Les ratios flexibles en garderie mineraient la qualité des services

Un CPE qui a un permis pour 80 places va inscrire 83 enfants, misant sur le fait qu’il va toujours y avoir quelques absents.
Photo: Ashley Wiley iStock Un CPE qui a un permis pour 80 places va inscrire 83 enfants, misant sur le fait qu’il va toujours y avoir quelques absents.

Pour répondre aux nouvelles exigences du ministère, de plus en plus de centres de la petite enfance (CPE) sont contraints d’augmenter le nombre d’enfants dans les groupes au-delà des ratios qui prévalaient jusqu’ici. Cette façon de faire est décriée par les éducatrices et les gestionnaires eux-mêmes, qui sont pris entre leurs nouvelles obligations comptables et leur volonté d’offrir des services de qualité aux enfants.

Le règlement sur les services éducatifs prévoit des ratios d’éducateurs par groupe d’enfants en fonction de leur âge. Ainsi, il faut un éducateur pour cinq enfants chez les poupons, un pour huit dans la tranche d’âge de 18 mois à 4 ans, et un pour dix pour les 4 ans et plus.

Jusqu’à tout récemment, ce ratio était appliqué dans chaque groupe. Mais avec les compressions et la révision du mode de financement, une nouvelle pratique s’est développée dans plusieurs milieux de garde. « C’est ce qu’on appelle le ratio global ou le ratio bâtisse, explique Louise Labrie, représentante du secteur des centres de la petite enfance à la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN). C’est une tolérance que le ministère a développée pour regarder uniquement le ratio d’éducatrices et d’enfants sur l’ensemble du bâtiment plutôt que dans chacun des groupes. »

Annie (nom fictif) s’est justement retrouvée avec neuf enfants plutôt que huit dans son groupe pour compenser une place non comblée dans le groupe des poupons. « À l’échelle de la bâtisse, c’est légal, mais ce que ça apporte comme problème, c’est qu’on est limité dans nos actions. Je ne peux pas sortir avec mon groupe, parce que je suis seule avec neuf enfants, ce qui n’est pas légal. Donc il faut se déplacer toute la bâtisse ensemble pour respecter les ratios. Ça enlève un peu de spontanéité. Et ça fait que mon groupe va pas mal moins souvent au parc ou à l’heure du conte. C’est dommage pour les tout-petits. Ils ne s’en ressentent pas vraiment, parce qu’ils ne savent pas trop ce qu’ils manquent, mais nous, on est un peu triste de ne plus pouvoir leur offrir tout ça. »

Surinscription

Cette pratique permet aux gestionnaires d’optimiser chaque place, de faire davantage de groupes multi-âges et, surtout, de placer les enfants qui ont été inscrits en extra. Car c’est là une autre pratique courante depuis que le gouvernement oblige les CPE à avoir un taux de présence de 80 %. Pour atteindre ce chiffre magique et ne pas voir leurs subventions coupées, plusieurs CPE vont faire de la surinscription. Ainsi, un CPE qui a un permis pour 80 places va inscrire 83 enfants, misant sur le fait qu’il va toujours y avoir quelques absents.

« Avec la contrainte du taux de présence de 80 %, ça amène un plus grand défi pour assurer les ratios et c’est en réponse à cette préoccupation qu’on a vu [apparaître] le fameux concept de ratio bâtisse versus ce qu’on était habitué à voir avec le ratio par groupe, explique Geneviève Bélisle, directrice générale de l’Association québécoise des CPE (AQCPE). C’est là qu’on voit les limites de ce nouveau modèle de gestion. »

Pour compliquer encore les choses, les gestionnaires de CPE sont également contraints par le ministère à faire un contrôle quotidien plus serré des salaires des éducatrices en fonction du nombre d’enfants présents et de couper des demi-heures ici et là, en début et en fin de journée, diminuant du coup le nombre d’éducatrices disponibles à certaines périodes.

« On comprend que [le gouvernement] veut vraiment optimiser chacune des heures du service qui est disponible et, d’un point de vue idéologique, ça peut être très bien, mais d’un point de vue pratique, ça peut être un défi », ajoute-t-elle.

Déchirement

La directrice générale souligne que les dirigeants des CPE qu’elle représente vivent ces changements comme « un déchirement ». L’association elle-même est prise entre son obligation d’accompagner ses membres afin qu’ils respectent la loi et sa volonté d’offrir aux enfants le meilleur environnement possible. « On a toujours défendu qu’il fallait avoir les ratios les plus bas parce que c’est un indicateur de qualité très important », répète Mme Bélisle.

Un comité, au sein de l’association, se penche actuellement sur cette question et viendra faire des recommandations au gouvernement pour « trouver des solutions qui respectent à la fois les critères de qualité, les besoins des parents et des enfants tout en respectant la loi ».

