Les écoles publiques cherchent des «amis»

La présidente de la CSDM, Catherine Harel Bourdon, a refusé de se soumettre aux coupes décrétées par le gouvernement Couillard au nom de la «rigueur budgétaire».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La présidente de la CSDM, Catherine Harel Bourdon, a refusé de se soumettre aux coupes décrétées par le gouvernement Couillard au nom de la «rigueur budgétaire».

C’est une mauvaise nouvelle pour ceux qui croient à l’école publique. La plus grande commission scolaire du Québec, une machine de 1 milliard de dollars qui gère près de 200 écoles, est à bout de souffle. Ce géant mal aimé se démène dans l’indifférence générale, tandis que les écoles privées semblent plus attrayantes que jamais.

L’année 2017 a pris fin comme elle avait commencé à la Commission scolaire de Montréal (CSDM) : dans les protestations d’enseignantes épuisées, sur fond d’écoles qui débordent et d’immeubles décrépits, parfois contaminés aux moisissures.

Parlant de moisissures, une image vaut mille mots : le siège social de la CSDM, au 3737 rue Sherbrooke Est, est une zone sinistrée. Le bâtiment est si mal en point, infesté de champignons, que la Direction de santé publique a conclu que des travaux urgents s’imposent pour préserver la santé des 766 employés. Une aile de l’immeuble a été scellée et le système de ventilation a été fermé pour éviter la contamination de tout le bâtiment.

La commission scolaire est forcée de déménager son siège social, temporairement ou à long terme. La facture s’annonce salée : entre 138 millions et plus de 200 millions, selon divers scénarios. « L’équivalent de 14 nouvelles écoles primaires », a souligné cette semaine au Devoir le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx.

Le gouvernement ne mettra pas un sou dans le nouveau siège social de la CSDM. « Le ministre Proulx a fait le choix de construire des écoles pour les élèves plutôt que de construire des centres administratifs », a précisé son cabinet.

Si la commission scolaire attendait un cadeau de Noël, elle a été déçue. À moins d’un an des élections provinciales, le ton monte à Québec envers les commissions scolaires, encore plus ce monstre administratif qu’est la CSDM.

Les passes d’armes entre Québec et la CSDM ne datent pas d’hier : il y a trois ans, le ministre de l’Éducation de l’époque, Yves Bolduc — vous vous souvenez, celui qui trouvait qu’il « n’y a pas un enfant qui va mourir de ça » si les bibliothèques scolaires achètent moins de livres —, ce ministre de l’Éducation, donc, avait menacé de mettre la CSDM sous tutelle. Il parlait même d’amputer la CSDM du tiers de ses élèves pour les confier aux deux commissions scolaires voisines.

Un système moribond

La présidente de la CSDM, Catherine Harel Bourdon, refusait de se soumettre aux coupes décrétées par le gouvernement Couillard au nom de la « rigueur budgétaire ». Elle avait dû plier et faire le ménage dans ses frais de gestion. Près d’un poste sur cinq a été aboli dans les services administratifs.

Depuis, la pauvre CSDM a perdu tout rapport de force face à Québec. En fait, les commissions scolaires luttent une fois de plus pour leur survie. Le gouvernement Couillard a songé à les abolir avant de changer d’idée pour une raison principale : la communauté anglophone tient à gérer ses écoles, un droit garanti par la Charte canadienne des droits et libertés.

Le gouvernement n’est pas devenu pour autant l’ami des commissions scolaires. Plusieurs acteurs du réseau de l’éducation croient que le ministre Proulx laisse les commissions scolaires vivoter jusqu’à ce qu’elles perdent tout appui dans le public. On peut parier qu’il n’y aurait pas grand-monde aux funérailles de ces créatures mal aimées. En fait, les commissions scolaires ont beau jouer un rôle crucial, elles n’ont pas beaucoup d’amis.

La Fédération des commissions scolaires réclame des mesures pour stimuler la démocratie scolaire moribonde, mais le gouvernement écoute d’une oreille distraite. Le ministre Proulx a déjà réfléchi à voix haute à reporter les élections scolaires, prévues le 4 novembre 2018. Tout le monde s’attend à ce qu’il les reporte bel et bien. Les commissions scolaires elles-mêmes réclament le report de ce scrutin, prévu à peine un mois après les élections provinciales.

De l’avis général, le taux de participation (4,85 % au dernier scrutin scolaire) devient franchement gênant et donne raison à ceux qui disent que le statu quo est impensable. Mais le report des élections scolaires mènerait sans doute à une nouvelle prolongation de trois ans du mandat des commissaires, normalement prévu pour quatre ans. C’est le jour de la marmotte : le dernier scrutin scolaire, prévu en 2011, avait été reporté à 2014.

