Les devoirs du ministre de l'Éducation

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, lors de sa visite de l’école primaire Sainte-Louise-de-Marillac, à Montréal, en août dernier
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, lors de sa visite de l’école primaire Sainte-Louise-de-Marillac, à Montréal, en août dernier

Les attentes sont immenses. Le ministre Sébastien Proulx a promis de réussir là où tous ses prédécesseurs ont échoué : augmenter la réussite des élèves, du préscolaire jusqu’à la fin du secondaire. À moins d’un an des élections provinciales, le milieu de l’éducation compte talonner le ministre pour qu’il remplisse ses engagements.

Il a créé beaucoup d’espoir, le ministre de l’Éducation, avec sa politique de « réussite éducative » annoncée en grande pompe en juin dernier. Ce projet ambitieux vise notamment à faire grimper le taux de diplomation à 85 % d’ici 2030 — ce taux est à 74 % à l’heure actuelle —, à améliorer la qualité du français, à aplanir les inégalités criantes entre les écoles (publiques et privées) qui sélectionnent les meilleurs élèves et les écoles publiques dites ordinaires…

Tout un défi : ce n’est pas pour rien que sept ministres se sont succédé à l’Éducation au cours des dix dernières années. En poste depuis près de deux ans, Sébastien Proulx, lui, a survécu aux critiques des syndicats du réseau scolaire, réputés impitoyables.

« J’entends ce que vous me dites », répète-t-il inlassablement à tous les acteurs du milieu de l’éducation. Sa capacité d’écoute — et de rarement dire non — désarçonne les critiques, mais fait augmenter les attentes. Tout le monde se demande si la lune de miel entre le ministre et le milieu de l’éducation se poursuivra en 2018.

« On s’en va vers des élections le 1er octobre 2018. Est-ce que la priorité du ministre sera la réussite des élèves ou la réussite de la campagne électorale ? » demande sans détour Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ), qui représente plus de 65 000 enseignants.

En tout cas, après deux années de « rigueur budgétaire », le gouvernement Couillard a retrouvé de l’argent pour les écoles. Le ministre Proulx a financé l’embauche de 1500 enseignants ou autres professionnels dans les écoles primaires et secondaires. Il a ouvert une série de classes de maternelle 4 ans en milieu défavorisé. Il a créé 100 nouvelles classes d’accueil et de francisation, ajouté 60 minutes de sport par jour dans 480 écoles et investi en alphabétisation.

Personne ne peut s’opposer à ces « réinvestissements », mais la liste des engagements du ministre est longue. Il lui reste beaucoup à faire pour remplir les promesses de sa politique de réussite éducative.

Un système à trois vitesses

Les syndicats de l’enseignement estiment qu’un des grands défis du ministre Proulx consiste à renverser la tendance vers un système scolaire à trois vitesses. Le phénomène est bien documenté : les écoles privées et les écoles publiques ayant des projets particuliers sélectionnent les élèves les plus performants. Les écoles publiques ordinaires se retrouvent avec les élèves ayant les plus grandes difficultés.

Le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) a sonné l’alarme dans un avis percutant à l’automne 2016. « Il en résulte une forme de ségrégation qui conduit à un système d’écoles à plusieurs vitesses. L’écart se creuse entre les milieux : certains établissements ou certaines classes sont considérés comme moins propices à l’apprentissage (les familles qui le peuvent les fuient) et les conditions de travail y sont plus difficiles (les enseignants qui le peuvent les fuient également) », indique le document.

Ce déséquilibre provoque une « crise de confiance » qui ébranle les écoles publiques, souligne le CSE. Des signes ne mentent pas. Ainsi, le pourcentage d’élèves des écoles secondaires publiques inscrits dans des programmes enrichis (comme le sport-études ou le programme international) est passé de 14,4 % en 2002-2003 à 17,2 % en 2012-2013.