1500 griefs

La nouvelle façon de calculer le ratio entraîne une surcharge de travail pour les éducatrices et une baisse de qualité des services offerts aux enfants, estime Louise Labrie, de la FSSS-CSN. « Quand tu as neuf enfants plutôt que huit, ça a un impact, les enfants sont plus tassés dans le local et ils n’ont pas toute l’attention qu’ils devraient avoir parce que l’éducatrice n’a pas autant de temps à consacrer à chacun. »

Selon elle, la pratique a explosé depuis les deux dernières années. « Ceux qui ne le font pas sont quasiment devenus plus marginaux que ceux qui le font », affirme-t-elle.

Le syndicat a déposé plus de 1500 griefs à ce sujet, et les premiers devraient être entendus en arbitrage prochainement. « Le ministère nous a dit qu’il souhaitait qu’on se parle avant les arbitrages, affirme Louise Labrie. Ça les inquiète beaucoup parce que ce sont les employeurs qui demandent au ministère de leur donner du lousse pour qu’ils puissent rentrer dans leurs finances. Mais le règlement, ce n’est pas ce qu’il dit. On souhaite que le ministère fasse appliquer le règlement tel quel. »

Au ministère de la Famille, on affirme au contraire que le règlement permet de compter le nombre d’enfants et d’éducateurs à l’échelle de la bâtisse. « L’obligation que le titulaire de permis a, par rapport au nombre d’enfants présents, c’est dans l’installation et non pas dans chacun des locaux », répond le porte-parole Alexandre Noël. Il ajoute que c’est à chaque gestionnaire de « choisir comment il va former ses groupes et faire sa gestion pour respecter les exigences en matière de sécurité ». Sur la question des griefs, il affirme que « c’est à l’employeur de gérer ces choses-là ».

8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 décembre 2017 01 h 38

    on ne touche pas aux enfants

    Quand nous savons l'importance de l'enfance, il est évident que l'état ne doit pas être pingre avec les services aux enfants, si l'état manque de revenues,qu'il aille regarder ailleurs, si jamais un ministre aurait cette tentation je promets au ministre une guerre comme il en a jamais vue, si ils ou elles veulent s'en prendre au peuple, on ne touche pas aux enfants, est-ce assez clair

    • Marc Therrien - Abonné 16 décembre 2017 15 h 44

      "si jamais un ministre aurait cette tentation je promets au ministre une guerre comme il en a jamais vue,"

      Et le ministre de vous répondre:

      "La guerre, la guerre, M.Paquette, c'est pas une raison pour se faire mal!"

      Marc Therrien

  • Nadia Alexan - Abonnée 16 décembre 2017 06 h 45

    Voici le résultat de 15 ans de gouvernance PLQ!

    Voici le résultat des coupures, de l'austérité et de la réingénierie de l'état après quinze ans de gouvernance libérale du PLQ. Selon cette idéologie, «au diable» la qualité de nos garderies et l'épanouissement et la sécurité de nos enfants pourvus que nos entrepreneurs soient content et comblés avec les subventions des contribuables!

  • Jean-François Trottier - Abonné 16 décembre 2017 07 h 17

    Tout ça pour couper dans les impôts des plus riches...

    On sait que Noël durera un an en 2018.

    On peut prétendre investir alors qu'on ne fait que remettre un peu de sous dans la machine....enfin, là où ça paraît, hein!

    Quel est le ratio dollar/vote dans les CPE ? Faible probablement, surtout qu'on a déjà massacré une bonne partie du système en le privatisant au profit de quelques amis.

    Dans les urgences ça paraît. Faut faire des annonces criardes. Dans les salles d'opération ça paraît pas : on laisse tomber. Dans les écoles ? Les proifs du primaire n'ont pas la cote, on s'en fout.

    C'est partout, partout, partout... Et ça dure depuis 14 ans.

    Faut vraiment croire que la "classe moyenne" est formée d'imbéciles.

    Je n'en peux plus de ces incompétents manipulateurs depuis le PLQ jusqu'à QS, la Grande Alliance du tripotage.

  • Benoît Landry - Abonné 16 décembre 2017 07 h 29

    Niveler par le bas

    Le gouvernement libéral n'aimait probablement pasque les garderies privées aient une mauvaise cote de qualité par rapport aux CPE alors c'est simple il s'agit de saboter la qualité des services et la population ne sera pus capable de faire la différence.

    Rien de nouveau avec ce gouvernement, c'est ce qu'il fait depuis des années partout dans les services publics.

  • Patrick Daganaud - Abonné 16 décembre 2017 07 h 55

    Mépris de l'enfance

    Il en est en garderie comme en éducation :
    les règles budgétaires ont préséance sur le bien-être des enfants et des écoliers.

    J'ai 47 ans d'accomplis en éducation et je n'ai jamais vu, sous quelque gouvernement que ce soit, de quelque couleur que ce soit, ce fonctionnement néolibéral être balayé pour être remplacé par des normes éthiques, jamais!

    Des gouvernements qui méprisent l'enfance et la jeunesse ne méritent pas de gouverner.
    Il vous faudra chercher longtemps qui élire en 2018.
    Mais de grâce, à défaut du meillleur, choisissez les « moins pires » : évitez donc la CAQ et le PLQ !