Dépourvue d’école secondaire, la Basse-Côte-Nord se vide de ses enfants

La réserve de Pakuashipi se situe à environ 330 kilomètres en aval de Blanc-Sablon. Cette région est prisée par les habitants de la Côte-Nord qui y construisent des chalets de pêche.
Photo: Sandrine Gagné-Acoulon Le Devoir La réserve de Pakuashipi se situe à environ 330 kilomètres en aval de Blanc-Sablon. Cette région est prisée par les habitants de la Côte-Nord qui y construisent des chalets de pêche.

Pour beaucoup de jeunes des régions, le début du cégep est l’occasion de s’émanciper en quittant la résidence familiale pour s’installer en ville. Des adolescents autochtones de la Basse-Côte-Nord font face à un choix plus prématuré : faire le saut au début du secondaire ou rester dans leur communauté et rétrécir leurs chances d’accéder à l’emploi.

Jeanne Uapukun Lépine a 17 ans et elle termine sa première année de cégep en sciences humaines. Elle est Métisse : son père est Blanc et sa mère, Innue. Elle a grandi à Pakuashipi, une réserve de 300 âmes recroquevillée dans un coin du golfe du Saint-Laurent, au pays des vastes espaces vierges et de la pêche.

La petite communauté n’est desservie par aucune route ; la 138 s’est arrêtée quelque 330 kilomètres en amont. Il faut donc s’y rendre par bateau, ou bien en motoneige l’hiver.

Rien après la 2e secondaire

Lorsque Jeanne a terminé sa première année du secondaire, seulement deux élèves de sa promotion sur dix ont été admises en 2e secondaire. Ce n’était pas suffisant pour former une classe et mobiliser des professeurs, même pour les critères de l’école Pakua Shipu. Jeanne a dû choisir entre attendre ses 16 ans pour poursuivre sa scolarité dans un centre d’éducation aux adultes ou bien déménager.


Cette situation n’est pas exceptionnelle dans la région : près de la moitié des 10 écoles de la Basse-Côte-Nord arrêtent de dispenser des cours en 2e ou 3e secondaire.

Des trois jeunes partis l'année dernière, deux sont revenus. Ils étaient partis à 16 ans, mais leurs proches leur manquaient trop.

 

Jeanne avait de la chance, son père habitait à Québec, même si elle ne le connaissait pas très bien alors, ayant toujours demeuré avec sa mère.

« J’ai beaucoup d’amis qui ont quitté leurs parents pour aller à l’école. Je pense que c’est plus difficile pour eux. Moi, j’avais mon père. J’avais juste 12 ans, je ne voulais pas aller à La Romaine [l’autre communauté innue de la Basse-Côte-Nord, où elle aurait pu suivre des cours jusqu’en 5esecondaire, NDLR], dans une communauté où je ne connaissais personne », raconte la jeune femme.

Seule autochtone dans son école de Québec, elle a dû affronter certains stéréotypes, mais le temps consacré à l’étude et aux devoirs a été son plus gros défi d’adaptation.

Entre deux programmes

Pour bien préparer ses élèves au programme québécois, l’école Pakua Shipu est prête à y mettre le temps nécessaire : « On veut qu’ils arrivent prêts, pas qu’ils soient rétrogradés en 2e secondaire en arrivant dans leur nouvelle école », explique son directeur adjoint, Gilles Sauvageau, qui travaille sur la Basse-Côte-Nord depuis 16 ans.

Avec sa barbiche et ses lunettes rectangulaires, le geek assumé cumule son poste d’administration avec ceux de prof d’anglais et de prof d’éthique.

Si elle respecte les normes provinciales et fédérales (dans les réserves, la compétence est partagée), l’école autorise cependant des cheminements particuliers.

« Il arrive souvent que des élèves fassent leurs 1re et 2e années de secondaire en trois ans. Certains élèves ont pas mal de misère avec le français. C’est vraiment la deuxième langue à Pakuashipi », explique-t-il.

Ici, l’innu est la langue de tous les jours et les élèves du primaire reçoivent 2 heures de cours d’innu par semaine. « C’est l’avantage de l’isolement de Pakuashipi par rapport à d’autres communautés du Québec », observe Gilles Sauvageau.