Le système québécois d’éducation est un des plus inégalitaires au Canada, entre autres à cause de la place importante de l’école privée — 21,5 % des élèves québécois vont au privé, comparativement à 7,8 % pour l’ensemble du Canada. Au secondaire, quatre élèves sur dix fréquentent l’école privée à Montréal (39 %) et à Québec (42 %).

« Le résultat de ce système, c’est que les classes ordinaires n’ont plus rien d’ordinaire », rappelle Catherine Renaud, présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal.

« On est favorables à l’intégration d’élèves en difficulté dans les classes ordinaires, mais pas à ce point-là : dans certaines classes d’écoles publiques, plus de la moitié des élèves ont un handicap ou des troubles d’apprentissage ou d’adaptation. »

Le privé interpellé

La solution est simple : cesser d’investir des fonds publics dans l’école privée, obliger les écoles privées à accueillir davantage d’élèves en difficulté et augmenter le financement des services aux élèves dans le réseau public, soutiennent les syndicats et d’autres groupes, comme le Mouvement l’école ensemble, qui a vu le jour en 2017.

Le ministre Sébastien Proulx reconnaît les inégalités entre les écoles publiques ordinaires et celles, publiques ou privées, qui sélectionnent leurs élèves. Mais il préfère la technique de la carotte plutôt que celle du bâton pour rétablir l’équité dans le système.

« Il y a du travail à faire, a dit le ministre Proulx en entrevue au Devoir lors de la rentrée scolaire de l’automne dernier. Il y a chez la classe régulière, classe que d’autres ont appelée ordinaire, une classe de moins en moins régulière, en ce sens qu’elle regroupe des gens de profils similaires, ou avec des difficultés, parce que les autres sont ailleurs. Et ça, c’est certain que c’est préoccupant. Mais il faut s’assurer de donner accès au plus [grand nombre] de programmes possible au plus de gens possible. Il faut trouver des moyens de les attacher, pas à leur chaise, mais de faire en sorte qu’ils soient motivés pour y rester. »

L’école privée « n’en fait pas autant qu’elle le pourrait », estime le ministre Proulx. « La contrepartie de ça, c’est qu’il faut aussi lui offrir des moyens pour le faire. J’ai mis en place un projet-pilote dans les règles budgétaires de l’an passé. Des sommes étaient offertes aux établissements privés pour des projets d’aide aux élèves avec des besoins particuliers. […] J’ai toujours appelé à une plus grande complémentarité entre les deux réseaux en me disant chaque fois que nous allons continuer de respecter la liberté de choix des parents. C’est la raison pour laquelle on fait le choix de poursuivre un financement de l’école privée tel que nous le faisons. »

Autres questions lancinantes

On peut s’attendre à ce que ce débat se poursuive d’ici au scrutin de l’automne. Le ministre Proulx devra répondre à une autre question déchirante : faut-il tenir comme prévu les élections scolaires le 4 novembre 2018, un mois après les élections provinciales ? La participation anémique aux élections scolaires (4,85 % en 2014) risque de souffrir de ce deuxième rendez-vous aux urnes en un mois.

Autre grande décision en vue : faut-il rendre l’école obligatoire jusqu’à 18 ans ? Le ministre y réfléchit. La Coalition avenir Québec (CAQ) de François Legault, en avance dans les sondages, soutient que ce coup de barre s’impose pour freiner le décrochage scolaire. Fausse bonne idée, rétorquent certains : le système peine déjà à retenir les élèves jusqu’à l’âge de 16 ans.

Tous ces « défis » en éducation se font plus pressants dans l’île de Montréal. La Commission scolaire de Montréal rappelle qu’elle n’est pas comme les autres : plus des deux tiers des élèves viennent de milieux défavorisés, plus de 50 % d’entre eux n’ont pas le français comme langue maternelle et un élève sur quatre a des besoins particuliers. C’est ici aussi que les écoles ont le plus grand déficit d’entretien.

« J’entends ce que vous me dites », a répondu le ministre Proulx, questionné à ce sujet par Le Devoir à l’hiver 2017.

