d’une sorte de… je cherche un autre mot que “mépris” et je ne trouve pas. »

Autre symptôme de ce « mépris », estime la présidente de l’UQAM : le réseau de l’Université du Québec a obtenu des « grenailles » en vertu du Fonds d’investissement stratégique pour les établissements postsecondaires, créé par Ottawa et relayé au Québec par le gouvernement Couillard. L’Université de Montréal a obtenu la part du lion, avec 10 projets d’une valeur totale de près d’un demi-milliard de dollars.

La ministre Hélène David s’était engagée à déposer un projet de loi l’automne dernier pour faire le ménage dans la rémunération des recteurs. Elle ne l’a pas fait. Pourquoi ? Prévoit-elle d’agir au cours de la prochaine session parlementaire ? « Le travail se poursuit actuellement, la ministre sera en mesure de faire connaître ses intentions dans les prochaines semaines », indique son cabinet.

En privé, des membres influents du milieu universitaire se demandent si la ministre David cherche à ménager l’Université de Montréal, où elle a été professeure et vice-rectrice avant de se lancer en politique en 2014. Le recteur de l’UdeM, Guy Breton, gagne plus de 422 000 $. Le vice-recteur le mieux payé de l’UdeM gagne 258 000 $. Le doyen de faculté le mieux rémunéré touche même un salaire de 344 000 $ — nettement plus que la grande patronne de l’UQAM.

Dans l’entourage d’Hélène David, on affirme que la ministre se sent totalement libre d’arbitrer ce dossier. Mme David a refusé nos demandes d’entrevue.

Des sources estiment que la ministre mise notamment sur l’autodiscipline des universités, qui ont réduit les avantages financiers des recteurs. L’Université Laval a ainsi réduit l’indemnité de départ de sa nouvelle rectrice, Sophie D’Amours, qui aura droit à une année de salaire à la fin de son mandat. Son prédécesseur, Denis Brière, avait droit à une rémunération six années après son départ.

Les salaires des recteurs soulèvent à coup sûr la controverse, mais ils sont plus modestes au Québec que partout ailleurs en Amérique du Nord. La rectrice la mieux payée au Canada, Indira Samarasekera, de l’Université de l’Alberta, gagne 591 000 $, selon une compilation de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université. Les 17 dirigeants d’université les mieux payés au pays gagnent plus de 400 000 $, selon le document.

Salaires et avantages des recteurs en 2015-2016

Universités à charte​
 
Université Concordia 444 857 $
Université de Montréal 422 293 $
Université McGill 418 333 $
Université Laval 328 414 $
Université de Sherbrooke 301 546 $
Université Bishop’s 297 558 $
HEC 286 921 $
Polytechnique 263 671 $


Réseau de l’Université du Québec
 
INRS 198 332 $
UQAM 197 374 $
UQAC 191 320 $
ETS 187 512 $
TELUQ 186 134 $
UQTR 183 145 $
UQO 176 782 $
UQAR 176 772 $
ENAP 166 779 $
UQAT 165 635 $


Source : ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur du Québec, étude des crédits 2017-2018
36 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 10 janvier 2018 01 h 17

    Universités subventionnées

    Nos recteurs les plus chèrement payés doivent souvent leurs nominations par des c/a politisés et souvent issus du secteur privé. Ces salaires déclarés ne sont qu'une partie de la vérité car il faut se rappeler les primes de départ scandaleuses de certains démissionires de McGill et du salaire faramineux de Victor Goldbloom qui en fait avait le salaire le plus élevé de toutes les universités tout en ayant à gérer la plus petite du réseau. Le mépris affiché par les gouvernements successifs est le calque des grosses pointures du secteur privé siégeant sur les c/a partageant le même mépris sinon davantage pour tout ce qui est public. Il me semble pertinent d'ajouter que certains philantropes ont un pouvoir d'intervention démesuré qui n'est pas sans intérêt et qu'à bien calculer leurs quelques milions pourraient paraître bien dérisoire en considérant la somme provenant des fonds publics.
    L'art de gérer une institution publique sur le mode privé par des gens d'influence fortement politisés.

    • François St-Pierre - Abonné 10 janvier 2018 12 h 38

      Michael Goldbloom fut recteur de Bishop's: pas Victor.

    • Robert Beauchamp - Abonné 10 janvier 2018 22 h 24

      Vous avez raison M.St-Pierre. Michael est le fils de Victor Goldbloom. Michael fut aussi président d'Alliance Québec. Ces gens sont intouchables, je n'oserai pas dire indécrottables.
      Très influents ces anciens d'Aliance-Québec comme Robert Liebman, Kathleen Weill, Thomas Mulcair... Ils nous aiment.