Des casse-tête

L’équipe dirigeante de la CSDM risque de trouver le temps long si son mandat est prolongé à sept ans. Bien sûr, tout n’est pas noir dans les écoles montréalaises. La vaste majorité des élèves réussissent bien, dans des écoles saines où il fait bon apprendre. Mais les dossiers chauds s’accumulent sur le bureau de la présidente sans que les soi-disant « partenaires » de la CSDM viennent à la rescousse. Et ce n’est pas la CSDM qui souffre, mais toute la société — surtout les plus vulnérables.

Catherine Harel Bourdon clame sur tous les toits qu’elle dirige une commission scolaire hors normes, forcée de relever des défis inconnus ailleurs. L’automne qui s’achève lui a donné raison : entre la rentrée scolaire et le congé de Noël, pas moins de 1000 élèves sont venus frapper à la porte de la CSDM pour trouver une place en classe d’accueil.

Vous avez bien lu : 1000 élèves venus d’ailleurs, qui ne parlent pas français, sont venus s’ajouter de façon imprévue aux écoles déjà surpeuplées. La commission scolaire prévoit d’ajouter 100 classes dans des bâtiments préfabriqués qui seront construits dans les cours de récréation.

La gestion des immeubles de la CSDM devient un véritable casse-tête — et casse-gueule pour les gestionnaires. On le disait, la CSDM a désespérément besoin d’amis, mais parvient difficilement à susciter la sympathie. Certains croient qu’elle est plus habile pour se faire des ennemis.

Devant l’explosion du nombre d’élèves, la commission scolaire doit reprendre d’anciennes écoles qu’elle louait depuis des décennies à des groupes communautaires. Tout le monde comprend que la CSDM doit d’abord et avant tout trouver des classes pour ses élèves, mais ses méthodes font des mécontents.

Je ne sais pas comment ils travaillent à la CSDM. Je ne sais pas quelle est leur vision. Ils pensent à eux et c’est tout.

 

Appels à l’aide

« C’est vraiment une farce, travailler avec la CSDM », dit sans détour Lise Bélisle, directrice du CPE populaire Saint-Michel. Elle a appris par Le Devoir et d’autres sources communautaires que la CSDM s’apprêtait à lancer le processus visant à vendre le local que le CPE loue depuis quatre décennies à la commission scolaire.

« Je ne sais pas comment ils travaillent à la CSDM. Je ne sais pas quelle est leur vision. Ils pensent à eux et c’est tout, dit en soupirant Lise Bélisle. Ça faisait leur affaire que les groupes communautaires occupent leurs vieux bâtiments désaffectés. Sans nous, leurs immeubles se seraient dégradés. Ce bâtiment-là ne leur coûte rien. On a calculé que le loyer qu’on paye, même sous la valeur marchande, couvre tous les frais de chauffage et d’entretien. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lise Bélisle a appris que la CSDM s’apprêtait à lancer le processus visant à vendre le local que le CPE populaire Saint-Michel loue depuis quatre décennies.

Jeunesse au Soleil, véritable institution montréalaise qui vient en aide aux démunis depuis un demi-siècle, a aussi goûté à la médecine de la CSDM. L’organisme négociait depuis des mois l’achat du bâtiment de la rue Saint-Urbain, mais a appris avec stupéfaction que la commission scolaire voulait plutôt reprendre le bâtiment pour aménager des classes.

Catherine Harel Bourdon répète qu’elle et son équipe mettent tout en oeuvre pour aider les organismes à trouver un nouveau toit, mais que la CSDM a besoin d’aide de ses « partenaires » au gouvernement et à la Ville de Montréal.

Ses appels à l’aide sont restés lettre morte à ce jour. L’ancien maire Denis Coderre proposait même de retirer à la commission scolaire la gestion des immeubles : il voulait s’en occuper lui-même ! Les ministères de l’Éducation et de la Famille sont aussi restés sourds jusqu’à maintenant aux S.O.S. des groupes communautaires, dont des CPE, qui vont perdre leurs locaux. Dans le milieu communautaire et de l’éducation, on constate que ces politiques affaiblissent non seulement le réseau d’écoles publiques, mais aussi les CPE et les groupes qui aident les pauvres et les sans-voix. Une question revient sans cesse : l’éducation est-elle vraiment une priorité au Québec ?

12 commentaires
  • Pierre Desautels - Abonné 23 décembre 2017 07 h 29

    La CAQ est déjà au pouvoir.