Perdre sa langue

Magalie Mestenapéo, elle, a passé son enfance entre Pakuashipi et Sept-Îles, avant de s’installer définitivement dans cette dernière ville en 4e année du primaire. « À Pakua, c’est pas très difficile, l’école. Ma mère trouvait que c’était pas un bon niveau. »

Magalie habite aujourd’hui avec sa tante. « Elle me parle en innu et je lui réponds en français », avoue-t-elle avec un certain regret. La jeune fille a éprouvé des difficultés lorsqu’elle a changé d’école.

« J’ai redoublé ma quatrième année, mais ça a été la seule. Je me suis vite adaptée », explique-t-elle. Elle est maintenant en 5e secondaire à l’école Manikanetish, à Uashat-Maliotenam, une réserve voisine de Sept-Îles.

« Les jeunes des communautés éloignées ont parfois un retard scolaire, mais le développement de l’innu est plus fort », constate Ghislain Caron, directeur de l’école.

L’école Manikanetish compte chaque année sept ou huit élèves qui proviennent de villages innus du Nord. M. Caron explique que ces derniers « vivent un stress de devoir quitter leur famille très jeune, à 14, 15 ou 16 ans ».

À Pakuashipi aussi, Gilles Sauvageau a été témoin de plusieurs exils ratés : « Des trois jeunes partis l’année dernière, deux sont revenus. Ils étaient partis à 16 ans, mais leurs proches leur manquaient trop. »

La famille est une valeur centrale de la culture innue. À cause des moyens de transport limités, ce n’est pas évident pour les jeunes exilés de rendre visite à leur famille souvent, et réciproquement. Pour gagner Pakuashipi à partir de Sept-Îles, par exemple, il faut naviguer deux jours et demi sur le traversier-ravitailleur Bella-Desgagnés.

Quand la famille au complet s’en va

Heureusement, la plupart des adolescents emménagent chez des parents, quand ce n’est pas la famille au complet qui déménage.

À respectivement 18 et 16 ans, les soeurs Alicia et Alanis Mollen sont toutes deux finissantes à Manikanetish. Leurs parents ont pris la décision de quitter La Romaine pour suivre leur aînée à Sept-Îles.

En 1re secondaire, Alicia avait voulu changer d’école : elle avait été victime d’intimidation durant tout son primaire et s’échapper de sa communauté lui semblait le seul moyen que cela cesse.

« Il a fallu beaucoup de temps à mes parents pour décider qui conserverait son travail à La Romaine et subviendrait aux besoins de la famille et qui viendrait avec moi. Mon père et ma soeur ont déménagé avec moi l’année suivante. »

« Maintenant, notre mère habite avec nous », précise sa soeur. « Ce sont de gros sacrifices pour les parents », reconnaît Alicia.

Le départ de familles complètes est un coup dur pour des communautés déjà exsangues. La conservation de la culture innue, bien vivante dans les communautés basses-côtières, en est aussi affectée.

« À La Romaine, la culture, c’est sept jours sur sept, illustre Alanis Mollen. À Sept-Îles, c’est, mettons, trois jours sur sept. »

Lorsqu’on leur parle de leur avenir, seule Jeanne semble envisager de revenir à Pakuashipi. « J’ai envie de redonner à ma communauté. Je veux y aller après mes études, je voudrais commencer à travailler là-bas. Mais je ne pense pas y passer toute ma vie non plus. » Ses trois comparses ont plutôt pris goût à la vie citadine.

La région se vide et leurs perspectives d’avenir paraissent plus favorables là où on peut prendre la route.

2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 15 décembre 2017 05 h 57

    quelque part a Havre St Pierre ou a Manicouagan et peut être quelques individus des reserves

    quelle pauvreté et misère,perdre ses enfants, ce n'est pas rien, pourquoi ne pas leur faire ce cadeau, une institution miroir, pourquoi pas

  • Gilles Théberge - Abonné 15 décembre 2017 16 h 03

    Au ministère de l'Éducation à Québec, c'est l'indifférence totale.

    Personne n'en parle, personne ne s'en préoccupe. Personne!

    Dans le bureau du Ministre, personne non plus ne s'en soucie.

    Et le ministre encore moins.

    La situation est connue. Si l'on se souciait vraiment de nos frères et soeurs innus, ça fait longtemps que ça serait réglé n'est-ce pas?

    Si c'est pas réglé et que rien ne se profile à l'horison, c'est que rien n'est en chantier. Rien.