Rétrospective et boule de cristal

Les réalisations
Encadrement de l’école à la maison

Éducation pour les enfants sans papiers

Embauche de 1500 enseignants et autres professionnels

Poursuite du déploiement de la maternelle 4 ans

Accélération du financement des services aux élèves en difficulté

Hausse de l’activité physique

Révision de la taxe scolaire

Les défis
Valoriser la profession d’enseignant

Clarifier les frais scolaires imposés aux parents

L’école obligatoire jusqu’à 18 ans ?

Élections scolaires en novembre ?

Plan pour l’enseignement du numérique

Ménage dans l’évaluation des élèves

Combattre l’analphabétisme

Rénover les écoles vieillissantes

6 commentaires
  • Chantale Desjardins - Abonnée 6 janvier 2018 08 h 45

    C'est un beau parleur

    Il nous lance des idées et on sent qu'il prépare sa ré-élection. Son programme comporte des projets intéressants mais réalisables à long terme. L'éducation va apparaître comme le premier en tête de liste mais une fois élu, il fera comme les autres. Quand on parle d'économie, c'est l'éducation qui doit être en tête de liste.

    • Pierre Robineault - Abonné 6 janvier 2018 13 h 26

      Et si la CAQ remporte les prochaines élections, il ira probablement quémander un retour au bercail.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 6 janvier 2018 11 h 06

    « LES ÉCOLES PUBLIQUES ORDINAIRES »

    Quel énoncé troublant!
    Il n’y a rien d’ « ordinaire » quand on parle d’école ou d’éducation.
    C’est de l’apprentissage dont il est question et il n’y a rien d’ « ordinaire » quand on apprenti-Sage.
    M.P.

    • Pierre Robineault - Abonné 6 janvier 2018 13 h 29

      En effet. Alors qu'il est tout à fait approprié pour qualifier ce ministre.

  • Mario Jodoin - Abonné 6 janvier 2018 14 h 00

    L'école privée

    Le ministre reconnaît que la grande présence de l'école privée est le principal responsable de notre système à trois vitesses et la seule solution qu'il propose, qu'on entend depuis des dizaines d'années alors que la situation ne fait qu'emprirer, est de donner encore plus d'argent aux écoles privées.

  • Serge Pelletier - Abonné 6 janvier 2018 15 h 03

    Ouais, vitement une autre réforme du style ésotérisme.

    "augmenter la réussite des élèves", ce n'est que cela que fait le MELS depuis au minimum une vingtaine d'années... Les diplômes, certificats, attestations en tous genres pleuvent... Cela parait extrêmement bien dans les rangs et classements mondiaux: le Québec ne cesse de hisser vers les sommets.

    Ouais! Ça c'est pour le bien paraitre, et on parait bien titi. Du moins sur papier.

    Malheureusement, la réalité est toute autre. Le système éducatif du Québec est en faillite totale et globale et ce du niveau primaire aux échelons les plus élevés du niveau universitaire - incluant doctoral. Les différents niveaux en sont rendus à faire "monter de grade", ou "octroyer" ceux-ci, par complaisance et par nécessité d'augmenter les subventions par "tête de pipe".

    Mais il y a pire, les facultés en sciences de l'éducation, endroit où l'on est supposé formé et faire croitre les connaissances générales des futurs enseignants en sont rendues pratiquement à l'ésotérismes…

    Que penser d’une enseignante d’une vingtaine d’années d’expérience en enseignement, étudiante de niveau terminal en maîtrise de l’éducation qui s’écrie « ce n’est pas vrai, c’est très très facile écrire, je le sais… » lors d’un exposé professoral où il était mentionné : « on l’oublie souvent, mais l’acte d’écrire est l’une des actions nécessitant probablement le plus de coordinations et de dextérité physiques tout en nécessitant des efforts mentales, sans omettre bien entendu le savoir de l’alphabète impliqué et ses diverses formes ». Et d’entendre spontanément une demi-douzaine d’étudiantes s’écrier « ouais, à y’a raison, c’est facile ».

    Disons que le Québec ne part pas de loin… Il recule, et recule, et recule en grande vitesse…