    Le ministre Proulx, issu de la CAQ, qui n'a jamais aimé les commissions scolaires et l'école publique, applique sa philosophie. Au Québec, contrairement à l'Ontario, qui ne subventionne pas l'école privée, l'éducation n'est pas une priorité, mais un fait divers.

  • Tristan Roy - Inscrit 23 décembre 2017 08 h 02

    Quand même

    Qu'on compatisse sur le sort des CPE expulsés des écoles de la CSDM qu'ils occuppent, je veux bien.

    Mais je trouve franchement ridicule qu'on se scandalise que la CSDM réinstalle des classes dans des écoles qu'elle possède et leur redonne une vocation scolaire, alors qu'elle manque cruellement de locaux au point d'installer des roulottes dans les cours d'école.

    Les CPE ont eu des baux en dessous de la valeur du marché? Tant mieux pour eux, non? En pratique, ils ont été subventionnés par la CSDM qui n'en a plus les moyens et doit se concentrer sur son mandat, dont les CPE ne font pas partie. Les CPE doivent se tourner vers Québec, au lieu de blâmer la CSDM.

    • Gilles Théberge - Abonné 23 décembre 2017 09 h 27

      C’est exactement comme dit monsieur Désautels plus haut, la CAQ est déjà au pouvoir...

      Votre raisonnement est une sorte de « résonnement » de ce qu’on entend dans les milieux de la droite radicale, individualiste.

      Aucune vision d’ensemble, aucune solidarité sociale, aucune...

      C’est désolant!

  • Yvon Robert - Abonné 23 décembre 2017 08 h 48

    Un traitement choc

    Justement on devrait donner aux écoles de la CSDM la même autonomie que les écoles privées, faire mourir de faim ce monstre administratif. Deux rapports commandés par deux gouvernements différents sont arrivés aux mêmes conclusions, perte de contrôle des coûts administratifs, des écoles mal entretenues,une centralisation qui paralyse le système: une occasion manquée de mettre la CSDM en tutelle pour faire le ménage.

    On se plaint d'avoir reçu 1000 élèves de plus, avec 200 écoles, ça fait une moyenne de 5 par écoles.

    Vite le transfert de la gestion des locaux scolaires à la ville de Montréal et éventuellement à toutes les municipalités, ces locaux doivent être utilisés 18 heures par jour, 7 jours semaines, 12 mois par année. L'école doit être le coeur d'un quartier, le centre de la vie communautaire.

  • Michel Carrier - Abonné 23 décembre 2017 09 h 06

    Les bonnes personnes

    Vous avez de bons défenseurs dont Pierre Lavoie. Servez-vous de ceux qui vous supportent et cessez de faire de la politique au provincial.
    Michel Carrier

  • Yves Côté - Abonné 23 décembre 2017 09 h 22

    Privation et privatisation : les deux vont si bien ensemble...

    Si "Les écoles publiques (se) cherchent des «amis»" ce n'est certainement pas auprès de nos deux canadiens gouvernements qu'ils en trouveront...
    Tout nous le démontre tant depuis des années, que la mode uniformisante au Québec, surtout toujours "unifoliérisante", ne cesse d'être plus à la privatisation scolaire.
    Privatisation qui ne cesse de nous rapprocher d'une Amérique du Nord uniforme et, bien entendu aussi, anglaise de langue, celle-ci reposant sur une privation de ce qui favorise notre vivre en commun typiquement québécois...
    Lui si particulier, qu'il est connu partout dans le monde et qu'il rend amicalement les gens jaloux en Europe (surtout en France bien entendu), cela y étant toutefois faussement attribué au "brave Canada qui n'a que des mérites", grâce à une communication politique très habillement menée, très savamment entretenue, pour servir non-seulement l'unité canadienne, mais surtout pour déservir tout ce qui pourrait ressembler à une légitimité politique véritable du peuple québécois sur son territoire...
    Deux mécanismes complémentaires "qui vont si bien ensemble, si bien ensemble".
    Expression devenue culte pour une autre raison mais que même les Canadiens les plus absolument unilingues, peuvent prononcer facilement...

    Oui, qu'est-ce que c'était bien dans cet ancien temps pas très lointain encore où n'étaient convenablement instruits, que celles et ceux dont les parents avaient les moyens de payer les écoles privées !
    N'est-ce pas mes amis ?
    Tiens-tiens, j'y avais même pas pensé : mes amis...

    Allez, Tourlou quand même et puisque Noël tombe encore cette année le 25 décembre, Bon Noël à celles et ceux qui m'auront fait l'honneur de me lire aujourd'hui (et demain aussi...) !