  • Nadia Alexan - Abonnée 10 janvier 2018 01 h 56

    les professeurs de l'UQAM sont plus progressistes.

    Peut-être, le fait que les professeurs de l'UQAM sont plus progressistes politiquement et plus inclinés à la sociale démocratie peut irriter les élus libéraux qui sont normalement plus à droite?

    • Serge Pelletier - Abonné 10 janvier 2018 11 h 11

      Que les gouvernements soient rouges, bleus, social démocrate ou pas, n'a aucunement d'affaire dans la rémunération des recteurs, n'y d'ailleurs dans celles des professeurs d'universités.

      Les universités du Québec sont soit à chartes privées, soit à chartes étatiques. Le Réseau UQ est à chartes étatiques - donc des créatures de l'État.

      Les salaires des uns et des autres sont établis par les conseils d'administration pour les U. à chartes privées - conseil où siège des représentants étudiants, professeurs, etc. Avez-vous déjà vu dans les journaux des sorties en règles des membres de ces conseils contre la rémunération de la "gang en haut"...

      Pour le Réseau UQ, ce sont les politiques (comité gouvernemental de la rémunération des hauts fonctionnaires) qui attribuent les salaires et avantages selon des barêmes pré-établis pour les haut fonctionnaires...

      Quand à la gang de l'UQÀM - tous niveaux confondus, ils ne sont aucunement progessistes... Ils pigent à qui mieux mieux dans la gagnotte. Exemples: plus de 80 millons de $ en frais annuels de voyages pour les copains; 25% des professeurs (y compris ceux à la retraite d'autres universités UQ) reçoivent des bonis de "RÉTENTION" jouant entre 15,000$ et 20,000$/an. La liste des incongruités est fort longue.

      Ça doit être cela le progressiste: flouer le peuple.

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 10 janvier 2018 02 h 53

    Anglo - franco - libéro

    Le parti libéral doit ses règnes aux anglophones et allophones qui votent libéral et qui fréquentent les universités anglophones.
    Et nos bons dirigeants libéraux, francophones, eux, ils ont fréquentés, l'U de M .
    Mrs; Couillard, Fournier, David, Bachand, Daoust, Anglade, Arcand, Barette, Coiteux, Fortin, Heurtel, Melançon, Ménard sont tous de l' U de M.
    Thériault et Charbonneau, ooops, secondaires seulement.
    Pour le réseau de l’Université du Québec des « grenailles » et en vertu du Fonds d’investissement stratégique, des grenailles et pour les favorites un demi-milliard.

    C'est dans la continuité libérale. On coupe dans la santé, dans l'éducation, aux services à la population Québécoise francophone que l'on traite de raciste.

  • Serge Lamarche - Abonné 10 janvier 2018 03 h 24

    Inéquité et demi

    En voilà un article qui ridiculise la notion d'équité. Quoi? Plus de $100000 dans les poches et on se plaint? On insulte même? L'inéquité sont les salaires trop élevés des autres et des PDG, évidemment. La solution est bien sûr de réduire ces salaires de un demi-million. Quel gaspillage de fonds!

    • Jean-Yves Arès - Abonné 10 janvier 2018 12 h 47

      Ben voilà, dès le début de la mise en place de la question d'équité salariale la table a été mise pour que la référence de ce qui équitable soient les salaires les plus élevés. Même que quand on en trouve pas ici on va voir dans les d'autres provinces...

      Une telle mécanique ne peut qu'agrandir les écarts de richesse.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 10 janvier 2018 03 h 51

    Attention aux mots

    Qualifier d'institutionnellement méprisant, de lamentable ou encore d'inéquitable l'octroi d'un salaire annuel de 165 000 (à distinguer de la rémunération globale) à son principal dirigeant me semble abusif. Que penser de ceux qui travaillent à beaucoup moins cher dans le même organisme...ou ailleurs dans la population? Les méprise-t-on? Méprise-t-on leur travail? La valorisation d'un travail et d'une personne passe-t-elle nécessairement par une rémunération globale quand même très élevée! Se pourrait-il qu'il y ait autre chose que l'argent dans la vie....

    • André Côté - Abonné 10 janvier 2018 09 h 52

      Oui, il y a autres choses que l'argent dans la vie, mais on doit rémunérer une personne en fonction des responabilités qu'elle doit assumer.